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LA DERNIERE NUIT DE GARDE

Parmi les étrangers, alliés volontaires ou forcés qui partagèrent les misères de notre grande armée durant la désastreuse campagne de Piussie, le jeune et vaillant prince Emile de Hesse-Darmstadt mérite d'être mentionné particulièrement. Bien que son intrépidité ait souvent étonné ceux-là mêmes qui donnaient chaque jour d'admirables exemples de bravoure, cette vertu militaire, qu'il possédait au plus haut degré, n'est pas cependant son meilleur titre de gloire ; ce qui le recommande surtout à l'estime et au bon souvenir des hommes, c'est sa sollicitude paternelle et sans relâche pour ses soldats, qui la lui payaient par une confiance sans réserve et par un dévouement sans limite.

Quand la bataille de la Moskowa eut ouvert à nos légions la route de Moscou, le prince Emile ne put voir sans orgueil, mais non pas aussi sans tristesse, pour quelle part de sacrifices le corps qu'il commandait avait

contribué à cetle victoire chèrement achetée. On le sait : lorsque, après trente-cinq jours d'occupation, les flammes, jaillissant de toutes parts, poussèrent, hors du Kremlin et de la ville, l'armée jusqu'alors victorieuse, elle était déjà réduite au quart de ses combattants. Le prince Emile se retrouva de nouveau à la tête de ses fidèles Hessois ; mais ceux-ci étaient encore moins nombreux qu'au moment de leur entrée triomphale dans la vieille capitale de 1 empire moscovite. Pendant le temps d'arrêt, plusieurs avaient succombé, les uns à l'excès de leurs fatigues , les autres par suite de leurs blessures.

Le froid qui commençait à sévir quand on dut abandonner Moscou, ne marquait pas moins de dix-huit degrés à lépoque où les divers corps se réunirent à Studzianka pour passer la Bérezina. C'était le 19 novembre; or il y avait juste un mois, date pour date, que le mouvement de retraite était commencé.

Le dernier qui, dit-on, traversa jusqu'au bout le plancher fragile dont l'écroulement précipita dans le fleuve vingt-quatre mille victimes, ce fut le prince Emile. Arrivé sur l'autre bord, il se revit entouré de tous ceux des siens que la mort avait épargnés. Au début de la campagne, ils dépassaient le nombre de mille ; après le passage de la Bérezina, ils n'étaient plus que dix.

Tandis que la confusion causée par l'épouvantable catastrophe réunissait çà et là, pèle mêle, cavaliers et fantassins de toute arme, qui cheminaient par petits détachements et au hasard, dans des directions différentes, les dix Hessois, formant un groupe inséparable de leur chef, le suivaient dans le désert de neige où

nulle route n'était tracée et où les jours entiers se passaient sans qu'on put rencontrer soit un toit pour s'abriter, soit la bienfaisante chaleur d'un foyer qui permit au sang de circuler librement dans les veines.

La température, si âpre déjà, s'était encore abaissée de deux degrés. La fatigue et la faim épuisaient les forces ; qu'importe ! Il fallait marcher tant que durait le jour et se tenir sans cesse sur la défensive, sous peine d'être surpris et enveloppé par quelque bande de Cosaques lancée à*la poursuite des détachements isolés; le sommeil pesait sur les paupières et envahissait le cerveau, qu'importe ! Il fallait marcher tant que durait la nuit, car dans la nuit et sur la terre glacée, le sommeil n'était pas moins meurtrier que le fer des Cosaques.

Aussi longtemps que le prince Emile put conserver assez d'énergie pour surexciter celle de ses compagnons, ils marchèrent, ils veillèrent, ils luttèrent ainsi que lui contre le froid, la fatigue et les souffrances atroces de la faim et de la soif; mais, un soir, ses forces l'abandonnèrent ; alors, s'avouant vaincu, il s'arrêta, et dit :

« Mes enfants, tant que j'ai pu résister à un sommeil qui doit être la mort, j'ai voulu vous forcer à veiller ainsi que moi ; maintenant que le besoin de repos me terrasse, je vous dis : Après tant d'épreuves courageusement subies, nous avons le droit de dormir. Si Dieu veut que nous luttions encore, qu'il nous réveille demain... »

Et s'enveloppant de son manteau, il se coucha sur la neige.

C'est seulement pour le prince Emile que furent vé-

Firr. 10. — 11 reconnut l'uniforme de ses soldats

rifiées ces paroles : «Si Dieu veuf que nous luttions encore, qu'il nous réveille demain. » A l'aube naissante il rouvrit les yeux, et demeura quelque temps avant de pouvoir se reconnaître lui-même et se rendre compte du lieu à peu près clos dans lequel il venait de passer la nuit, car il ne se retrouva plus dans l'endroit où il s'était couché la veille. Il se vit dans une sorte d'appentis couvert de chaume, formé de quatre poteaux reliés ensemble par des planches et qui avait dû servir de resserre à des instruments de jardinage. Son corps, que baignait une douce et salutaire moiteur, ne reposait plus sur la terre nue. Un amas de vêtements lui faisant couverture, abritait ses membres contre le contact glacial de l'air. Le prince se dressa sur son séant et examina les vêtements qui le couvraient et reconnut diverses pièces de l'uniforme de ses soldats : il comprit aussitôt que ces braves gens s' inquiétant de. le voir dormir sur la neige, n'avaient pas voulu s'abandonner euxmêmes au sommeil avant de lui avoir trouvé un abri où il pût reposer mollement couché et soigneusement couvert ; il eut pour eux des larmes de reconnaissance, mais au même instant une pensée sinistre s'empara de son esprit : «Les malheureux, se dit-il, comment, dépouillés de leur uniforme, ont-ils pu supporter le froid mortel de cette nuit? » Soudain, il se leva pour aller à leur recherche; mais prêt à sortir de l'appentis, il s'arrêta frappé d'admiration, de regret et de douleur : les cadavres à demi nus et glacés de ses dix compagnons en obstruaient l'entrée.

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