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II. LE MINISTRE PROTESTANT

Le milieu du mois de juin de l'année 1665, vit le début d'une longue période de deuils et de misères pour la ville de Londres. La peste foudroyante éclata et finit par compter plus de cent mille victimes. A cette époque, une laborieuse population qui résidait assez loin du foyer pestilentiel pour n'avoir été que vaguement informée de l'invasion du fléau, dut à une malheureuse circonstance d'être cruellement frappée à son tour.

Un soir, les habitants d'Eyam, — village situé dans la partie la plus accidentée du pittoresque comté de Derby, — ayant quitté les fabriques assises dans la vallée, pour regagner leurs cottages échelonnés sur le flanc de la colline, virent un rassemblement de femmes qui devisaient avec animation devant la porte du presbytère. Saisies d'épouvante, elles commentaient ce fait étrange :

Le tailleur du pays qui avait reçu le jour même de Londres une pièce de drap, était tombé atteint de

mort subite au moment où il ouvrait le paquet afin de vérifier l'envoi de son marchand drapier. Presque au même instant, sa femme et ses enfants subissaient le même sort, et le soir venu, il ne restait plus un seul être vivant dans la maison du tailleur. Ainsi s'affirma dans le village d'Eyam la vérité de ce qu'on racontait sur les effets de la peste de Londres.

La terreur inspira, spontanément, à toutes ces femmes une même pensée, celle de quitter au plus tôt le village infecté ; elles déterminèrent la plupart des hommes qui les entouraient à adopter leur résolution. Or, quand le desservant de la cure sortit du presbytère pour aller remplir sa pieuse mission auprès des défunts, et les accompagner au cimetière où leur fosse avait été creusée, il vit se disperser la foule qui faisait d'ordinaire escorte aux trépassés. Sans quelques braves gens qui ne pouvaient se résignera l'abandonner, le nombre de bras nécessaires lui eut manqué pour l'aider à ensevelir et à transporter les morts.

Les rites du culte protestant ayant été accomplis dans la maison mortuaire, le cortège se mit en marche. A mesure qu'il passait devant un logis, les habitants interrompaient leurs préparatifs de départ pour fermer rapidement leurs portes et leurs fenêtres, croyant ainsi opposer un obstacle infranchissable aux miasmes impurs dont les cercueils des pestiférés saturaient l'air.

La clôture instantanée de ces portes et de ces fenêtres n'avait pas échappé au regard du ministre d'Eyam, le révérend Guillaume Mompesson. Elle attrista son cœur, car il eut le pressentiment du projet d'émigration de presque tous les habitants du village. Il fit de ce projet

instinctivement découvert, le sujet d'une courte allocution adressée aux rares assistants qui l'avaient suivi jusqu'au cimetière. Après avoir remercié ceux-ci de l'exemple de charité qu'ils venaient de donner à leurs concitoyens, il termina à peu près ainsi :

« Quant aux égoïstes qui ont en ce moment la malheureuse pensée de céder à la folie de la peur, qu'ils sachent bien que la distance qu'ils vont mettre entre eux et nous ne les sauvera pas si Dieu les a condamnés. La mort qu'ils espèrent fuir, ils l'emportent avec eux ; ils la sèmeront partout où ils vont passer, et partout leur mémoire sera maudite! N'oubliez pas, vous qui m'écoutez que le courage à demeurer là, où le danger menace, n'est pas seulement un généreux sacrifice, mais un acte de prudence, car le salut de tous dépend du dévouement de chacun. Vous êtes sûr du mien , et je reçois ici la promesse du vôtre.

Un murmure d'approbation qui, en pareil lieu équivalait à un engagement sacré, répondit à cette chaleureuse exhortation.

Quand le ministre rentra au presbytère, il trouva mistress Mompesson, sa jeune femme , occupée à empaqueter le linge et la garde-robe du ménage, tandis que ses deux enfants dont l'aîné n'avait pas cinq ans, jouaient avec (Te menus ustensiles qu'elle venait de jeter pêlemêle dans un sac de voyage. Il s'arrêta et comprenant l'intention de sa femme, il lui dit d'un ton de reproche douloureux :

— Vous aussi, Elisabeth, vous voulez partir!

— Je n'écoute pas ma volonté, j'obéis à mon devoir. Après le terrible événement d'aujourd'hui, il est impos-

sible qu'une épouse, qu une mère ne se hâte pas de mettre à l'abri du danger son mari et ses enfants. Vous opposez-vous à notre départ? demanda-t-elle.

— Pour vous et pour ces chers petits, répliqua le ministre, je ne m'oppose arien.

— Mais pour vous? dit mistress Mompesson, interrogeant son mari d'un regard inquiet et d'une voix tremblante.

Au lieu de répondre à cette question, il ouvrit le livre qui lui était le plus familier et lut tout haut ces versets de l'Évangile selon Saint-Jean :

« Je suis le bon berger; le bon berger donne sa vie pour ses brebis. — Mais le mercenaire , celui qui n'est point le berger, et à qui les brebis n'appartiennent pas, voit venir le loup et il abandonne les brebis, et s'enfuit, et le loup ravit les brebis et les disperse. — Le mercenaire s'enfuit parce qu'il est mercenaire et qu'il ne se soucie pas des brebis. »

Guillaume Mompesson ferma le livre et voyant qu'en l'écoutant sa femme hésitait à serrer le nœud du paquet qu'elle voulait emporter , il reprit avec douceur.

— Continuez, Elisabeth ; faites ce que votre cœur de mère vous ordonne, emmenez loin d'ici les enfants, moi je suis berger, je ne quitterai pas mes brebis.

La jeune femme n'insista pas ; elle savait par expérience que son mari ne revenait jamais sur une résolution qu'il jugeait conforme à son devoir. Laissant à terre le paquet et le sac de voyage qu'elle avait préparés, elle appela ses deux enfants et les présentant à leur père, elle lui dit :

— Embrassez-les et bénissez-les. Savons-nous si Dieu permettra que vous puissiez les revoir.

Les larmes vinrent aux yeux du père en prononçant la formule de bénédiction. Mistress Mompesson tendit à son mari une main qu'il pressa dans les siennes et elle partit avec ses enfants sans que Fun des deux époux eût la force d'adresser une parole à l'autre.

Dès que sa femme eût quitté le presbytère, le pasteur d'Eyam s'armant de courage pour porter le poids de sa douleur, alla faire sa visite pastorale dans la plupart des maisons du village.

Une consolation lui était réservée : il apprit çà et là, que ses paroles dites au cimetière et rapportées à leurs voisins par ceux qui venaient de les entendre, avaient réconforté tous les cœms et décidé les plus timides à suivre l'exemple de leur digne pasteur. Sur sa proposition, afin de préserver les pays environnants de la contagion meurtrière, il fut convenu qu'on établirait le soir même un cordon sanitaire confié à la surveillance des habitants d'Eyam; et que ceux-ci se chargeraient de repousser dans le village quiconque tenterait d'en sortir, faisant ainsi du sacrifice de leurs personnes la part de la peste.

Quand il revint au presbytère où désormais il devait vivre seul, le mari d'Elisabeth fut surpris d'apercevoir à travers les rideaux de la fenêtre une lumière qui éclairait l'intérieur de sa chambre ; il ne se souvenait pas d'avoir allumé la lampe avant de sortir. Supposant que quelqu'un du pays avait besoin de son secours et l'attendait, il monta précipitamment l'étage qui menait chez lui. Quelqu'un en effet étaitlà; une femme...

la sienne! Mistress Mompesson s'occupait h remettre en ordre clans la grande armoire le linge qu'elle en avait tiré quelques heures auparavant.

Comme son mari lui exprimait l'étonnement qu'il avait de la revoir :

— Vous deviez vous y attendre, mon ami, observa-t-elle, je ne vous avais pas dit adieu.

— Mais les enfants, demanda-t-il?

— Ils sont en sûreté, dit la jeune femme. Tout à l'heure, en sortant d'Eyam, j'ai rencontré un des voisins de ma mère qui retourne à Buxton, je lui ai confié notre Georges et sa petite sœur, Sans cette rencontre, j'aurais fait moi-même le voyage ; seulement, je serais revenue ici plus tard.

Dieu seul peut savoir si en ce moment le ministre d'Eyam ne se reprocha pas d'avoir conçu, et fait adopter, la pensée de ce cordon sanitaire qui ne lui permettait plus de dérober sa femme au danger commun.

Grâce à la sévère consigne rigoureusement observée par les préposés à la garde de la limite infranchissable, la peste qui continua à sévir pendant cinq mois à Eyam, ne se manifesta dans aucun des villages environnants ; et si, dans la localité même où elle s'était violemment déclarée, elle n'exerça ses ravages que sur soixante-seize familles, alors que toute la population était menacée, on le dut aux sages mesures inspirées à l'infatigable ministre par son ardente charité. Les grandes assemblées en lieu clos, lui ayant été signalées comme l'une des principales causes de la mortalité, il ferma la porte du temple et désigna comme point de réunion pour la prière en commun, un endroit à ciel ouvert au fond de la

vallée. Là, se trouvait un large ravin, où, d'un côté, s'étendait une pelouse et dont un rocher dominait l'autre bord. C'était du haut de ce rocher que trois fois par semaine le Révérend Guillaume Mompesson élevait la voix pour expliquer l'Écriture Sainte au peuple réuni sur la pelouse.

Par suite du blocus auquel les habitants du village s'étaient condamnés, la famine devait inévitablement atteindre ceux que la contagion aurait épargnés. La vigilante sollicitude du pasteur pour son troupeau prévint ce nouveau malheur : il informa le comte de Devonshire dont le domaine avoisinait le village infesté, de la généreuse résolution par laquelle ses paroissiens s'étaient volontairement interdits la facilité d'aller comme par le passé, s'approvisionner au dehors. En retour d'un tel sacrifice, il demandait à son noble voisin de désigner tel endroit qu'il voudrait dans la montagne, où des gens envoyés par sa Seigneurie viendraient, à certains jours convenus, déposer des vivres et des médicaments, et trouveraient en argent le prix de leurs fournitures dans des vases emplis de vinaigre.

Cette proposition fut accueillie avec empressement par le comte de Devonshire, et l'approvisionnement se renouvela régulièrement jusqu'à ce que le fléau eût pris sa dernière victime ; ce qui arriva le samedi 10 octobre.

Quand Guillaume Mompesson célébra le lendemain l'office du dimanche, Eyam se trouvait réduit au cinquième de sa population. Ce jour-là, on remarquait une place vide au premier rang de l'assemblée des fidèles, c'était celle que mistress Mompesson avait occupée durant les cinq mois de douloureuses épreuves. Coura-

geuse auxiliaire de son mari, dans ses visites et ses soins journaliers aux malades, elle avait tout récemment succombé à l'excès des émotions et de la fatigue comme si Dieu eût attendu pour la rappeler à lui que personne dans le village n'eût plus besoin de ses secours.

Resté seul, le ministre d'Eyam se croyant près de sa fin, écrivit à lord Halifax son patron, une lettre qu'il terminait ainsi : « Je tous conjure avec larmes, quand vous prierez pour les enfants sans père ni mère, de ne pas oublier mes chers petits. »

Il lui fut donné pour récompense de voir grandir ses enfants et de les bénir à l'heure de sa mort. Elle sonna quarante ans plus tard.

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