III. MADAME DE LA VALETTE
Dans la journée du mercredi 20 décembre de Tannée 1815, les passants qui se croisaient sur le quai des Théatins, virent de nombreuses estafettes sortir de l'hôtel du ministre de la police et prendre chacune, au galop d'un vigoureux cheval, la direction de telle ou telle des
différentes routes qui rayonnent vers Paris. Au même instant les bras du télégraphe multiplièrent leurs signaux et toutes les barrières furent fermées.
L'événement qui motivait le départ de ces rapides courriers expédiés de tous côtés, propageait l'agitation et l'inquiétude depuis la salle des Maréchaux aux Tuileries et les bureaux des ministères, jusque dans les plus humbles postes de la police subalterne. Une armée d'espions, mise immédiatement sur pied, s'était dispersée dans tous les quartiers de Paris. Parmi ces agents, les uns avaient pour mission de suivre et d'arrêter au besoin tous ceux dont le visage répondait plus ou moins au signalement donné ; les autres étaient chargés de pratiquer des visites domiciliaires partout où la vision intuitive indiquerait à leur instinct de limier le gîte secret de leur proie.
Cette proie, c'était un condamné politique contre lequel la cour d'assises de la Seine avait prononcé une sentence de mort le 21 novembre précédent. L'intérêt qu'inspirait ce condamné était si puissant que l'opinion publique ne pouvait s'en distraire, bien qu'elle fut alors profondément attristée par les débats du déplorable procès de l'illustre maréchal Ney. C'est le 7 décembre que cette grande victime tomba percée de six balles à quelques pas de l'Observatoire.
Le quatorzième jour suivant était la date fixée pour l'exécution d'Antoine-Marie Chamans, comte de La Valette, le condamné de qui nous parlons.
On s'occupait déjà des sinistres préparatifs du lendemain, quand arriva au ministère de la police la nouvelle que le comte de La Valette s'était évadé de la
Conciergerie. De là, l'envoi des estafettes sur toutes les routes et la fermeture soudaine des barrières de Paris ; de là aussi une vive émotion de joie dans le personnel des postes, dont le fugitif avait été longtemps le directeur général, et où sa bienveillance naturelle avait laissé les meilleurs souvenirs; de là, encore, chez ses nombreux amis connus ou inconnus, mais la plupart ses obligés, des vœux ardents pour le succès de sa fuite.
Dans l'hôtel des affaires étrangères, habitait à cette époque un chef de division nommé Bresson, ancien conventionnel girondin. Poursuivi durant la Terreur, il devait la vie à l'asile qu'un inconnu lui avait généreusement offert. En reconnaissance du bienfait qui lui avait conservé son mari, madame Bresson s'était promis, si Dieu le permettait, de sauver à son tour un proscrit politique. Son désir fut exaucé, car le jour même de l'évasion du condamné, un ami commun dit à madame Bresson, en lui présentant le comte de la Valette : « Je viens mettre aujourd'hui sous votre protection celui qui devait mourir demain. »
Il reste à dire comment la comtesse de La Valette , à l'exemple de lady Nilhisdale, parvint à soustraire son mari au bourreau, la veille même du jour fixé pour son supplice.
Éconduite par le roi, qui craignait d'irriter par un acte de clémence les impitoyables chefs du parti ultraroyaliste; repoussée par la duchesse d'Àngoulème, devant qui elle s'agenouilla en demandant grâce, madame de La Valette ne se laissa pas décourager par ce double insuccès.
« Le 20 décembre, dit un de ses biographes, elle
vint à la Conciergerie, accompagnée de sa fille âgée de douze ans et de sa gouvernante, la veuve Dutroît. Madame de la Valette, comme à l'ordinaire, était arrivée dans une chaise à porteurs, elle était enveloppée dans un wichtchôura ; un grand chapeau lui couvrait le visage. Le concierge les laissa passer en vertu d'un permis du procureur général. Quelques instants après, l'enfant et la gouvernante se présentèrent à la grille pour sortir; elles soutenaient M. de La Valette, qui, ayant revêtu les habits de sa femme et tenant un mouchoir sur ses yeux comme pour cacher une affliction profonde, ne fut pas reconnu par le geôlier. Presque au même instant, celui-ci se rendit dans la chambre du prisonnier, où il ne trouva plus que madame de La Valette. Toutes les recherches qu'on fit à l'intérieur et à l'extérieur de la prison furent inutiles. Cependant on retrouva la chaise à porteurs sur le quai des Orfèvres, mais elle ne renfermait plus que la fille du condamné.
« Le 8 janvier 1816, le comte de La Valette put sortir de Paris et gagner la frontière, grâce à l'intervention de trois généreux Anglais, MM. Hutchinson, R. Wilson et Bruce, qui s'associèrent pour protéger son évasion.
Moins heureuse que lady Nilhisdale, il ne fut pas possible à la comtesse de La Valette de rejoindre son mari à l'étranger; et, lorsqu'en 1822 , des lettres de grâce permirent au proscrit de revenir en France, la courageuse femme , frappée d'aliénation mentale, ne put pas même reconnaître celui qu'elle avait sauvé.
Ces mots, « les parents, » n'ont ici que le sens restreint de père et de mère ; ceux-là que les Chinois désignent par ces deux noms qui les caractérisent : « Le sévère et la miséricordieuse. »
S'il s'agissait de rapporter tous les merveilleux exemples d'abnégation et de dévouement héroïque inspirés par l'amour maternel, il faudrait , pour un tel sujet, multiplier les volumes. Dans ce livre destiné à rappeler seulement d'illustres exceptions ; il ne saurait y avoir de place pour les mères.
Une mère, — combien peu en est-il qui ne soient pas dignes de ce nom, — une mère, disons-nous, n'a pas de dévouement : elle est le dévouement en personne. On ne saurait dire, non plus, qu'elle fait des sacrifices, car le sacrifice sous-entend toujours un effort, une lutte contre l'intérêt de soi-même; une mère ne lutte pas ; elle obéit naturellement à ce sentiment d'essence divine qui veut que la mère soit le vivant symbole du sacrifice incessant.
Ernest Legouvé a dit excellemment dans son Histoire morale des femmes :
« L'amour maternel, sans égal dans la création, nait en un instant, immense, sans bornes, sans calcul, et si puissant qu'il transporte celle qui l'éprouve au delà des lois de la nature ; qu'il fait de la douleur un plaisir et cela, non pas accidentellement, mais toujours et sans relâche. Le temps ne l'éteint pas, la vieillesse ne le glace pas ; pour lui, pas plus de décadence que de progrès, cet autre signe de l'imperfection; il est né le premier jour du monde, et Eve en savait sur ce point autant qu'Hécube et la reine Blanche.
« Quel père, dit encore le même moraliste, oserait comparer sa tendresse à la tendresse d'une mère ? »
Or, c'est d'un père que nous allons parler, mais, rare et touchante exception, il aimait son enfant comme sait aimer une mère.