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L HONNEUR DU MARI

Aux âmes délicates, douées du juste sentiment de l'honneur, la bonne conscience ne suffit pas ; il leur faut aussi la bonne renommée. Pour elles, c'est l'estime publique qui seule a qualité pour vérifier et affirmer la légitimité de l'estime de soi-même. Ce sentiment élevé de la dignité personnelle, cette pudeur touchant l'honorabilité du nom de famille, n'ont pas besoin pour se manifester d'un vaste théâtre, dans les hautes régions de la société. L'exemple suivant est la preuve éclatante que l'intégrité de l'honneur est un besoin qui peut se rencontrer dans la condition la plus humble.

En 1822, un paysan du village de Joncas, nommé Durand, eut à se défendre devant la justice du crime d'assassinat commis l'année précédente sur la personne d'une riche veuve de son voisinage. Malgré les dépositions accablantes des témoins à charge, il persista avec tant de fermeté à protester de son innocence, que le jury, partagé entre le doute et la conviction, le déclara non coupable, mais à la simple majorité d'une voix.

Au moment où le président des assises prononçait la formule d'acquittement, une femme, quittant la place qu'elle occupait dans le prétoire, s'avança vers les juges.

Cette femme, depuis l'ouverture des débats, l'accusé la rencontrait chaque jour au sortir de la geôle, elle l'accompagnait au tribunal, elle l'encourageait du regard et du geste durant les épreuves de l'audience; enfin, elle ne cessait de le suivre que lorsque la porte

de sa prison s'était refermée sur lui. Parmi les assistants qui tous savaient son nom, les moins faciles à émouvoir éprouvaient un sentiment de compassion respectueuse pour celle qui accomplissait avec tant de constance le plus douloureux de ses devoirs d'épouse.

La main levée vers le Christ, comme témoin de la vérité de ses paroles, madame Durand, s'adressant aux juges, leur dit :

« Mon mari est acquitté, mais il n'est pas lavé du crime dont on l'accusait et auquel il est complètement étranger, je le jure. Devant Dieu qui m'entend et devant vous, messieurs, qui êtes les représentants de sa justice sur la terre, je prends ici l'engagement d'amener bientôt sur ce banc d'infamie les assassins de madame Boyer, notre voisine. »

A ces énergiques paroles qui saisirent d'attendrissement l'assemblée, on vit bien que la courageuse femme ne faisait pas seulement une vaine promesse inspirée par l'émotion du moment.

Cependant sept ans se passèrent sans que la plus faible lumière pût mettre madame Durand sur la trace des vrais coupables.

Durant ces sept années, toujours en quête d'un indice, d'un vestige, elle allait çà et là, épiant et surveillant sans relâche tous ceux que l'activité de son esprit signalait à ses soupçons. Mais la crainte de commettre une erreur préjudiciable à un innocent et, d'autre part, le danger de mettre le coupable en garde contre ses recherches, lui faisaient garder un silence absolu sur les résultats de cette investigation incessante. Sa discrétion sur ce point était telle, qu'elle laissait supposer

LES EPOUX. i>7

que, convaincue de l'inutilité de ses tentatives, elle avait renoncé à prouver l'innocence de son mari. Et tandis qu'on la croyait découragée de remplir l'engagement pris devant le tribunal, madame Durand continuait cependant avec une constance que rien ne pouvait vaincre un espionnage dont la louable intention faisait la moralité.

La proximité du village de Joncas avec la ville d'Àpt expliquait sa présence au chef-lieu du canton les jours de marché ; mais c'était moins pour faire des emplettes que pour interroger l'un et l'autre, qu'elle y passait de longues heures. Tout d'abord le pressentiment lui avait dit qu'elle ne devait pas chercher ailleurs les auteurs du crime. Ce ne fut qu'après sept ans, on le sait, qu'elle eut la joie de reconnaître que ce pressentiment ne l'avait pas trompée.

Donc, un jour qu'elle errait dans le marché d'Àpt, elle y rencontra deux des témoins à charge qui avaient produit devant le tribunal les dépositions les plus défavorables contre l'accusé. C'étaient les nommés Chou et Bourgue, ce dernier gendre de la victime du meurtre.

A la vue de madame Durand, ces deux hommes, qui en ce moment ne marchaient pas de concert, s'adressèrent de loin un signe d'intelligence qui fut pour elle une révélation. A compter de ce moment, ne les quittant plus des yeux, elle demeura attachée à leurs pas, mais non sans laisser prudemment entre elle et eux une assez grande distance pour qu'ils ne remarquassent pas sa persistance à les suivre. Vers la fin du jour, elle les vit se diriger vers une maison isolée située près du village de Joncas. Ils entrèrent dans cette maison et s'y enfer-

mèrent. Madame Durand pensa que si elle pouvait les entendre causer tête à tête, elle parviendrait à surprendre dans leur entretien le secret qu'elle poursuivait depuis si longtemps.

La nuit est venue. A tout prix, à tout risque et malgré tout obstacle, elle a résolu d'arriver à la découverte de la vérité. Supposant bien que cette rencontre providentielle ne se renouvellera pas, elle veut en profiter, fût-ce même au péril de sa vie. Alors, rassemblant ses forces, elle gravit un mur ; puis, arrivée jusqu'à la hauteur de la chambre où se tenaient ces deux hommes, elle avise un treillage en fer qui monte près de la croisée de cette chambre, elle atteint le treillage, s'y cramponne vigoureusement et, ainsi suspendue dans l'espace, elle glisse son regard dans l'entrebâillement des contrevents qui n'étaient qu'à demi fermés.

De là , elle entend la conversation du gendre de la veuve Boyer et de son complice en faux témoignage. La discussion entre eux est violente : Bourgue reproche à l'autre d'avoir été sur le point de les perdre tous deux par son imprudent bavardage; Chou, de son côté, réclame le prix de sa complicité dans l'assassinat qu'ils ont commis ensemble. 11 énumère toutes les circonstances du crime et établit la part que chacun d'eux y a prise. Au risque d'être découverte dans son poste périlleux d'observation, madame Durand ne le quitte que lorsque, ayant épuisé ses forces, elle a recueilli assez de renseignements pour former la conviction des magistrats et pour forcer les coupables à renouveler devant la justice, les aveux qu'ils se sont faits à eux-mêmes.

Le lendemain Bourgue et son complice étaient arrê-

Fig. 2. — Elle atteint le treillage, s'y cramponne vigoureusement

tés, et quelques jours après ils expiaient leur crime.

L'acquittement de Durand est de 1822. La condamnation des deux assassins est de 1829.

Trente ans plus tard, Saint-Marc Girardin disait dans son rapport h l'Académie française :

« Ce n'est pas la révélation d'un grand crime et l'instrument d'une juste punition que l'Académie honore dans madame Durand ; c'est surtout son dévouement conjugal que nous signalons aux hommages publics. Ces meurtriers enfin punis, cet assassinat enfin expié, tout cela pour la femme Durand ne signifie que l'innocence de son mari enfin reconnue, que l'honneur d'une pauvre et honnête famille solennellement proclamé. Il v a là un grand et noble sentiment qui élève une àme simple au niveau du plus grand devoir et qui lui donne la force non-seulement de supporter le malheur, mais aussi de le vaincre. »

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