LES LETTRES CHINOIS
Lorsqu'on l'année w220 avant l'ère chrétienne , le petit-fils du fondateur de la quatrième dynastie chinoise, celle des Thsin, eut achevé de détruire par les armes l'antique puissance des princes feudataires, qui se partageaient l'empire, le vainqueur, dédaignant le simple titre de roi (Wang), porté depuis plus de mille ans par ceux qui l'avaient précédé sur le trône, s'attribua l'appellation pompeuse de Hoang-ti, c'est-à-dire suprême souverain, maître du monde. Ayant établi sa résidence à Hien-ijang dans la province du Clien-Si (la
frontière à l'occident), l'empereur y fit bâtir un magnifique palais qu'il enrichit des trésors amassés par les princes vaincus et dépossédés.
Quand il se fut assuré au dedans contre les rébellions par la sévère exécution de ses lois impitoyables, Cmhoajsg-ti songea à mettre ses frontières du nord et de l'ouest à l'abri de l'invasion des hordes tartares. On vit alors s'élever, comme par enchantement, cette grande muraille qui, durant une étendue de cinq cents lieues, depuis le golfe de Ziao-Tom/ jusqu'au désert de Cha-mo (la mer de sable), descend dans les vallées profondes et monte au sommet des montagnes.
Tandis qu'un million de soldats, gardiens de la muraille, surveillaient sans relâche les ennemis du dehors, l'empire pacifié ou plutôt terrifié, jouissait à l'intérieur d'un calme apparent. L'autorité absolue s'y montrait toujours et partout prête à réprimer par la violence toute plainte légitime ou non à l'égard d'un abus de pouvoir, ou d'un déni de justice. L'atrocité des supplices imaginés pour punir même l'intention supposée d'une révolte, imposait à tous une obéissance factice ; on souffrait de l'oppression sans oser se plaindre, mais le silence des lèvres ne prouvait pas la soumission réelle des esprits. Il était surtout une classe d'opprimés qui supportait plus impatiemment que les autres, l'inexorable tyrannie de l'empereur : c'était celle des Lettrés. Disciples de Confucius et de Mencius, — les deux immortels censeurs des princes, — ils comptaient au nombre de leurs devoirs l'exercice du droit de remontrance auprès du souverain, quand celui-ci venait à oublier les principes immuables de bon gouvernement, d'après lesquels
les trois grands rois Yao, Chun et Ya avaient régné jadis.
Yao s'étant adonné à l'étude de l'astronomie, afin d'établir dans la famille humaine les lois qui règlent invariablement les mouvements des corps célestes et leurs rapports avec notre globe, était suivant l'opinion des lettrés le symbole parfait de l'harmonie universelle. Chun, si patient et si dévoué envers les siens, leur offrait le plus sublime modèle de la piété filiale et de l'affection fraternelle : ces premières vertus sources de toutes les autres. Il est écrit dans le livre des Annales (le Chou-King) :
« Je règne depuis soixante et dix ans, dit Yao, s'adressant à ses ministres ; si parmi vous quelqu'un est en état de gouverner, je lui céderai l'empire.
Les grands ayant répondu qu'aucun d'eux n'avait les talents nécessaires :
— Proposez donc, ajouta l'empereur, ceux qui sont sans emploi et qui mènent une bonne vie privée.
Tous nommèrent Chun.
Le livre des Annales ajoute : « Quoique fils d'un père aveugle qui n'a ni talent ni esprit ; quoique né d'une méchante mère, dont il est maltraité, et quoique frère de Siang, qui est plein d'orgueil, Chun garde le* règles de l'obéissance filiale et vit en paix avec sa famille. »
Ce fut en considération de son obéissance filiale, de sa patience envers sa mère et de son humilité envers son frère aîné que Chun fut appelé par Yao, qui le fit son ministre, puis son gendre, et enfin le désigna pour être son successeur.
Yu qui succéda à Chun, fut sur le trône l'image de la justice accessible à tous. « Pensant qu'il n'y avait qu'un petit nombre de ses sujets qui eussent l'habitude de lui parler et que le plus grand nombre ne pouvait faire parvenir jusqu'à lui leurs plaintes, ou lui donner les avis qu'ils jugeaient convenables, Yu fit placer à la porte extérieure du palais cinq sortes d'instruments de musique dont le son s'entendait de loin. De l'intérieur du palais, l'empereur distinguait au son de l'instrument de quelle affaire on voulait l'entretenir ; aussitôt, il donnait ordre d'introduire la personne qui demandait audience. »
Or, Chi-hoang-ti, contempteur du passé, et qui se flattait de commencer une ère qu'il supposait devoir être éternelle, n'était nullement jaloux de l'aire refleurir en Chine cette harmonie qui avait été la gloire de Yao ; il eût considéré comme un crime de lèse-majesté qu'on osât lui rappeler la justice de Yu. Les lettrés cependant, se bornaient à gémir en secret de l'oubli des beaux exemples laissés par ces anciens souverains, objets de leur culte perpétuel. Bien que souvent indignés, ils attendaient pour laisser éclater leur indignation que l'empereur eut fait ostensiblement mépris de cette piété filiale à laquelle autrefois Chun avait dû le trône. « Il n'osera pas aller jusque-là, pensaient-ils, car pour y parvenir il faut avoir franchi le terme extrême, dans la voie du mal. » Ce terme, Chi-hoang-ti, devaitle franchir.
Dans le palais où le souverain tenait pour ainsi dire sous sa main les six Cours supérieures ou ministères (les Lou-Pou) qui administraient l'empire, si les censeurs de la couronne n'avaient plus comme autrefois
un libre accès et le droit de se faire entendre, en revanche les dénonciateurs avaient la certitude de se voir bien accueillis et d'être favorablement écoutés. Plus haut étaient placées les personnes que leurs rapports calomnieux incriminaient, et plus élevée aussi était la récompense des espions et des calomniateurs. Leur cupidité ainsi excitée, choisissait de préférence ses victimes dans le premier ordre des neuf classes de la société chinoise, c'est pourquoi la dénonciation ne craignit pas de s'attaquer à la mère de l'empereur. Celui-ci, à tort ou à raison, prévenu contre elle, prononça une sentence par laquelle sa mère fut condamnée à l'exil dans une contrée lointaine et où, par la volonté de son fils, on ne dut lui fournir que la quantité d'aliments nécessaire pour qu'elle ne mourût pas de faim.
Les lettrés qui jusque-là s'étaient résignés au silence, n'hésitèrent plus à prendre haut la parole et à s'exposer à la colère impériale, dès qu'ils connurent l'arrêt parricide de Chi-hoang-ti. Epouvantés de cet acte qui violait à l'égard d'une mère la sainte loi de la piété filiale, ils firent de toutes parts retentir leurs plaintes, et chaque jour l'empereur fut accablé d'admonestations écrites dont les livres canoniques de la Chine (les King) avaient fourni le texte. Yingt-sept des courageux auteurs de ces remontrances eurent les pieds et les mains coupés, puis on les exposa ainsi mutilés à la porte du palais où les bourreaux achevèrent de les mettre à mort. On l'a dit, et, dans l'histoire, chaque époque de persécution le prouve, le sang des martyrs est fécond : l'exécution des vingt-sept premières victimes enflamma le zèle et fortifia le courage de plusieurs milliers d'écrivains de la
secte des philosophes qui s'appuyèrent sur les mêmes livres sacrés des siècles passés, pour censurer les actes de Chi-hoang-ti.
Afin de donner à sa vengeance personnelle l'apparence de la raison d'État, l'empereur assembla son conseil et comptant sur la complicité de celui-ci, il feignit de le consulter sur les.moyens de mettre un terme à ce qu'il nommait la rébellion des lettrés. Son ministre Lissé qui était moins pour lui un conseiller que l'exécuteur de ses volontés, dit en terminant une sorte de réquisitoire contre les audacieux détracteurs de la justice impériale :
« Oserais-je, seigneur, vous proposer ici sans détour ce que suivant mon humble opinion, vous devriez faire? Les voies de douceur et de condescendance n'ont pu rien produire jusqu'ici sur l'esprit de ces hommes impatients du joug. Essayons d'autres moyens ou plutôt essayons de tous les moyens celui qui est le seul efficace, pour couper jusqu'à sa racine, un mal qui serait bientôt incurable si l'on ne se hâtait d'y remédier.
« Ce sont les livres qui inspirent à ces orgueilleux lettrés les sentiments dont ils se glorifient ; ôtons-leur les livres. C'est en les privant pour toujours de l'aliment qui nourrit leur orgueil que nous pouvons espérer de tarir la source féconde de leur indocilité. N'ayant plus sous les yeux ces livres de morale et d'histoire qui leur représentent les hommes des siècles passés, ils ne nous feront plus un crime de ne plus suivre leur exemple, et ne feront plus cette comparaison du gouvernement de votre majesté avec celui des premiers empereurs de la monarchie.
« Ordonnez de réduire en cendres tous ces monuments inutiles dont ils conservent le dépôt. Que ces livres dans lesquels on cherchait autrefois des règles de conduite soient oubliés pour toujours et qu'ils deviennent la proie des flammes. »
L'empereur, en faisant publier dans les trente-six provinces un édit conforme aux conclusions incendiaires du ministre, y ajouta que quiconque après trente jours serait reconnu possesseur d'un seul des ouvrages prohibés, subirait le sort de ces livres condamnés au feu.
D'abord les lettrés, au nombre de près de cinq centsT périrent pour n'avoir pas voulu se séparer de leurs Ring vénérés, puis la persécution se continua jusqu'à la fin de la dynastie des Thsin, qui s'éteignit à la mort de Eull-Chi le fils du brûleur de livres.
Ce ne fut que vingt-cinq ans plus tard, sous le règne de Hoeï-ti (l'empereur bienveillant), que le décret contre les anciens livres fut abrogé. On fit de grandes recherches pour découvrir ceux qui avaient échappé à l'incendie, on fouilla, dit l'histoire, jusque dans les tombeaux, mais on ne put réunir que des fragments épars ; alors il se trouva qu'un vieux lettré nommé Fouseng vint proposer de restituer dans son intégrité le texte des cinq livres sacrés. On s'étonna qu'il eût pu pendant une si longue période, et malgré tant de dangers, soustraire aux flammes des fragments assez considérables pour combler de si nombreuses lacunes.
— Que parlez-vous de fragments, dit-il, j'apporte ici la collection complète des Ring.
Comme on ne lui voyait qu'un bâton noueux à la
main, on lui demanda où étaient les livres dont il se disait possesseur.
Fou-seng répondit: « Ils sont encore dans l'endroit où le tyran ne pouvait les découvrir : dans marnémoire. »
Le nom du vieux savant et le souvenir des lettrés martyrs sont également en honneur dans l'empire du Milieu.