LE CAPORAL BELLET
Longtemps après que le splendide monument élevé, pour la fête des yeux et de l'esprit, aux séduisantes séductions de la poésie, de la musique et de la danse, aura été livré à l'avide curiosité du grand monde parisien, le passant, dont les ruines de la rue Le Pelletier affligent encore aujourd'hui les regards, dira, même alors que ces ruines auront disparu : « Voilà où fut l'ancien Opéra. »
11 faut qu'au souvenir de l'épouvantable sinistre, on joigne à jamais le nom de l'une de ses regrettables victimes, afin qu'ici-bas le dévouement au devoir ne reste pas sans récompense.
Fig-. 12. — Il dirige le jet sur les débris enflammé?
LE DEVOIR. t>41
Le journal V Evénement, dans son numéro du 2 novembre 1873, rapporte ainsi la fin héroïque du jeune caporal de pompiers Bel i et :
« Il était huit heures du matin, le feu était circonscrit en un immense foyer incandescent qui achevait de consumer les dessous de l'Opéra.
a Un pan de mur, du côté du passage, empêchait que le jet des pompes ne parvint jusque-là, et à tout prix il fallait inonder ce foyer.
« Bellet reçoit Tordre de grimper sur ce pan de mur tout chancelant et crevassé par les flammes, afin d'arrêter les progrès du feu qui, de nouveau, menaçait d'atteindre les maisons voisines.
« Il comprend le danger, mais il n'hésite pas un seul instant ; et , quelques secondes après , on l'aperçoit debout, sur le faîte du mur, entouré de flammes et de fumée; la lance à la main, il dirige le jet sur les débris enflammés, semblant être là comme sur la terre ferme. Par moment, il disparaît entièrement aux yeux de tous ceux qui le regardent, on le croit perdu ; mais un coup de vent balaye les tourbillons de fumée, et Bellet réapparaît, toujours debout et impassible.
« Ses mains cherchent par de brusques mouvements à droite et à gauche à éviter les flammes qui viennent lécher ses vêtements ; son casque est noirci ; il relève sa jugulaire qui lui brûle le menton.
« Malgré tout, il ne quittera pas cette dangereuse position, avant que le clairon n'ait sonné la retraite.
« Soudain, un craquement se fait entendre, le mur oscille sur sa base.
« En ce moment le clairon sonne le rappel.
<( Comme Bellet se dispose à redescendre, un bruit semblable à la détonation d'un canon de gros calibre se fait entendre, et le mur se fend violemment en deux, comme si on l'eût séparé d'un formidable coup de hache.
« Toutes les personnes présentes se sauvent précipitamment en poussant des cris de terreur, et se mettent hors des atteintes des débris.
« On regarde, le mur ne s'est pas encore éboulé ; mais le spectacle qui s'offre aux yeux des spectateurs est horrible.
« Bellet a perdu l'équilibre, il est à quatre pattes sur le haut du mur, et cherche à gagner l'échelle qui vient de glisser par suite de la secousse. Trop tard!... Une seconde crevasse, encore plus large que la première, vient de se produire sous les pieds mêmes du caporal...
« 11 sent que tout est perdu, se dresse de toute sa hauteur, pousse un cri surhumain et disparaît enfoui sous les décombres.
« Bellet était natif de Normandie, où réside toujours sa famille qui est, nous dit-on, dans une honnête aisance.
« A peine âgé de vingt-trois ans, c'est à son intelligence et à sa bravoure qu'il a dû son grade de caporal. Aimé de tous ses camarades, il était apprécié par ses supérieurs qui, en maintes circonstances déjà, avaient remarqué son courage. Sa mort est une véritable affliction pour tous ceux qui l'ont connu.
« Il n'était heureusement pas marié, mais quelle n'a
pas dû être la douleur de sa pauvre vieille mère et de ses deux frères, lorsqu'ils ont appris là-bas cette horrible nouvelle !
« Pauvres parents ! Au moins, puissiez-vous trouver une consolation dans le souvenir de la mort glorieuse de votre enfant, de votre frère, sur la tombe duquel il sera juste d'écrire : Mort au champ d'honneur !
« Quoique nous soyons plusieurs , nous ne sommes tous néanmoins qu'un seul corps,
St-P.aul (Êpitre aux Piomams) .
On lit dans Epictète : « Un sage ayant recueilli, vêtu et nourri un pirate naufragé, on lui en fit reproche. » Ce n'est pas l'homme, dit-il, que je vois en lui, c'est l'humanité.
« Ce n'est pas assez que d'aimer sa famille et sa patrie, écrit Jules La Beaune, il faut aimer l'humanité, c'est-à-dire tous les hommes. Aimer l'humanité, c'est respecter en soi et en autrui la haute dignité de l'être qui, à l'exception de tous les autres êtres, a été doué d'une âme. C'est prendre part aux souffrances de toute nature qui affligent les hommes, à quelque famille, à quelque nation, à quelque race qu'ils appartiennent.
« L'humanité est une. Les grandes familles qui la composent, longtemps hostiles entre elles, longtemps oublieuses de leur commune origine, se reconnaissent, se rapprochent ; les distances n'existent plus ; partout l'homme touche à l'homme, et l'humanité ne fait qu'un seul peuple, qu'une seule cité de toutes les cités et de tous les peuples épars sur la surface de la terre. »
Cette destinée mystérieuse et présumable du genre humain, quelques grandes âmes l'ont déjà, pour ainsi dire, réalisée par leur ardent amour de l'humanité.
Nous ne nommerons que quelques-uns de ces généreux précurseurs de l'avenir.