I. L ARCHEVEQUE
Depuis quatre-vingts ans, les archevêques de Milan avaient cessé de résider dans la ville capitale de leur diocèse quand Carlo Borromeo fut promu à l'épiscopat par le pape Pie IV, son oncle. Celui à qui la voix du peuple avait attribué le pouvoir des saints, bien longtemps avant que l'Église lui eût reconnu le droit à l'invocation sous le nom de Saint-Charles Borromée, ne fut pas plus tôt en possession de son siège qu'il se proposa pour modèle son illustre prédécesseur saint Ambroise. A peine âgé de vingt-trois ans, il semblait que les solides et simples vertus du vénérable prélat eussent passé dans sa jeune âme. Il montrait en ce temps de corruption et d'égoïsme, la même sévérité de mœurs, le même esprit de charité. Né au milieu des splendeurs du luxe, il se réduisit au strict nécessaire afin de soulager un plus grand nombre de malheureux ; privé volontairement de ses immenses biens patrimoniaux qu'il avait abandonnés à sa famille, il lui restait sa vaisselle d'argent, ses bijoux, de précieux objets d'art, tableaux et statues; il les vendit pour grossir et multiplier ses aumônes. Conformément aux dispositions canoniques qui fixaient l'emploi des revenus de l'archevêché, il en avait fait trois parts : l'une appartenait à l'Église, l'autre aux pauvres et la dernière à l'évèque ; mais cette dernière se trouvait toujours singulièrement amoindrie, tant le généreux titulaire, non content de ne jamais laisser vides les mains qui se tendaient vers lui, était ingénieux à découvrir les infortunes cachées.
Lorsque Milan subit en 1576 une nouvelle invasion de la peste, qui, partie de la Sicile, s'avança jusqu'en Lombardie, ce fut alors que l'ardente charité de Charles Borromée eut à souffrir d'un malheur qu'il ne prévoyait pas : l'impuissance à secourir les nécessiteux. Après tant de misères soulagées, il en arriva à ne plus posséder que son lit; il le donna pour un agonisant qu'il avait lui-même ramassé dans la rue.
Cependant au début de la contagion, les membres du clergé avaient insisté pour que leur supérieur allât chercher loin de Milan un abri contre les atteintes de la peste; mais à leurs exhortations le saint prélat répondit : « Le devoir d'un évèque est de donner sa vie pour ses brebis. »
Deux cent soixante-douze ans plus tard, ces paroles évangéliques guidaient Monseigneur Affre comme une lumière de sa propre conscience quand il marchait vers la barricade devant laquelle il devait tomber, lui, l'une des plus illustres victimes de nos guerres civiles.
Bien que Charles Borromée et les vingt-huit prêtres qui s'étaient volontairement offerts pour lui servir de coopérateurs, dans sa tâche apostolique, n'eussent pas cessé un seul jour de donner des soins aux pestiférés, de confesser les mourants et d'ensevelir les morts, de suppléer même aux bras qui manquaient pour voiturer les cadavres, et pour creuser les fosses, aucun d'eux cependant ne fut atteint du mal qui dépeupla Milan. Dans la même année le fléau enleva à Venise quarante mille habitants, parmi lesquels l'Italie eut à regretter le Titien presque centenaire.
Notre vénération pour les vertus qui se peuvent com-
parer, notre admiration pour les œuvres de génie également sublimes et notre enthousiasme pour les belles actions similaires, nous accoutument à associer inséparablement dans nos souvenirs les noms d'hommes qu'elles nous rappellent ; la mémoire les réunit et les classe comme si ceux qui ont porté ces noms eussent été du même temps, du même pays, de la même famille. On peut dire que le consentement unanime des peuples, dans tous les âges, lésa fait compatriotes dans l'univers et contemporains dans l'immortalité. Il est impossible, par exemple, de séparer le souvenir du dévouement de Charles Borromée de celui de Belzunce. Yoici, d'après un fragment de son journal, ce qu'écrivait un témoin de l'admirable conduite de l'archevêque Belzunce pendant la terrible peste qui se manifesta pour la première fois à Marseille, le 25 juin 1720, en foudroyant deux portefaix.
« Le 51 août, les hôpitaux de peste ne sont plus assez grands pour recevoir le nombre des malades qui s'y présentent en foule : Sitôt que, dans une maison, une personne se sent frappée de ce mal, elle devient à l'instant un objet d'horreur et d'effroi à ceux mêmes qui sont ses plus proches parents. La nature oubliant les lois de la chair et du sang, on prend le barbare parti ou de jeter le pauvre malade hors de la maison ou de s'enfuir; l'abandonnant tout seul, sans secours, en proie à la maladie, à la faim, à la soif, à tout ce qui peut rendre la mort plus cruelle. Les femmes en usent ainsi envers leurs maris, les maris envers leurs femmes, les enfants envers leurs pères et mères, et ceux-là envers leurs enfants. C'est par suite de cette conduite inhumaine
qu'on voit ce nombre infini de malades de tout âge, de toute condition, étendus dans les rues et sur les places publiques.
» 4 septembre. — Presque tous les religieux et prêtres qui assistaient les pestiférés ont péri. Dès le commencement de la contagion on a pressé l'évêque de sortir de la ville pour tâcher de se conserver au reste de son diocèse ; il a rejeté tous les conseils, il reste avec une fermeté inébranlable prêt à donner sa vie pour son troupeau ; mais il ne se borne pas à rester au pied des autels, prosterné, et à lever les mains au ciel. Sa charité est active : chaque jour parcourant tous les quartiers de la ville , il va partout visiter les malades dans les plus hauts et les plus sombres appartements des maisons; dans les rues, à travers les cadavres, sur les places publiques, sur le port, sur le cours. Les plus misérables, les plus abandonnés, les plus hideux, sont ceux auxquels il va avec le plus d'empressement et sans craindre ces souffles mortels qui portent le poison. 11 s'approche d'eux, les confesse, les exhorte à la patience, les dispose à la mort, verse dans leurs aines des consolations célestes, et laisse à tous des fruits abondauts de sa généreuse charité, répandant de l'argent partout. Plus de 25,000 écus, en deux mois, ont déjà coulé de ses mains, et il cherche encore à tout engager, pour en pouvoir répandre davantage.
» La mort a respecté ce nouveau Charles Borromée; mais elle Ta toujours environné et a fauché jusque sous ses pieds. La peste gagne son palais : la plupart de ses officiers et domestiques en sont frappés. Il est contraint d'aller prendre retraite en l'hôtel du Premier
Fig. 11. — 11 va partout visiter les malade
Président. La peste l'y poursuit encore et n'attaque pas seulement le reste de ses domestiques, mais deux personnes qui lui sont très-chères par leurs mérites distingués, et qui ont été ses aides dans ses saintes peines : le père de La Fare, jésuite, et le sieur Bougerel, chanoine de la Major. S'il a la consolation de conserver le premier, il a la douleur de voir expirer l'autre. »
Millevoye dans son poëme intitulé Belzunce a dit :
« L'intrépide nageur qui sous les noirs abîmes
A déjà ressaisi de nombreuses victimes,
Vers d'autres malheureux par ie flot menacés
Se précipite, lutte, étend ses bras lassés,
Les saisit.... Mais, hélas! sans force et sans haleine,
Pourra-t-il parvenir à la rive lointaine?
Tel est Belzunce. Au ciel sa grande âme eut recours :
« Dieu, laissez-moi pour eux vivre encor quelques jours !
« Et nous, que l'anathème a choisis pour victimes,
« Nous, pécheurs, qui portons la peine de nos crimes,
« Essayons d'émousser les flèches du courroux;
« Mettons la pénitence entre la mort et nous.
« Peuple, suivez mes pas ! » Et la foule troublée
Autour de lui se presse, en désordre assemblée.
Il était nuit. Belzunce, en ces pieux instants,
Humble et le cou pressé du nœud des pénitents,
Le pied nu, l'œil au ciel, marche autour des murailles,
A voix basse entonnant l'hymne des funérailles.
De pâles citoyens, cortège peu nombreux,
Consumant leur faiblesse en efforts douloureux,
A poine supportaient d'une main affaiblie
Les flambeaux défaillants, image de leur vie.
Lorsque, devant leurs pas, l'asile sépulcral
Offrit ses humbles croix et son tertre inégal,
Leur chant religieux bénit la poudre sainte
Des ossements blanchis, épars dans son enceinte;
Et la nuit répéta les ténébreux accords
Des mourants qui priaient sur la cendre des morts.
De ce chant consacré les tombes retentirent :
La terre s'en émut, et les cieux l'entendirent :
On dit même qu'alors l'ange mystérieux Qui s'assied aux confins de la terre et des cieux. Laissant un sillon d'or sur sa route étoilée, Descendit lentement, et, la face voilée Recueillit les soupirs, et saint médiateur, Les porta sur son aile au pied du Créateur. Faveur soudaine ! il luit le jour de la clémence. L'Eternel fait un signe, et le pardon commence. Le peuple, libre enfin du fléau destructeur, Embrasse les genoux de son libérateur, Le porte vers le temple, et par un juste hommage. Bénit le Tout-Puissant dans sa vivante imaçe.