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I. MARIE DE REIGESBERG

A la pointe méridionale de File Bommel, formée par la jonction du Wahal et de la Meuse, s'élève le fort de Loeweisten , qui regarde vers le nord au delà du fleuve, la vieille ville nommée Gorcum ou Gorinchen. C'est dans ce fort que fut enfermé Ugo Grotius , pensionnaire de Rotterdam, peucle temps après que le stathouder Maurice de Nassau, jaloux de son autorité qu'il croyait menacée par la popularité de Barnevelt, eut fait décapiter cet illustre patriote.

Traîtreusement enveloppé dans l'odieux procès criminel, Grotius, soi-disant complice de Barnevelt , fut condamné à la prison perpétuelle.

A la nouvelle de cette condamnation qui devait, après dix ans d'un heureux mariage, séparer pour la première fois et pour toujours, deux époux aussi tendrement unis que Marie de Reigesberg et Ugo Grotius, la femme du condamné se hâta de venir solliciter du prince Maurice, dont l'inflexibilité n'était que trop bien connue, la faveur de faire chaque jour une visite au prisonnier. Accueillir favorablement cette demande, c'était apporter un adoucissement à la peine prononcée par les juges ; or, si touchante que fût la supplique de Marie de Reigesberg, on n'osait supposer qu'elle apitoierait le stathouder, justicier vindicatif plutôt capable d'aggraver une sentence que d'en atténuer la rigueur. La faveur néanmoins ne fut pas refusée ; mais en l'accordant , Maurice de Nassau y ajouta cette menace : « Marie de Reigesberg, ditil, n'est autorisée à communiquer avec son mari dans le fort de Loeweisten que sous la condition de n'en plus sortir; sinon, il ne lui sera plus possible d'y rentrer. »

Bien que la perspective d'une détention perpétuelle dût effrayer une femme jeune encore, Marie, loin de se plaindre, accepta avec joie la condition qui lui faisait un sort semblable à celui de son époux. Mais en se résignant à partager sa solitude, on peut supposer qu'elle rêvait déjà au moyen de favoriser tôt ou tard son évasion. Quoi qu'il en fut, bien des mois devaient se passer avant qu'une heureuse circonstance lui permît d'entreprendre la délivrance du prisonnier.

Grotius, grâce aux soins de sa femme et à la lecture de quelques volumes dont on lui laissait la libre disposition, avait retrouvé le bien-être du cœur et l'activité fructueuse de l'esprit. 11 témoignait d'une si

parfaite résignation à subir son arrêt que le gouverneur de Locweisten en conçut assez de sécurité pour lui permettre d'emprunter par correspondance, à des amis 'qu'il avait à Gorcum, les livres qui lui étaient indispensables peur continuer l'ouvrage dont il s'occupait lorsqu'il fut arrêté par ordre du stathouder. Ils lui parvenaient dans un coffre de grande dimension, soigneusement visité à l'entrée et à la sortie par les gardiens de la prison d'État. Quand Grotius avait fait usage de ces livres, on les reportait à Gorcum, d'où les amis du prisonnier lui en expédiaient de nouveaux. L'habitude de voir entrer et sortir le grand coffre sans que jamais on y eût rien découvert de suspect, amena peu à peu un relâchement de surveillance ; on se contenta d'abord de soulever le couvercle pour jeter un coup d'œil dans l'intérieur du coffre, puis on ne l'ouvrit plus.

Cette bienheureuse négligence, Marie de Reigesberg l'avait prévue ; cependant elle ne se décida à en profiter que lorsque l'épreuve du temps l'eut fermement convaincue que la consigne relative à l'inspection du coffre était tombée en désuétude.

Un jour Grotius, au dire de sa femme, fut atteint d'une indisposition causée, suivant elle, par l'excès du travail. Le commandant du fort, ainsi que ses agents, informés de l'événement ne s'étonnèrent pas, en faisant leur visite quotidienne , de trouver leur prisonnier assis au coin du feu, enveloppé d'une ample lévite et dans l'attitude d'un malade. A la demande de Marie, qui attribuait à la fatigue d'une lecture trop assidue l'état de son mari, il fut convenu que les livres prêtés

seraient, dès le lendemain renvoyés à Gorcum, Le lendemain donc, les deux hommes chargés de surveiller le transport de ces livres se présentèrent chez Grotius pour remplir leur office accoutumé. Ils ne virent pas le malade: à cette heure matinale, celui-ci, leur dit-on, reposait encore dans son lit, dont les rideaux étaient soigneusement fermés. Les porteurs remarquèrent en soulevant leur fardeau qu'il était plus pesant que d'ordinaire. Marie, dissimulant l'inquiétude que lui causait cette remarque, leur proposa d'un ton si naturel d'ouvrir le coffre devant eux, que sans défiance de son contenu, les porteurs l'entourèrent de cordes pour le glisser par la fenêtre jusqu'au bateau en station près du mur que baigne le Wahal. 11 fallait toute l'attention que mettaient ces hommes à diriger la descente du coffre pour ne pas s'apercevoir de l'anxiété qui faisait pâlir et trembler la femme de Grotius. Elle ne cessa de trembler et sa pâleur ne s'effaça que lorsqu'elle eut vu le bateau aborder sur l'autre rive.

Quand les deux hommes eurent achevé leur tâche et refermé derrière eux la porte de l'appartement, il ne resta plus qu'une prisonnière dans cette partie du fort cleLoeweisten. Mais, malgré le succès du périlleux sauvetage, tout motif de crainte n'avait pas cessé d'exister pour Marie de Reigesberg : il lui restait à savoir si les deux amis de Grotius résidant à Gorcum, David Dazelaër et Epelius son propre frère, — qu'elle avait eu l'adresse d'informer à l'avance de l'évasion du prisonnier, — s'étaient exactement trouvés à l'heure et au point indiqués pour escorter jusque chez l'un d'eux, le coffre libérateur.

Pendant les trois jours qu'il lui fallut passer avant de recevoir des nouvelles du dehors, la femme de Grotius mit tous ses soins à laisser croire que l'indisposition du malade continuait à le forcer de garder le lit.

Enfin une vieille servante qu'on laissa pénétrer jusqu'à -elle, vint lui annoncer que non-seulement Grotius était arrivé sain et sauf à Gprcum, mais que, grâce à un déguisement préparé pour lui, il avait pu quitter cette ville, où il n'eut pas été longtemps en sûreté ; puis, ajouta la messagère, le fugitif protégé par ses amis était parvenu à gagner Anvers où la justice des Provinces-Unies ne pouvait plus l'atteindre.

A cette nouvelle, l'heureuse Marie laissant éclater sa joie, n'hésita pas à avouer au commandant du fort que le condamné confié à sa garde n'était plus en son pouvoir. Le bruit de l'évasion se répandit aussitôt. Ordre fut donné de renfermer plus étroitement la sublime coupable; on délibéra même sur la question desavoir si l'on ne devait pas lui appliquer dans toute sa rigueur la peine prononcée contre Grotius.

Maurice de Nassau cédant à l'admiration qu'inspirait celle qui avait si légitimement soustrait une victime à sa vengeance, ordonna la mise en liberté de Marie de Reigesberg.

C'est en France, où l'avait appelé la protection du roi Louis XIII, que Grotius attendit et put revoir sa femme.

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