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LE VOYAGE DE LA PARALYTIQUE

Pendant la sombre matinée d'un jour de grande pluie, en hiver, une charrette à bras stationnait devant l'allée d'une maison voisine de Féglise Saint-Michel, à Bordeaux. Les habitants de cette maison, tous gens de travail et qui, suivant la coutume, vivaient portes ouvertes, virent trois hommes monter et descendre à plusieurs reprises l'étroit escalier dont le quatrième étage aboutissait aux mansardes.

Depuis bien desannées, deuxfemmes, deux amies d'enfance, veuves toutes deux, habitaient dans l'un de ces logements situés sons la toiture inclinée des combles. Sans que le luxe fût jamais entré chez elles , les deux amies avaient longtemps vécu dans cette aisance relative qui suffit cà des goûts modestes pour constituer le bien-être. Mais les mauvaises années étaient venues; l'ouvrage avait manqué ; on avait eu à subir de longues maladies. Gmce à la vigueur de sa constitution, Jeanne Vignon, l'une de ces deux femmes, avait recouvré la santé ; l'autre, moins forte, avait été plus éprouvée par la violence du mal : frappée d'une paralysie incurable, elle se vit condamnée pour toujours à ne plus pouvoir quitter son lit ou son fauteuil sans le secours de sa compagne.

L'épuisement complet des ressources et l'obligation pour une seule de pourvoir aux dépenses journalières d'un ménage h deux, mit bientôt Jeanne Vignon dans la douloureuse nécessité de se demander chaque soir,

LE- AIDS.

quand elle - ur sa journée un Em-

ploi suffisamment rétribué : ■ De quel meuble ou de quel vêten enl ; mmons-nous bien nous à l'ave-

nir? d A si s'en alla tout ce qu'il y avait de plus utile dans le mobiliei - -j Enfin le jour vint ou

il ne nés ax amies qu 11 leur était

strictement indispensable. G'esl in-

dispens ndu la veille à un brocanteur du quai

de 1 urg igné, que s'occupaient les trois hommes dent nous ::' - lé.

nd tout fut enlevé, sauf le vieux fauteuil où •sait L'impotente qui avait suivi d'un regai désolé le travail des déménageurs, l'un de ceux-ci s'attela à la petite charrette, et ses camarades poussant îrrière, emportèrent lestement chez le brocanteur le pauvre mobilier des habitantes de la raansarde. Us bientôt revenir, ramenant la voi-

qui maintenant appartenait à Jeanne, suiles s ipulatîons de son marché uereur

—s meubles.

•s, voici à peu pies quel fut rentretien des deux amies dans cette chambrette d'où les chassait l'envahissement de la mis .

— Ainsi, dif . îveDutois, la compagne de Jeanne. tu es bien d à aller à Par!

— Sans doute, répondit l'autre : c'est là que je suis ; ai que: rents, et, grâce à eux. je suis

sûre d'y trouver de l'ouvrage.

— En ce cas, tu as i i le partir, puisque : n'avons plus I de faire des sacril - qui nous permettent de vivre ici. Je su] ontinua-t-elle,

que tu as pris soin, avant de nous séparer, de t'assurer de mon admission à l'hôpital.

— J'ai songé à tout, répliqua Jeanne, dissimulant une arrière-pensée.

— Bien que tant d'années de privations et de soins, poursuivit madame Dutois , aient du épuiser ton dévouement pour une pauvre infirme telle que moi, je compte encore assez sur ton amitié pour être certaine que tu ne voudras pas me quitter avant que les infirmiers soient venus me chercher.

— Les infirmiers n'ont point à faire ici, repartit Jeanne; j'attends les trois hommes qui étaient chez nous tout à l'heure, ils doivent revenir j)our te descendre dans ton fauteuil.

La paralytique étouffa un soupir de regret, puis elle dit avec inquiétude :

— Tu as sans doute retenu pour aujourd'hui ta place à la diligence; elle part le matin, je crois? Mon Dieu, si ceux que tu attends allaient te faire manquer l'heure !

— Je ne prends pas la diligence , c'est à pied que j'irai à Paris.

— A pied! si loin! et toute seule! s'écria madame Dutois qu'effrayait pour son amie le danger de l'isolement pendant une si longue route.

— Je ne ferai pas seule le voyage , objecta la dévouée. En parlant ainsi, elle arrêta sur l'infirme un regard où se peignait l'intention généreuse de son cœur.

Sans deviner positivement ce que le dévouement de l'amitié avait pu inspirer à la courageuse femme, l'autre lui dit :

— Je comprends ton projet, Jeanne; si tu te résignes à partir à pied, c'est qu'il ne te reste que l'argent nécessaire pour payer nia place dans la voiture publique; il t'en coûterait trop de ni'abandonner... Tu veux que nous nous retrouvions à Paris. — Elle s'arrêta un moment pour sécher deux larmes qui roulaient dans ses yeux, puis elle ajouta avec l'accent du désespoir : — Ah ! si je pouvais marcher !

Jeanne, lui prenant les mains, répondit avec douceur :

— Calme toi, sois sans inquiétude; mon voyage ne nous séparera pas, nous partirons ensemble.

Ces derniers mots devaient nécessairement provoquer une question à laquelle Jeanne se disposait à répondre, quand le retour des déménageurs interrompit l'entretien. Suivant les recommandations de sa fidèle compagne, dont la sollicitude était sans cesse en éveil, le fauteuil dans lequel la veuve Dutois se tenait forcément immobile, fut enlevé et descendu avec toutes les précautions imaginables, par les trois hommes de peine. Afin que le transport fatiguât moins la paralytique, ils s'arrêtaient un moment, d'étage en étage. Alors, de chaque porte ouverte, sortaient les voisins pour serrer une dernière fois la main de la brave créature dont le dévouement dans la misère était pour eux un sujet continuel d'admiration. Ils l'eussent admirée bien plus encore , s'ils avaient pu soupçonner la tâche héroïque qu'elle allait entreprendre.

En bas, dans la rue, d'autres voisins entouraient la petite charrette vide , se demandant : « Que vient-elle chercher encore chez ces pauvres veuves, à présent qu'elle a tout emporté? »

Grande fut la surprise des assistants quand ils virent les porteurs placer le fauteuil dans la charrette et l'y maintenir à l'aide de cordes solidement attachées afin que l'infirme eût moins à souffrir des cahots causés par les inégalités de la route. Lorsque Jeanne vit son amie assurée autant que possible contre le danger des violentes secousses, elle la couvrit d'une mante à capuchon pour la garantir de la pluie qui continuait à tomber. Puis elle endossa une double bretelle de cuir où pendait un anneau de fer, ensuite elle vint se placer entre les deux brancards, passa l'anneau dans le crochet fixé à l'avant de la charrette, et alors, donnant un vigoureux coup d'épaules , elle mit les roues en mouvement.

— Où va -t- elle ainsi? demanda l'un de assistants.

Jeanne, qui l'avait entendu , répondit : « A Paris. » Et le grand voyage commença.

Trois semaines après son départ de Bordeaux, Jeanne, continuant à traîner péniblement sa charrette par des chemins que la mauvaise saison rendait de plus en plus impraticables, n'était pas encore parvenue au quart de la route qu'elle avait à faire pour arriver à destination. Elle avançait lentement et ne pouvait fournir que de courtes journées, ayant à vaincre des obstacles plus sérieux qui , d'heure en heure, se multipliaient devant elle. Ici, les roues s'enfonçaient profondément dans la terre détrempée d'où elle-même ne pouvait dégager ses pieds qu'au prix des plus violents efforts; là, le vent furieux soufflant sur les voyageuses une trombe de neige, obligeait Jeanne à s'arrêter, et, faute de trouver

pour son amie un refuge contre la tempête, elle venait se placer près de la paralytique et, courbée vers elle, l'abritait de son corps.

Parmi les rouliers et les voyageurs qui, partis de la Guyenne et de la Saintonge, avaient, durant ces trois semaines, rencontré et dépassé ce triste équipage, plus d'un, ému de compassion avait prêté son aide, soit pour tirer la charrette d'une fondrière, soit pour porter secours à Jeanne, quand une montée trop rude avait épuisé ses forces. Le mauvais état des chemins ne faisait pas seul la lenteur du voyage ; ainsi il arrivait qu'après une nuit passée dans un gîte dû souvent à la charité, l'inclémence du temps ne permettait pas à Jeanne de se remettre en route le lendemain; parfois aussi , la fatigue de la veille la forçait de prendre tout un jour de repos avant qu'il lui fut possible de replacer les bretelles de cuir sur ses épaules meurtries.

Son repos, durant ces temps d'arrêt, n'était jamais, comme on pourrait le croire, l'inactivité complète. Ainsi, dès qu'elle voyait sa compagne commodément installée dans la maison où on leur avait généreusement accordé la table et le coucher, Jeanne, à quitousles travaux d'une bonne ménagère étaient familiers, s'ingéniait à se rendre utile. Par suite de ses nombreux services à la buanderie, à la basse-cour, ou comme ouvrière en couture, elle finissait par payer et même au delà, l'hospitalité reçue. La courageuse femme montrait si bien la volonté de s'acquitter, qu'une fois le maître de la ferme dans laquelle les deux veuves venaient de passer vingtquatre heures, dit à Jeanne, au moment du départ et en lui mettant une pièce de menue monnaie dans la main:

« J'ai compté le travail et la dépense, voilà ce que je vous redois. »I1 est vrai d'ajouter que le loyal fermier, l'ayant interrogée sur son moyen habituel d'existence, lui avait amplement fourni l'occasion d'exercer sa profession de cardeuse de laine.

Le poète Charles Brifaut, dans un discours prononcé à l'Académie, le 9 août 1852, termine ainsi le récit du du voyage de Jeanne Vignon : ce Voilà cependant les deux ce amies parvenues jusqu'à Àngoulême, dont elles trace versent les rues dans une situation digne de pitié. La « pauvre Jeanne, haletante, couverte de sueur, enfonce cée avec sa charrette dans une boue épaisse et gluante, ce prête à chaque instant à se trouver mal, et ne devant ce un reste de force qu'à l'angélique obstination de sa ce vertu, excitait l'intérêt de tous sans obtenir l'assiscc tance d'un seul. Ce spectacle si nouveau, si touce chant, frappe les yeux d'une dame qui passait. Mace dame la comtesse de Jumilhac, émue jusqu'au fond ce du cœur à l'aspect de ces deux femmes, s'arrête, ince terroge, apprend la vérité, court vers les infortunées ce qui vont cesser de l'être, répand dans leurs mains ce l'or qu'elle a recueilli pour elles, leur procure de la ce main du préfet officiellement informé , une feuille ce de oute avec l'étape et l'indemnité. A l'aide d'une ce si puissante intervention, Jeanne Vignon put arri er ce au but où l'appelait un dévouement qui ne calculait ce rien, et qui faisait bien, car la Providence était là. »

m LE DEVOIR

« Le Devoir est multiple de sa nature. Il oblige l'individu, d'abord vis-à-vis de lui-même, puis envers sa famille, ses amis, sa patrie, ses semblables et l'humanité tout entière.

Outre les devoirs généraux de l'homme et du citoyen, il y a les devoirs spéciaux inhérents à l'âge, au sexe, à la position sociale ou à la profession. Fils, époux ou père, riche ou pauvre, fort ou faible, artisan , soldat ou magistrat ; chacun de nous se trouve soumis à un code particulier de devoirs non moins impérieux que ies autres; c'est l'accomplissement de tous les devoirs qui maintient dans les sociétés Tordre moral.

Dict. de Pierre Larousse.

Une pensée très-finement exprimée par Joubert, le doux moraliste, est celle-ci : « 11 ne faut pas regarder le devoir en face ; mais l'écouter et lui obéir les yeux baissés. »

Ne pas regarder le devoir en face, c'est l'accepter avec respect, comme une obligation sacrée, et se défendre d'examiner s'il s'accorde avec notre intérêt personnel ou s'il peut y avoir pour nous, soit dommage, soit péril à l'accomplir. Donc le premier de nos devoirs c'est de nous soumettre entièrement à notre devoir. Cette soumission n'exclut pas l'intelligence; mais elle ne laisse à l'activité de notre esprit que la liberté de s'exercer dans le sens du devoir prescrit.

« 11 faut, a dit en outre Joubert, que les hommes soient esclaves du devoir ou esclaves de la force. »

Ce qui nous donne la puissance de résister à la force, lorsqu'elle ne s'appuie pas sur le droit, c'est le sentiment bien compris du devoir. Ainsi Saint-Ambroise à Milan, et sept cents ans plus tard, l'évêque Guillaume de

Roskilcle, armés seulement de la croix, osent défendre l'accès de leur église, l'un à l'empereur Théodose, l'autre à Zwend, roi de Danemarck. Ils étaient coupables tous les deux ; celui-ci d'avoir fait mettre injustement à mort plusieurs seigneurs de sa cour ; l'autre d'avoir ordonné le massacre de sept mille personnes comme châtiment d'une émeute au théâtre.

« Je vous préviens, dit Ambroise aux envoyés de Théodose qui se préparaient à forcer les portes de la basilique, que je m'oppose formellement à l'entrée de l'empereur ; s'il lui convient de faire un acte de tyran, je le laisserai volontiers me tuer. » L'évêque Guillaume répond à Zwend, que nul n'a encore osé braver :

« N'aie pas l'audace d'approcher de l'autel de Dieu, toi qui n'es pas un roi, mais un meurtrier. »

L'attitude courageuse de l'évêque milanais et celle de l'évêque danois eurent le même résultat : l'un vainquit la colère de l'empereur, l'autre imposa le repentir au roi de Danemarck.

Au nombre des hommes illustres qui nous ont laissé les exemples les plus éclatants du dévouement au devoir, il faut écrire le nom de Mathieu Mole.

« Le 1er décembre 1651, une bande armée envahit sa maison. Le maréchal Schomberg et ses officiers qui étaient présents, voulurent chasser les séditieux. «Non, dit Mole, la maison d'un premier président doit toujours être ouverte à tout le monde. » Il demanda sa robe et descendit dans la cour, répondant à l'abbé de Chavalon qui voulait l'en dissuader : « Jeune homme, il y a plus loin que vous ne pensez du poignard d'un séditieux au cœur d'un honnête homme. » Quand il fut dans la cour,

sans se laisser émouvoir par les menaces de mort, il ordonna aux insurgés de se retirer ou qu'il les ferait pendre. Ils se retirèrent. »

Si le devoir compte des héros, il a aussi des martyrs : le chevalier d'Assas, de qui l'on n'a plus à raconter l'histoire et le caporal irlandais O'Lavery.

Celui-ci servait au 17e dragons de l'armée anglaise, sous les ordres de lord Rawdon qui le chargea de porter une dépèche importante dans un endroit occupé par les Américains. Peu de temps après son départ, il fut atteint d'une balle ; cependant, il continua sa route jusqu'à ce qu'il tombât épuisé par la perte de son sang. Résolu à garder le dépôt qu'on lui avait confié, il cacha la dépèche dans sa blessure. Une patrouille anglaise le trouva le lendemain respirant encore ; il montra à ses camarades la plaie dans laquelle il avait serré sa dépêche et expira.

Il est juste de citer aussi ce capitaine de la Surveillante dont le nom n'est pas venu jusqu'à nous, « dans le combat naval entre lord Hawke et les Français, l'amiral anglais tenta de s'emparer du Soleil-Royal, vaisseau amiral de la flotte française. Le capitaine d'un navire français appelé la Surveillante s'aperçut à temps du dessein de lord Hawke et vint se placer entre lui et le vaisseau amiral; il reçut la bordée qui était réservée au Soleil-Royal et sauva celui-ci ; mais la Surveillante périt avec tout son équipage.

Dans l'énumération des victimes du devoir l'histoire n'oubliera pas de mentionner nos immortels cuirassiers de Reichshoffen. « Afin de protéger notre retraite et de sauver le gros de l'armée il fallait une hécatombe en

travers de la route. Le maréchal Mac-Mahon donne un ordre à un régiment de cuirassiers ; pour ceux-ci, il ne s'agit pas de vaincre, mais de mourir. Le signal du maréchal équivaut au suprême adieu. Tous devaient se sacrifier jusqu'au dernier, tous le savaient, et tous s'élancent au cri de vive la France! courant ventre à terre à ce trépas comme à une fête, les cuirassiers font osciller, puis reculer l'armée ennemie, ils la trouent comme un boulet gigantesque. Ils font le vide autour d'eux. Sabrant, anéantissant des régiments entiers, ils ont vu se rétrécir sans cesse le cercle de feu qui doit les dévorer. Enfin, cette trombe de fer tournoya sur elle-même ; par un suprême elfort, les éclairs des épées brillèrent une dernière fois, puis les masses noires des ennemis passèrent comme une marée montante sur les corps sanglants de ces héros. Les cuirassiers de Reichshoffen avaient tenu une heure contre une armée entière. »

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