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LES REGULUS MODERNES

La fin tragique de Régulus, ce martyr de la foi jurée, est trop universellement connue pour qu'il soit nécessaire de la rapporter ici ; nommer le héros c'est réveiller le souvenir du plus mémorable exemple dans l'ordre purement humain, du sacrifice volontaire de la vie à la religion du serment. L'histoire atteste que la Rome antique n'eut pas seule le privilège de créer ces grands caractères qui ont élevé la probité de la parole donnée jusqu'à l'immolation de soi-même. On pourrait trouver dans tous les temps et chez tous les peuples d'autres

victimes soit illustres, soit oubliées qui puisèrent dans leur dédaigneuse indifférence touchant les tortures et dans le calme mépris de la mort leur droit à l'immortalité. Si Régulus les surpasse par l'atrocité du supplice, par la sainteté de la cause et l'importance historique du résultat , ils n'en sont pas moins dignes de notre admiration. Au point de vue moral, la grandeur du théâtre n'ajoute pas plus au mérite d'une belle action que l'éclat du succès, à la sublimité d'un dévouement.

Vers la même époque, mais à quatre mille lieues de distance les ministres de deux communions chrétiennes nous offrent le double exemple de cette inébranlable loyauté qui vient librement demander à la mort la sanction d'un engagement sacré.

Le premier en date de ces Régulus des temps modernes est Boétius Mac-Egan évêque catholique de Rossen-Irlande. Lorsque en 1650 Cromweîl, à la tète de 17,000 hommes des meilleures troupes du Parlement, eut au moyen du feu} du fer et de la famine entrepris de pacifier l'Irlande, il trouva partout sinon une longue du moins une sérieuse résistance. Les places deDragheda, de Tridal, de Wexford, de Kilkenny et de Karrick, dont les garnisons furent toutes passées au fil de l'épée, attestent l'irritation du vainqueur causée par l'énergie de la défense. Comptant sur les ruines et la traînée de sang qu'il laissait derrière lui et sur la terreur qui le devançait pour intimider ceux qu'il lui restait à vaincre, le futur Protecteur des Trois royaumes vint mettre le siège devant Clonmell que commandait le fort de Karrickdroged. La défense de cette place était confiée au

courage et au génie militaire du jeune Hugh O'Neill, descendant d'une race de héros.

Les ressources que lui fournirent sa prudente habileté et les inspirations de son patriotisme découragèrent la patience de Cromwell et rendirent vains les plus violents efforts des assiégeants. Dans ces guerres, à double titre déplorables, où les intérêts de la religion s'ajoutent à l'intérêt politique comme éléments de discorde et comme mobiles du besoin de destruction, les chefs de l'Église se croyaient autrefois le droit d'intervenir et le devoir de prendre les armes. Ainsi durant le siège de Clonmell, les soldats du Parlement virent-ils plus d'une fois l'évêque catholique de Ross ramener au combat les Irlandais qu'ils avaient mis en fuite. Victime à la fois de son ardeur infatigable, le valeureux prélat tomba entre les mains du général Broghill, l'un des lieutenants de Cromwell. On ne faisait pas de prisonniers dans son armée, quiconque était pris les armes à la main, devait être immédiatement mis à mort. Cependant la vie fut laissée à Boétius Mac-Egan, mais sous la condition qu'il emploierait son crédit auprès de la garnison du fort pour la décider à livrer aux assiégeants la place qu'ils s'obstinaient à défendre. Les pertes que cette garnison avait subies depuis le commencement du siège, et l'influence que la parole vénérée de l'évêque exerçait sur l'esprit religieux des Irlandais, ne laissaient pas en doute le succès de son éloquence s'il consentait à leur prêcher la soumission.

Boétius fut amené devant le fort, assez près des assiégés rassemblés sur le rempart pour qu'ils pussent l'entendre. Alors d'une voix forte il leur dit *

« Au nom du ciel, de la religion et de l'âme de ceux qui sont morts pour notre cause sacrée, je vous exhorte à vous ensevelir sous les ruines plutôt que de vous rendre aux ennemis de Dieu et de la patrie. »

Après ces paroles, il revint calme et souriant se livrer au général Broghill; celui-ci le fit pendre à un arbre en regard du fort.

Cet acte de barbarie, loin de paralyser les dernières forces des Irlandais, leur donna une impulsion nouvelle : le besoin de venger la victime mit une telle énergie au service de leur désespoir, que les défenseurs de Clonmell obligèrent les troupes du Parlement à lever le siège après une dernière attaque dans laquelle Cromwell perdit deux mille cinq cents hommes.

Après le nom de l'évèque catholique, il est juste d'écrire celui d'un pasteur protestant qui dans une cico n stance semblable, fit preuve d'une égale fermeté d'àme.

En 1662, vers le commencement du règne de Khang- Hi, le deuxième empereur de la dynastie dite Ta-Tsing (de la grande pureté) aujourd'hui régnante, la factorerie hollandaise alors récemment établie sur la côte occidentale de l'île Formose fut attaquée parle célèbre pirate Tching-Tchin-Kong , nommé Koxinga par les Portugais. Il commandait une véritable armée navale car sa flotte ne comptait pas moins de neuf cents jonques montées par près de trente mille hommes. Ces maîtres de la mer, partisans de la dynastie nationale déchue, celle des Ming (de la lumière), inquiétaient moins le pouvoir par leur puissance, comme pirates, que par leur influence, comme sujets rebelles. Leur chef avait tant

de relations politiques avec les habitants des provinces maritimes qu'enrichissaient le commerce frauduleux, que Koxinga régnait de fait sur tout le littoral.

Pour mettre un terme au dangereux contact et à la complicité flagrante des sujets de l'empire avec l'irréconciliable ennemi de la dynastie tartare, Khang Hi fit publier un édit qui ordonnait aux riverains de se retirer à trois lieues en deçà, dans les terres, et de laisser entièrement déserte et sans culture cette zone large de trois lieues entre la mer et la population refoulée à l'intérieur.

Privé des ressources que jadis il trouvait abondamment dans les habitations maintenant désertées du rivage, l'audacieux pirate résolut de prendre Formose pour port de refuge et de ravitaillement. Il lui fallait pour s'en rendre maître, déloger la colonie hollandaise qui y avait fondé un important comptoir protégé par une nombreuse garnison. La résistance qu'éprouva toutd'abord Koxinga fut telle qu'il renonça à prendre de vive force possession de l'île. Il établit un blocus autour de Taï-Wan, la ville principale, certain qu'il était de réduire par la famine ceux qu'il ne pouvait espérer vaincre par les armes. Durant ce blocus, le chef des pirates fit quelques prisonniers ; les uns furent massacrés par ses ordres et d'autres, mis en croix. Parmi ceux qu'il épargna on cite le pasteur Hambrocok, sa femme et deux de ses quatre filles. Ils avaient été pris par les Chinois au moment où ils essayaient de pénétrer dans la ville investie qui comptait parmi ses habitants les deux autres filles du pasteur.

Koxinga voulut profiter de cette capture pour la faire

servir à son projet de conquête ; il ordonna à M. Hambrocok de se rendre auprès de Frédéric Coyet, gouverneur du fort de Zélande, pour le déterminera capituler. Menacé de mort en cas d'insuccès dans sa mission, le pasteur dut laisser en otage sa femme et ses deux filles comme garantie de son retour. Il partit.

A son arrivée dans la place, l'envoyé du pirate fut introduit devant le conseil. Au lieu de décourager les défenseurs de l'île, il énuméra les pertes que Koxinga avait subies, tant en navires submergés qu'en hommes tués les armes à la main, et leur fit espérer la prochaine levée du siège. Quand il eut reçu des membres du conseil la promesse de ne point traiter avec l'ennemi, il se disposa à retourner au camp des Chinois. Ceux que son éloquence venait d'affermir dans le devoir, certains du sort que lui réservait l'impitoyable écumeur de mer, essayèrent de le retenir, mais voyant l'inutilité de leurs efforts, ils le mirent en présence de ses deux filles. Celles-ci l'enlacèrent de leurs bras ; il se déroba à cette étreinte du désespoir; elles saisirent ses mains, elles les couvrirent de baisers, les arrosèrent de larmes, mais rien ne put faire fléchir son héroïque résolution. « Ne me retenez pas, dit-il ; mon absence trop prolongée serait l'arrêt de mort de votre mère et de vos sœurs. » Et détournant les yeux pour que l'attendrissement paternel ne lui otàt pas le courage, il reprit le chemin du camp de Koxinga.

Une heure ap.ès son retour, le pasteur Hambrocok n'était plus qu'un cadavre. L'histoire ne dit pas si , dans le massacre de cinq cents prisonniers qui suivit son supplice, sa femme et ses filles furent épargnées.

Un troisième exemple de dévouement pour la promesse jurée, nous amène à la meurtrière expédition de Quiberon qui fut, sinon inspirée, du moins favorisée et même ouvertement soutenue par le cabinet de Saint- James.

On sait comment le jeune Charles de Sombreuil, protégé par les canons des navires anglais, parvint à débarquer sur cette côte de la Bretagne les quatre mille hommes, formant la deuxième division du corps expéditionnaire. Le jour même du débarquement, d'Hervilly qui commandait la première division avait été mortellement blessé, en défendant le fort de Penthièvre contre les troupes républicaines. Quelques jours après, le 21 juillet 1795, le général Hoche était maître du fort.

Bien que cette reddition dût nécessairement emporter la soumission de la presqu'île et mettre un terme aux hostilités, l'artillerie anglaise continuait à foudroyer les assiégeants vainqueurs. Ces derniers, irrités jusqu'à la fureur des ravages qu'elle faisait parmi eux, demandaient à venger sur la garnison prisonnière la mort de leurs frères d'armes. Le massacre était imminent. Alors Sombreuil, qui, s'exceptant seul du bénéfice de la capitulation, n'avait capitulé que pour assurer la vie sauve à ses soldats, comprit que le seul moyen de conjurer leur perte était de faire cesser le feu des Anglais.

Cette dangereuse mission ne pouvait être remplie avec succès que par quelqu'un d'assez bien connu du commandant de la flottille, pour que sa parole fût écoutée. Il fallait, en outre, qu'il fût doué d'assez de

force et d'intrépidité pour tenter d'arriver jusqu'à bord d'un navire anglais sous une pluie de projectiles, et à travers les flots qui roulaient des cadavres.

Le nom de celui que n'effraya pas une si périlleuse tentative, mérite d'être conservé.

C'était un jeune homme de vingt-huit ans, compatriote et camarade d'études de Chateaubriant : le lieutenant de vaisseau Gesril du Papeu. 11 commandait en second la compagnie noble des élèves de la marine. Ami de Sombreuil et prisonnier comme lui, il s'engagea sur l'honneur, si on le laissait partir, à revenir partager le sort de son ami. Sa demande accueillie et sa parole donnée, il quitta ses vêtements et se lança dans la mer. La fortune le secondant, Gesril aborda l'un des navires dont les boulets continuaient à balayer la plage.

Il peignit si chaleureusement la situation désespérée des prisonniers, qu'à sa prière le feu cessa aussitôt. Dès qu'il eût obtenu ce succès, il parla de son retour à Quiberon ; mais les officiers du bord insistèrent pour le retenir.

« Je suis prisonnier de guerre, leur dit-il, ma parole est engagée je ne puis y manquer. »

Cela dit, il se jeta de nouveau à la mer. Durant son trajet, du navire à la côte, Gesril rencontra une chaloupe de la marine anglaise, à la recherche des royalistes, prisonniers fugitifs, qui s'étaient confiés à la merci des flots pour échappera leurs vainqueurs. L'officier chargé de les recueillir en mer, était un ami de l'intrépide lieutenant; il voulut le prendre à son bord, mais celui-ci continua à nager vers la plage. Au moment où il allait atterrir, il essuya le feu des soldats

républicains, qui, descendus jusqu'au rivage, repoussaient en mer à coups de fusil quiconque essayait d'aborder; une balle l'atteignit à l'avant du bras gauche. Cette blessure ajoutée à ses fatigues ne fit point faiblir son énergie. Se disant que ce n'était pas là qu'il devait mourir, il redoubla d'efforts pour vaincre les obstacles, qui l'empêchaient d'arriver à terre. Enfin, il aborda.

Un capitaine, nommé liottier, qui était instruit de la mission que Gesril venait de remplir, lui fit donner des vêtements par ses soldats, et on pansa sa blessure.

Elle n'était pas encore fermée quand il vint, peu de temps après, retrouver Sombreuil à Auray où on l'avait transféré. Le veillant jeune homme avait promis de partager le sort, quel qu'il fût, du vaincu de Quiberon ; les deux amis furent fusillés le même jour, à la même heure.

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