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UN MARTYR

Après la mort de Constantin, lequel fit le premier monter sur un trône le christianisme sorti du peuple, les empereurs qui lui succédèrent, Julien, dit l'Apostat, excepté, prirent à tache de détruire les croyances païennes, soit en favorisant la prédication évangélique des continuateurs inspirés des apôtres ; soit même par les violences de la persécution. Cependant, quatre siècles s'étaient écoulés depuis la mort du Juste sur la croix du Calvaire et le culte des divinités, objet de la piété du monde ancien, protégé par le sénat romain, avait encore dans l'empire d'Occident ses adorateurs, ses temples et ses prêtres. Flavius-Augustus-Honorius, fils de Théodose le Grandet d'Elia Fancilla, ayant été proclamé empereur lorsqu'il venait à peine d'atteindre sa onzième année, se vit bientôt, poussé par ceux qui régnaient en son nom, dans une voie plus dangereuse pour le souverain et pour l'état, que profitable au salut des âmes ; c'est-à-dire dans la voie qui consiste à abuser de son autorité pour imposer les conversions par la force.

En vertu d'une loi revêtue de la signature d'Hononus et du sceau impérial, on confisqua les revenus des

temples pour enrichir l'armée ; les prêtres païens furent

bannis ou mis à mort. On ordonna la destruction des statues, et le symbole de la foi nouvelle dut les remplacer dans tous les lieux consacrés à l'accomplissement

des rites du paganisme, qui furent dès lors, sévèrement

prohibés. Cet édit daté de Rome, le 23 janvier 599, consomma la ruine de l'ancienne religion, mais, en même temps, dit un historien, il souleva un mécontentement qui produisit des révoltes, favorisa l'invasion des Barbares et hâta la chute de l'empire. De Tan 400 à Tan 405, les ravages causés par les Yisigoths, que commandait Alaric, désolèrent la Yénétie et la Ligurie. Rome, alarmée pour elle-même, répara ses murailles ; quant au jeune empereur, chassé de sa ville capitale par la terreur que lui inspiraient les succès constants des envahisseurs de l'Italie, il s'était prudemment réfugié à Ravenne. Une victoire inespérée remportée par son beau-père Stilicon, ta Pollentia sur le Tanarus, releva pour quelque temps la fortune de l'empire. Honorius couvrant alors sa pusillanimité du manteau de son orgueil, et se faisant honneur de cette victoire, lui qui s'était tenu loin du combat, rentra triomphalement à Rome.

L'établissement officiel du christianisme avait changé la destination des temples et remplacé par de pieux et chastes cantiques, les hymrnes parfois audacieuse-* ment mondaines des païens. Mais les doux enseignements de la religion, fondée parle Christ, étaient encore sans influence sur les mœurs d'un peuple qui, dans les jeux de la paix, aussi bien que dans les luttes de la guerre, se faisait un devoir d'entretenir sa férocité natu-

relie par la vue du sang répandu et par le spectacle de l'agonie. Les sacrifices humains ne souillaient plus les autels, mais le glaive des gladiateurs continuait à faire publiquement des victimes dans ce même Colysée, théâtre du supplice de tant d'illustres martyrs. Un combat meurtrier dans l'arène que le sang des premiers chrétiens avait rougie, était le complément obligé de toute solennité nationale. Les combattants destinés à périr sous les yeux de quatre-vingt mille spectateurs ne disaient plus en passant devant le Podium, partie de l'amphithéâtre où siégeaient l'empereur et sa cour : Ave, Cœsar, morituri te salutant (César, ceux qui vont mourir te saluent), mais ils s'inclinaient devant la volonté du peuple qui, lorsque le combat languissait, leur criait dans un transport d'impatience sanguinaire : « Tue! » Et à l'exemple des Vestales, le doigt dirigé vers les vaincus, il donnait le signal de la mort.

Les monstrueuses immolations qui, sous prétexte de réjouissances publiques, rattachaient par la complicité dans le crime de lèse-humanité, la Rome des temps de barbarie et la Rome christianisée, ne consistaient pas seulement que les âmes de ceux dont elle révoltait les yeux. Le récit de ces orgies de sang, traversait l'espace et allait jusque dans les solitudes de la Thébaïde inquiéter la charité de quelque anachorète, pour le salut du monde, et exciter en lui l'ardeur apostolique. Vouant alors jusqu'au dernier souffle ses forces ainsi que son éloquence à la lutte sans relâche contre les coutumes barbares, l'anachorète quittait le désert. Les sandales aux pieds, le bâton blanc à la main, souvent il voya-

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geait seul, vivant d'aumônes ou, pour mieux dire, payant en instructions religieuses, en conseils fraternels et en prières, l'hospitalité qu'il recevait de gîte en gîte. Quelquefois, il se joignait à l'une de ces nombreuses compagnies de pèlerins que les grandes fêtes de l'Église attiraient annuellement de toutes parts dans la ville éternelle. C'est ainsi qu'y arriva, au commencement de l'année 404, un vieillard qui était parti de ce même désert où mourut en 556 , à l'âge de 105 ans, Saint Antoine, le père des Cénobites.

Ce vieillard, dont la légende n'a pas pu dire exactement le nom, mais dont la mémoire mérite d'être conservée, n'était point, paraît-il, un de ces admirables sermonnaires à qui la parole a été donnée pour prêcher victorieusement la charité. Mais à défaut de la faculté irrésistible du bien-dire, il avait abondamment le génie du bien-faire qui enseigne par l'exemple. Quoiqu'il ignorât l'art de l'orateur , l'argument suprême ne pouvait lui manquer lorsqu'il s'agissait de prouver l'obligation des bonnes œuvres. Il était de ceux qui puisent leurs moyens de conviction dans les inspirations spontanées du dévouement absolu à l'humanité.

La sonnerie des cloches dont l'introduction en Italie et dans toutes les églises d'Occident, remontait au règne de Constantin, n'avait pas encore cessé de proclamer l'entrée triomphale d'Honorius et de Stilicon, quand le vieillard arriva à Rome. Déjà, cependant, la foule assemblée aux portes de l'amphithéâtre de Flavien (le Colysée ou Colosseo), réclamait à grands cris la chasse aux animaux sauvages dans l'arène, et les attaques des gladiateurs avec la lance aiguë et les épées tranchantes.

ce qui voulait dire la lutte sans merci et le combat à mort. Le vénérable habitant du désert surprit, en se glissant dans les groupes, des paroles qui prouvaient l'horrible joie que se promettait le peuple avide d'assister à ce spectacle cruel. Ému de pitié, autant pour les bourreaux que pour les victimes, le vieillard essaya de rappeler à ces chrétiens les préceptes de la charité chrétienne ; mais bafoué par les plus modérés d'entre ceux à qui il s'adressait, injurié, maltraité par tous les autres, il subit sans se plaindre les railleries, les injures et les coups ; puis il s'éloigna, s'accusant dans son humilité de n'avoir pas mérité que Dieu lui donnât l'éloquence nécessaire pour éclairer les esprits, toucher les cœurs et sauver les âmes.

Résigné même au martyre pour accomplir la mission de miséricorde à laquelle il se sentait appelé, ce n'était pas la crainte de souffrir de plus mauvais traitements qui avait porté ce vieillard à fuir devant les violences du peuple. Il éprouvait le besoin d'aller puiser dans le recueillement au pied de l'autel, l'inspiration qui supplée à l'impuissance de la parole par la grandeur de l'action. C'est dans la vieille Église de Santa Maria d'Ara- Cœli consacrée en l'an 103 de l'ère chrétienne par le pape Anaclet, qu'il se retira pour méditer. Quand Vindex du cadran solaire placé devant la tribune aux Harangues et qui donnait l'heure exacte aux Romains, marqua le moment préfixe de la chasse qui devait précéder le combat, le vieillard qui, jusque-là, s'était tenu agenouillé se leva, sortit de l'église et, réconforté par la prière, se dirigea d'un pas ferme vers le Colysée. Bien qu'il fût presque impossible d'y pénétrer, tant était

compacte la foule qui l'avait envahi, il parvint à se glisser dans la partie de l'amphithéâtre réservée aux dignitaires de l'État : son grand âge et l'habit respecté qu'il portait lui en avaient ouvert l'accès.

Lorsqu'il arriva, le massacre des bêtes sauvages par les chasseurs venait de finir, et les servants du cirque à l'aide de crocs et de cordes débarrassaient l'arène, des cadavres ensanglantés. Alypius, le préfet de Rome, assis à la place occupée jadis par le siège de l'empereur, distribuait des couronnes à ceux dont la main avait été la plus meurtrière, et le peuple ratifiait ou cassait le jugement, par ses clameurs d'enthousiasme ou par ses cris de colère.

Les vainqueurs s'étant retirés, on vit, à un signal donné par Alypius, s'ouvrir les deux portes qui se font face aux extrémités du cirque. De chacune de ces portes, sortit alors une troupe de cent gladiateurs qui saluèrent en brandissant leurs épées les quatre-vingt mille spectateurs venus là pour s'assurer si l'on savait encore convenablement mourir dans ce lieu, où le coup de la mort avait été tant de fois bien donné et bien reçu.

Les gladiateurs vont combattre. Déjà les regards se jettent le défi, déjà les épées se menacent. Le murmure d'un frémissement de joie a parcouru la foule, mais bientôt celle-ci, attentive et haletante d'impatience, fait silence pour mieux suivre les péripéties de la lutte. Cependant, au moment fatal où les fers vont se croiser, une voix s'élève du milieu de l'assemblée. Cette voix -est celle du vieil anachorète. Debout sur le gradin où il est parvenu à trouver place, et les bras tendus vers les combattants comme pour les séparer, il s'écrie : « Au

nom du Christ, bas les armes ! » A ces mots les gladiateurs étonnés, incertains, s'arrêtent, cherchant des yeux d'où leur vient l'ordre de remettre l'épée au fourreau, alors qu'ils n'ont pas encore combattu. Du Podium à tous les étages du vaste amphithéâtre, une vive émotion se communique; on se lève, on s'agite, car chacun veut apercevoir le spectateur assez hardi pour oser se poser en trouble fête, dans une solennité qui a pour elle la consécration du temps et la volonté du peuple romain. Le vieillard profitant pour se faire passage, du trouble qu'il a causé, descend gravement les degrés qui conduisent dans l'arène. Mais aussitôt que par ce mouvement il s'est lui-même désigné à la foule, il devient le point de mire de tous les regards furieux, l'objet de toutes les imprécations et le but que menacent toutes les colères. Ses voisins ont fait le vide autour de lui, non pour favoriser son acheminement vers le cirque, mais parce que des galeries élevées les pierres pleuvent sur lui. A chaque pas qu'il fait, l'une le frappe à la tête, d'autres l'atteignent aux jambes, pourtant il continue à descendre. Assailli par une nouvelle grêle de projectiles, le sang coule de ses blessures, ses genoux fléchissent, il descend toujours ; et toujours aussi sa voix, de moment en moment plus affaiblie, répète : « Au nom du Christ, bas les armes ! » Une pierre plus lourde et trop bien adressée le renverse aux pieds des gladiateurs qui, excités par les hurlements de la foule, le criblent de coups d'épées.

Avant d'expirer, il dit ceci : « Je ne regrette pas de mourir à cette même place où tant de confesseurs de la foi ont souffert le supplice pour le triomphe de la jus-

tice et de la vérité ; leur sang n'a pas coulé en vain sur ce sable, puisse le mien être le dernier qui le rougira. »

Ce vœu ne tarda pas à être exaucé ; quelques jours après la mort du généreux vieillard, Ilonorius rendit un édit qui abolissait les combats de gladiateurs dans le cirque. Ainsi le dévouement à l'humanité fit un dernier martyr.

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