IV. LE MÉDECIN
C'est déjà un assez puissant argument à opposer aux calomniateurs de l'espèce humaine que cette série, incomplète ici, des merveilles de ce dévouement qui a pour moteur l'impulsion d'un sentiment affectueux, et pour but, la conservation ou le bien-être des personnes aimées. Mais ce qui honore surtout l'humanité, c'est qu'elle ait conçu la généreuse pensée de réunir en corps des groupes d'hommes spéciaux, qui comptent le dévouement au nombre de leurs devoirs professionnels.
La reconnaissance publique veut que le droit de priorité appartienne à la science et au courage : il faut donc
nommer d'abord les médecins. Sur le champ de bataille comme au lit du malade, ils ne combattent que la mort; et ici, de même que là-bas, elle choisit souvent pour les frapper le moment où ils luttent victorieusement contre elle.
Aux époques où le choléra fit et renouvela chez nous ses invasions meurtrières, les précieux services que les médecins nous ont rendus sont attestés par les nombreux sacrifices, que le fléau meurtrier a coûtés à notre corps médical.
Non contents d'attendre l'épidémie aux lieux où elle n'exerce pas encore ses ravages, les médecins français vont au devant d'elle, même par de là les mers, pour l'attaquer et lui disputer ses victimes. Plus de mille noms peut-être, de ces martyrs du devoir sont restés inconnus; nous en rappellerons un, omis par la plupart de nos biographes, mais que Tédilité parisienne a sauvé de l'oubli en le donnant à l'une de nos rues.
André Mazet, né à Grenoble en 1795, étudia de bonne heure la médecine. Entré comme élève à l'école pratique des hôpitaux de Paris, il obtint bientôt le grade de chirurgien-aide-major dans un régiment d'infanterie de ligne. Après avoir soutenu sa thèse, en 1 819, il fut reçu docteur à la Faculté de médecine de Paris. Vers la fin de la même année, il accompagna M. Pariset envoyé à Cadix pour y observer la fièvre jaune. En 1821, il fut nommé membre d'une commission, chargée de combattre l'épidémie qui désolait le département de l'Oise. Quelque temps après, il partit avec les docteurs Bailly, Pariset, François et Rochoux pour Barcelone, où la fièvre
jaune décimait la population. Cette fois, les médecins français, envoyés par le gouvernement, trouvèrent la maladie parvenue à son plus haut point d'intensité. Mazet, avant de mettre le pied sur le sol étranger, était frappé de l'idée qu'il devait mourir victime de la contagion; en effet, comme il venait seulement de visiter un second malade, il fut atteint de la fièvre jaune dans la nuit du \ 2 au 15 octobre 1821 et il succomba le 22 du même mois, après une longue agonie; il n'avait pas encore accompli sa vingt-huitième année.
Sa mort n'affligea pas seulement la France, mais l'Europe tout entière s'en émut. Les arts célébrèrent à l'envi son dévouement, et une pension fut accordée à sa mère par les deux Chambres, à titre de récompense nationale.