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L AMI DES INDIENS

En 1557, soixante-quatre ans après la découverte de l'Amérique, Philippe II était depuis une année roi des Espagnes et des Indes par suite de l'abdication de l'empereur Charles-Quint, son père. L'Escurial n'existait pas encore. Ainsi que son prédécesseur, Philippe avait choisi pour résidence le vieux palais royal de Madrid, au front duquel se voyaient alors les images en pierre sculptées de soixante générations de rois.

Un matin que Philippe avait réuni officiellement, dans la salle des audiences (de los embajadores) , les membres du conseil royal : cardinaux vêtus de rouge, supérieurs des ordres monastiques en robes de toutes les couleurs, grands d'Espagne et hauts dignitaires coiffés de leurs chapeaux à longues plumes, couverts de pourpoints noirs passementés de jais et le collier de pierreries ruisselant sur la poitrine ; un majordome, venu de la galerie d'attente s'arrêta à trois pas devant Philippe et, humblement courbé, il prononça un nom. A ce nom, le visage toujours sérieux de ce roi de trente

ans, prit une expression sévère, il dit : — Faites entrer ce moine. Puis le fils de Charles-Quint alla s'asseoir sur son trône couleur de sang, semé d'une broderie d'or et de perles.

Un moment après, le majordome revint, précédant un vieillard de quatre-vingts- trois ans, dont le front rayonnait de douceur sous la couronne monacale. Tous les regards se tournèrent curieusement vers ce dominicain, inconnu aux jeunes courtisans ; quant à ceux qui avaient ainsi que le nouveau venu vécu sous trois règnes, ils se souvenaient de l'avoir vu, à de longs intervalles, se présenter six fois à l'audience d'un roi d'Espagne, et de l'un à l'autre, ils se dirent le nom de Barthélémy Las-Casas.

C'était en effet ce courageux missionnaire ; il venait d'accomplir son septième voyage du Nouveau-Monde en Europe. Les premiers avaient eu tous le même objet: la défense des Indiens opprimés ; cette fois c'était sa propre cause qu'il venait défendre.

Au dominicain qui s'inclinait avec respect devant le roi, celui-ci adressa ces paroles du ton d'un juge qui interroge un coupable.

— Vous n'ignorez pas, mon père, que le conseil des Indes nous a adressé contre vous trente-deux accusasations.

— Je suis venu à Madrid pour y répondre.

— Il nous plaît, reprit Philippe, d'entendre le premier voire justification. Plaidez donc, sans hésitation votre cause devant nous qui n'oublions pas que parmi les couronnes que Dieu nous a données, il y a celles de Ferdinand le Juste et de Pierre le Justicier.

Las Casas croisant les bras sur sa poitrine, comme pour contenir les battements de son cœur, dit d'une voix tremblante, non de crainte mais d'émotion :

— Puisqu'il plaît à sa Majesté catholique que je me fasse l'avocat de ma cause, je parlerai selon la vérité dont le Seigneur fut témoin, et selon la justice dont mon roi est le dispensateur en ce monde. Quoi que je dise de moi-même, je jure qu'il n'entre dans mon cœur aucun orgueil ; le peu de bien que j'ai pu faire, c'est le Seigneur qui me l'inspira. Si je suis forcé d'accuser, je jure aussi que ce n'est pas pour céder à un mouvement d'envie ou de haine: il s'agit bien moins pour moi à cette heure de défendre la vie d'un pauvre moine parvenu à l'extrême limite de la vieillesse, que d'apporter au pied du trône les justes doléances d'une population innocente, indignement sacrifiée.

« Quand les conquérants, abordant sur la terre nouvelle, y plantèrent les glorieuses bannières de Castille et de Léon, ce ne fut pas, comme ils le disaient, la vie qu'ils y apportaient, mais la désolation; ce ne fut pas la douceur évangélique, mais la plus odieuse tyrannie. Je ne parle pas ici de Colomb, que j'accompagnai durant son second voyage ; il ne voulait pour lui que la gloire d'avoir fait le roi d'Espagne si puissant, qu'il pût dire : « le soleil ne se couche jamais sur mes Etats. » Mais ses compagnons, ambitieux de puissance, avides de remplir la cale des caravelles de lingots d'or et de pierres précieuses, ne virent dans la conquête qu'un moyen de fortune ; et, sous prétexte d'enseigner la loi chrétienne aux Indiens, ils les opprimèrent. »

Philippe II passa la main sur son front et parut réflé-

chir profondément, puis du geste, il invita Las Casas h continuer ; ce dernier reprit :

— Quand j'abordai à Espanola (Saint-Domingue), je compris ce qu'il fallait de zèle et de charité pour racheter le crime de ceux qui avaient dépouillé, décimé, presque anéanti une race inoffensive. Disposée d'abord à nous accueillir fraternellement, la cruauté des premiers conquérants l'obligea à nous redouter et à nous haïr. Tandis que ces soi-disants propagateurs de la foi catholique annonçaient aux Indiens un Dieu de miséricorde, ils dressaient des bûchers dont les flammes dévoraient des milliers de malheureux au nom de Jésus et de ses saints apôtres.

« Emu de tant de souffrances et d'iniquités, je voulus avoir le droit d'annoncer à mon tour la parole divine sur la terre conquise. Je fus ordonné prêtre. Fort du devoir qui m'était imposé de lutter contre les oppresseurs, et de leur refuser le pardon du ciel, je devins pour eux un objet de haine. Chacun des membres de la Commanderie agissait, comme un chef indépendant qui pouvait à son gré disposer des biens, de la liberté et de la vie des infortunés soumis à sa puissance. Et j'étais seul pour rappeler à ces hommes sans pitié, que le sang des suppliciés criait contre eux devant le Seigneur !

« 11 y avait vingt-trois ans seulement que le Nouveau Monde était découvert, et déjà il était facile de prévoir l'anéantissement prochain de la race indienne. Moi, qui voyais, qui sentais ces misères, je me dis qu'il suffirait, pour y mettre un terme que quelqu'un se dévouât et vint plaider à Madrid la cause de l'humanité. Je partis. Admis devant votre aïeul, j'implorai sa pitié en faveur

des victimes, et Ferdinand V m'écouta alors, comme Philippe II daigne m'écouter aujourd'hui. »

Un sourd murmure, sorte de protestation contre la vérité de ces paroles, s'éleva dans les groupes. Le regard froid de Philippe imposa silence aux interrupteurs, et Las Casas poursuivit :

— Le roi m'écouta, il s'attendrit et, gloire à laquelle je n'aurais osé prétendre, mais qui remplit de joie mon cœur apostolique, j'emportais d'Espagne un titre plus précieux pour moi que toutes les dignités de la terre : celui de protecteur universel des Indiens.

« Je me croyais sûr dès lors d'un pouvoir incontestable pour assurer l'affranchissement de ce peuple, que l'on voulait asservir et peut-être supprimer. Je pensais que la volonté du roi, secondant la volonté du ciel, me ferait triompher de tous les obstacles. Vain espoir! les membres de la commanderie ne tinrent aucun compte des ordres de votre aïeul, et je me vis contraint par eux d'abandonner Espanola. Je me rembarquai et revins en Espagne. L'illustre ministre Ximenès m'introduisit auprès de son maître; celui-ci ne s'appelait plus Ferdinand, mais Charles-Quint. Je peignis à l'empereur la folie cruelle de ceux qui refusaient tout aux Indiens, jusqu'au titre d'hommes. Réduits à l'état de brutes, on tentait de leur voler leur âme. Je demandai la liberté de répandre la civilisation dans une colonie, que j'aurais initiée à la religion et aux travaux de l'agriculture. On m'accorda mille lieues d'étendue sur la terre ferme. Mais les persécuteurs du Nouveau Monde avaient d'influents amis à la cour de Charles-Quint; leur cabale fit réduire à cent vingt lieues l'étendue de la concession

qui m'avait été promise. Qu'importe, ce fut une victoire dont je bénis le ciel. Je pris de nouveau la mer et je me retrouvai au milieu de mes Indiens.

« Hélas ! la coupe de leur colère était pleine. Traqués, décimés, ils ne rêvaient plus que vengeance. Des flots de sang coulèrent; je vis mes compatriotes et mes fils d'adoption s'entr'égorger, et je n'obtins pas du ciel la grâce de mourir avant d'avoir été témoin de ces horribles représailles.

« Les trente deux accusations portées contre moi, tendent à me rendre responsable du mal qu'au prix de ma vie j'aurais voulu empêcher. À mes accusateurs j'oppose soixante ans d'apostolat, consacrés au salut des âmes et à la défense de la vie humaine. S'il s'agit de prononcer entre les Indiens poussés au désespoir et leurs oppresseurs? le sang de quatre millions d'hommes massacrés sur la terre conquise, prouve mieux que mes paroles laquelle des deux nations fut coupable, et doit porter le poids de la malédiction qui retombe sur les violateurs de ce précepte : « Tu ne tueras point ! »

La voix de Las Casas s'était élevée; ses yeux étincelaient d'une sainte colère, et la main droite tendue vers un grand tableau de Moralès-le-divin, placé au fond de la salle, il semblait prendre le Christ à témoin de la sincérité de ses paroles.

Le front de Philippe II s'assombrissait de plus en plus ; visiblement, le fils de Charles-Quint luttait, partagé entre la confiance qu'il avait accordée aux rapports du Conseil des Dix, et celle qu'il ne pouvait refuser au généreux vieillard que son aïeul avait solennellement

Fig 13. — A mes accusateurs j'oppose soixante ans d'apostolat.

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honoré du titre de protecteur de la race indienne. Las Casas comprit son hésitation et ajouta :

— Pour accomplir la mission que deux rois, prédécesseurs de Votre Majesté, m'avaient confiée, mes pieds se sont déchirés h toutes les épines des chemins ; mon cœur a saigné chaque jour pendant les laborieuses années d'une lutte de laquelle je sors vaincu, maudit comme Paul, lapidé comme Etienne, traîné de prétoire en prétoire, et accusé d'hérésie pour avoir soutenu que les Indiens sont les enfants de Dieu, et que leur âme ne coûta pas moins au Sauveur que la mienne et que la vôtre.

J'attends ma sentence de votre tribunal en ce monde, et s'il me condamne, j'en appelle au tribunal de Dieu.

Un long silence succéda à ces dernières paroles ; puis le roi se leva, descendit les degrés du trône et mettant un genou en terre devant l'héroïque missionnaire :

— Bénissez-moi, mon père, dit-il.

Las Casas posa ses deux mains sur le front de Philippe IL

De ce ton de commandement qui le rendait parfois si redoutable, le fils de Charles-Quint reprit :

— Retournez vers ce monde nouveau que je ne connais pas; apprenez aux Indiens que le roi d'Espagne ne promet pas vainement, cette fois, d'être leur défenseur et leur père; et si, là-bas, les dépositaires de la puissance royale osent faire obstacle à notre volonté, que ceux-ci sachent bien qu'il n'y a ni élévation, ni distance auxquelles la justice du roi ne puisse atteindre. Quant aux accusations portées contre vous, nous les déclarons calomnieuses; un dévouement tel que le

vôtre et les souffrances que vous avez endurées pour la cause des faibles, vous justifient à mes yeux.

En achevant, Philippe II serra avec attendrissement les mains du noble vieillard et quitta lentement la salle du Trône.

Neuf ans plus tard, Barthélémy Las Casas, de retour à Madrid, y mourait âgé de quatre-vingt-douze ans. Il laissait pour lui survivre le souvenir de son inépuisable charité, et une histoire générale des Indes, écrite par lui-même, pour servir d'éternelle leçon aux peuples conquis et aux nations conquérantes.

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