UN NAUFRAGE
Un navire marchand parti de Livourne vers la fin du printemps de l'année 1849, à destination de Santiago, se trouvait, après quatre mois de traversée, en vue du cap Horn. On comptait parmi les passagers embarqués sur ce navire une famille d'émigrants, composée de trois personnes. Son chef, le marquis Ossoli, forcé de s'expatrier par suite de la défaite des libéraux au siège de Rome, emmenait avec lui, dans son exil en Amérique, Marguerite Fuller, sa femme et son fils, un tout jeune enfant. Avant d'être inscrit dans le martyrologe des
épouses et des mères, le nom de Marguerite Fuller aurait à bon droit figuré dans la légende des enfants célèbres du dix-neuvième siècle. Fille d'un tomme de loi de Cambridge-Port dans l'Etat de Massachussets, elle lisait à sept ans le grec et le latin ; un peu plus tard, les classiques français et espagnols lui devinrent aussi familiers que les grands poètes anglais, et même son esprit, curieux de toutes les littératures de l'Europe, ne craignit pas d'aborder dans la langue originale, l'étude des obscurités de la métaphysique allemande. Elle-même raconte ainsi l'une des journées laborieuses de sa quinzième année :
« Je me lève un peu avant cinq heures ; je me promène une heure et étudie mon piano jusqu'à sept. Alors nous déjeunons. Ensuite, de sept heures et demie à huit heures, je lis du français : la Littérature du midi de VEurope, par Sismondi ; de huit heures à neuf heures et demie , deux ou trois chapitres de la Philosophie de Brown ; de neuf heures et demie à midi, j'étudie le grec; de raidi à deux heures, je récite des vers et m'exerce au piano. A deux heures, nous dînons, quelquefois, quand la conversation est très- entraînante, je m'oublie une demi-heure au dessert. Après dîner, je lis de l'italien pendant deux heures au moins. A six heures, je me promène à pied ou en voiture. En rentrant, je joue du piano ou je chante. A onze heures, je monte dans ma chambre, j'écris mon journal et fais le résumé des lectures du jour.
Cette prodigieuse enfant avait été si généreusement douée, que son ardente imagination bénéficiait même de la lassitude du travail ; ainsi, lorsque la multiplicité
de scs études journalières avait détendu le ressort de son esprit, le spectacle des merveilles de la nature lui rendait aussitôt une force nouvelle. C'était surtout à l'heure où, prêt de disparaître, le soleil s'inclinait vers l'horizon, que Marguerite Fuller se livrait au charme de la contemplation intelligente. On pouvait la voir alors, quitter son cabinet d'études, traverser un modeste jardinet, ouvrir une petite porte de bois donnant sur la campagne, et là, au milieu des roses montantes et des clématites qui encadraient cette porte, demeurer des heures entières à suivre avec ravissement les métamorphoses du paysage qu'envahissaient peu à peu les ombres de la nuit.
« Tout au logis, écrit-elle, était positif, utilitaire au point de vue social. Mes livres m'entretenaient d'un monde orgueilleux et superbe, mais les enseignements du petit jardin étaient d'une autre sorte. Mes pensées à peine écloses y pouvaient balbutier sans suite, s'y blottir comme dans un nid, s'y bercer et y croître. Absorbée que j'étais dans la contemplation de l'Océan d'or bruni qui se déroulait à l'horizon, quels ravissements me causaient ces splendeurs ! Combien j'aimais les guirlandes argentées de mon cher abri ! Je n'eusse pas voulu attenter à sa beauté et lui ravir une seule de ses fleurs. » A l'âge de trente-six ans, Marguerite était depuis longtemps déjà en possession d'une célébrité dont le bruit avait dépassé l'Atlantique, lorsque, désireuse de visiter l'Europe, elle partit de New-York, où elle avait fondé un cours destiné exclusivement à l'instruction des femmes. Un an après son départ, — en 1847, — elle épousait à Rome le marquis Ossoli ; l'un des membres
de l'association politique connue sous le nom de la Jeune-Italie. On sait combien celle-ci compta de victimes. La noble femme qui avait vaillamment partagé avec son mari les vicissitudes périlleuses de la guerre, sentit faillir son courage au moment où il lui fallut affronter de nouveau les hasards d'une longue navigation ; c'est qu'alors elle était mère. Jusqu'au jour où la violence de l'ouragan poussa le navire sur l'écueil qui devait le briser, un seul incident douloureux avait affligé les passagers : la mort du capitaine. Cet événement arriva en vue de Gibraltar, dont les autorités refusèrent de recevoir le corps du défunt pour l'inhumer ; on dut le jeter à la mer, puis le navire continua sa route sous les ordres du capitaine en second. On touchait enfin au terme du voyage ; moins d'une heure encore et l'on allait atterrir, quand une fausse manœuvre changea en désespoir la joie de ceux qui déjà se voyaient en espérance hors de l'habitation flottante dans laquelle ils vivaient depuis quatre mois. Au début du naufrage, l'aube ne paraissait pas encore. Durant plus d'une heure l'arrière du navire talonna sur le bas-fond avec d'affreux craquements, comme si la coque, attaquée à coups de hache, était prête à s'entr'ouvrir. L'obscurité de la nuit ajouta à l'horreur des scènes de désolation qui remplissaient de bruits sinistres et de cris déchirants les cabines et le pont où, de moment en moment, embarquaient des lames furieuses. Tout à coup le vaisseau naufragé, qui d'abord se tenait droit comme rivé sur l'écueil, cédant enfin au poids énorme de ces montagnes d'eau, se pencha sur le flanc pour ne plus se relever. Le jour parut; ceux des malheureux que les flots
n'avaient pas emportés, réfugiés sur la partie du navire encore à sec et dans la mâture inclinée , pouvaient apercevoir, tant la terre était proche, quelques habitants du pays accourus, non pour leur porter secours, mais pour recueillir les épaves que la mer montante apportait sur la plage.
Au milieu des ténèbres, le capitaine aurait vainement tenté d'organiser le sauvetage de son équipage et de ses passagers, mais dès le jour naissant, ce fut sa première pensée, comme c'était son dernier devoir. Il n'existait plus à bord aucune embarcation capable de tenir la mer ; donc il était nécessaire que quelqu'un essayât de parvenir jusqu'à terre , afin d'obtenir et de ramener un moyen de salut. Trois vigoureux matelots, bon nageurs , et de plus munis d'appareils de sûreté, bravant un péril de mort, se précipitèrent à l'eau, malgré l'impétuosité du ressac; ils n'étaient plus que deux quand la vague les jeta sur la plage. Peu de temps après avoir touché terre, on les revit manœuvrant un canot , qu'à force de rames ils amenèrent au bord du navire qui, de plus en plus, menaçait de sombrer.
A la vue du secours inespéré, la foule s'élança vers l'embarcation difficilement maintenue à flot, mais le mouvement s'arrête à la voix du capitaine qui s'écrie : « Périssent les hommes si Dieu le veut, sauvons d'abord les femmes. » Alors celles-ci, à qui l'excès de la terreur cause une sorte de délire, se précipitent si tumultueusement, que les matelots qui les protègent ont besoin de toute leur présence d'esprit et de toute leur force musculaire pour opérer sans trop de désordre le
transbordement de ces pauvres affolées, dans le canot de sauvetage. Marguerite Fuller seule, pressant son enfant sur sa poitrine, est restée auprès de son mari, blessé par la chute d'une pièce de bois. En vain il la supplie d'abandonner le navire où la mort est imminente. Cependant, le capitaine est venu joindre ses prières à celles du marquis Ossoli; soudain, comme cédant à l'autorité de l'homme à qui chacun doit obéissance, Marguerite se lève, et sans dire un dernier mot à son mari, sans lui adresser un dernier regard, elle se dirige avec son enfant vers le point du navire où s'effectue le sauvetage des femmes. Quelques minutes plus tard, une clameur s'élève du sein de la foule groupée en regard de la mer : c'est le cri d'adieu de ceux qui restent à ceux que le canot emporte vers la plage. Ossoli tressaille de joie et presse avec reconnaissance la main du capitaine dont l'éloquence persuasive vient de sauver sa femme et son fils. Les deux mains ne s'étaient pas encore séparées quand reparut Marguerite, qui n'avait pas quitté le navire ; son enfant n'était plus avec elle. Répondant au regard de surprise et d'anxiété de son mari, elle dit : « Epouse et mère, j'ai dévoué ma vie à deux êtres que l'amour et le devoir me rendent également chers ; je ne pouvais tenter de sauver que mon fils : un homme généreux s'est engagé sous serment à le transporter à travers les flots jusqu'à la rive prochaine ; c'est en le recommandant à Dieu que je lui confiai notre enfant, et maintenant que j'ai accompli autant qu'il était en mon pouvoir la moitié de ma tache, je reviens pour mourir avec toi. »
Comme elle achevait de parler, la marée qui montait
imprima une telle secousse au vaisseau naufragé qu'il s'entrouvrit, entraînant dans l'abîme avec d'autres malheureux, Marguerite Fuller, victime volontaire du dévouement conjugal.
LES LIBERATRICES
Trois fois en deux siècles et pour ainsi dire au chiffre correspondant de chacune des trois années séculaires : 1617, 1716 et 1815. Trois célèbres condamnés politiques ont dû leur délivrance à l'intervention providentielle de la tendresse conjugale, cette ingénieuse et féconde inspiratrice des femmes.
C'est d'abord en Hollande que l'ordre des temps nous conduit,