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III. — LE MAGISTRAT

Il s'agit d'un poëte tragique, Jean de Rotrou, né trois ans après Pierre Corneille ; mais que ce dernier se plaisait à nommer « mon père. » Cette appellation affectueuse, Rotrou Pavait doublement méritée et par des services rendus au futur auteur du Cid , et par le courage qu'il mettait à le défendre contre ceux qui s'évertuaient à le dénigrer. Ceux-là, on le sait, cherchaient moins à satisfaire leur jalousie personnelle qu'à flatter celle de Richelieu à l'égard d'une supériorité que sa vanité d'écrivain dramatique ne pouvait se résigner à reconnaître.

Rotrou précéda d'un an Corneille au théâtre ; il n'avait pas vingt ans quand son premier ouvrage Y Hypocondriaque ou le Mort amoureux fut représenté à l'hôtel de Bourgogne. Lorsque la Mélite de Corneille parut

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en 1629, Rotrou comptait déjà deux grands succès sur la scène française. Il écrivait six ans plus tard à propos de sa seconde pièce, la Bague de V oubli traduite de Lope de Vega :

« Je n'ai pas si peu de connaissance de mes ouvrages que je donne celui-ci comme une bonne chose. Les vers dont je l'ai traitée n'ont pas cette pureté que depuis six ans la lecture, la conversation et l'exercice m'ont acquise : si elle peut se vanter de quelque éclat, elle Fa pris au théâtre, et en effet, je crois que la beauté du sujet y a contenté jusqu'aux Allemands. »

En 1647, Pierre Corneille avait déjà publié tous ses chefs-d'œuvre et entrait, enfin, à l'Académie, dont les portes étaient longtemps restées fermées pour lui. A la même époque, Rotrou couronnait glorieusement sa carrière d'auteur dramatique par sa tragédie de Venceslas, le seul de ses ouvrages qui lui ait survécu.

Dans sa jeunesse, possédé invinciblement de la passion du jeu, on sait quel singulier expédient il employait pour avoir toujours chez lui quelque somme en réserve, quand la chance contraire avait vidé sa bourse. Le compilateur Niceron, dans ses Mémoires pour servir à V histoire des hommes illustres dans les lettres, a écrit :

ce Lorsque les comédiens lui apportaient de l'argent pour l'une de ses pièces, il le jetait sur un tas de fagots qu'il tenait renfermé , et quand il se voyait près de manquer de ce qui était nécessaire pour sa dépense il se trouvait obligé de secouer les fagots pour en faire tomber quelques pièces ; la peine que cela lui donnait l'empêchait de prendre tout à la fois. »

Rotrou était depuis longtemps guéri de l'amour du

jeu, quand des scrupules religieux le firent à trentehuit ans renoncer au théâtre. Il se retira à Dreux, sa ville natale, où il acheta la charge de lieutenant particulier au baillage de Dreux, et fut nommé ensuite commissaire examinateur au même comté.

Rotrou a mieux mérité, par son dévouement civique que par son œuvre littéraire, le regret de ses contemporains et l'admiration de la postérité ; sa place est marquée parmi les martyrs du devoir et de l'humanité.

Un pauvre moine raconte en ces termes sa fin héroïque :

« L'an 1650, la ville de Dreux fut affligée d'une dangereuse maladie. C'était une fièvre pourprée avec des transports au cerveau, dont on mourait presque aussitôt qu'on en était attaqué. Cette maladie enlevait chaque jour un grand nombre de personnes et même les plus considérables de la ville. Cela obligea le frère de Rotrou, qui, dès sa plus grande jeunesse, s'était établi à Paris, de lui écrire pour le prier fortement de sortir de Dreux et devenir chez lui, ou de se retirer dans une terre qui lui appartenait, entre Paris et Dreux. Mais Rotrou répondit chrétiennement à son frère, qu'étant le seul dans la ville qui pût veiller avec autorité pour y faire la police nécessaire, afin de tâcher de la purger du mauvais air dont elle était infectée, il n'en pouvait sortir : le lieutenant-général étant à Paris pour des affaires qui l'y retiendraient longtemps , et le maire venant de mourir. C'était la raison qui l'avait obligé de remercier madame de Clermont d'Entragues de la grâce, qu'elle lui voulait faire de lui donner un logement dans son château , qui n'était éloigné que d'une lieue de

Dreux. Il priait donc son frère de trouver bon qu'il n'acceptât pas les offres qu'il lui faisait. Il finissait sa lettre par ces paroles mémorables : « Le salut de <( mes concitoyens m'est confié, j'en réponds à ma pa- « trie ; je ne trahirai ni l'honneur ni ma conscience. Ce « n'est pas que le péril où je me trouve ne soit fort « grand, puisque, au moment où je vous écris, les clo- « clies sonnent pour la vingt-deuxième personne qui est « morte aujourd'hui. Ce sera pour moi quand il plaira « à Dieu. »

« Ce fut la dernière lettre qu'il écrivit, car, peu de temps après, ayant été attaqué de cette fièvre pourprée avec de grands assoupissements, il demanda les sacrements qui lui furent administrés, et qu'il reçut avec une grande résignation à la volonté de Dieu. »

Piotrou mourut le 27 juin de l'an 1650, après huitjours de maladie, âgé de quarante ans et dix mois.

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