II
La physionomie de cette enfant m^avait déjà frappé, il y a deux oa trois jours, lorsque Je Favais vue passer devant mon jardin, car j*ai écrit dans ce journal quelques mots sur cette rencontre.
Après tout, de quoi remplirai-je ce mémento, sinon des mille petits incidents d*uiie vie maintenant si calme et si solitaire? Les temps ne sont plus où le récit hâté de tant d*événements , de tant de souvenirs de toute sorte, venaient chaque jour encombrer les pages de ce livre de loch^ comme nous disions à bord du vaisseau le Foudroyant,
Hélas ! la vieillesse approche, et un mélancolique repos succède à la tourmente des passions.
18 juin 1841
La vue de cet homme m'a révolté et attristé.
Peut-être me trompé-je, mais il me semble qu*il existe je ne sais quel lien ou quel rapport entre cet homme et cette jolie et blonde enfimt ; coaune elle, il est aussi venu vers les trois heures; comme elle, il a paru aussi attendre quelqu'un avec impatience (elle sans doute), car lorsque quatre heures ont sonné, comme elle encore, il s'en est allé ; mais les traits contractés pfflT une expression de colère brutale, il a même prononcé quelques paroles de dépit ignoble et cynique, que j'ai parfaitement entendues ; car, assez curieux de voir si la jeune fille aux cheveux blonds reviendrait, je m'étais caché derrière ma charmille ; les quelques mots grossiers prononcés par cet homme sont donc facilement arrivés jusqu'à mon oreille.
C'était un homme de trente ans environ ; ses traits, assez beaux, paraissaient flétris par les excès, son teint était hftve, plombé, ses joues creuses^ son regard audacieux ; sa physionomie effrontée respirait à la fois la bassesse et la dépravation.
Il était vêtu avec un mélange de faux luxe et de misère significatif : il portait crânement un chapeau gris rûpé, posé de côté sur sa longue chevelure noire frisée; un col de chemise, d'une blancheur douteuse, se rabattait sur une mince cravate rouge, nouée en corde, tandis qu'une longue et grosse chaîne de cuivre doré serpentait sur son gilet de velours bleuâtre à
boutons de cuivre; enfin il tenait ses mains plongées dans les poches d'un pantalon écossais bridant sur des bottes éculées dont le bout se recourbait en patin.
Ce personnage hasardeux me parut le type ignoble de certains vendeurs de chaînes de sûreté ou acheteurs de contre-marques, qui pullulent aux abords des théâtres.
Il y avait un tel contraste entre la physionomie cynique et basse de cet homme, et les traits candides de la toute jeune fille, qu'il me fut d'abord impossible de m'arrôter à cette révoltante pensée : qu'il existait quelque lien d'affection ou de sympathie entre ces deux êtres si dissemblables ; mais bientôt je songeai avec amertume, presque avec effroi, à l'attrait étrange, presque fatal, que la corruption et l'audace exercent souvent sur ce qui est pur, innocent et timide. Hélas ! tous les' don Juan n'ont pas la voix enchanteresse, la grâce patricienne, le pourpoint brodé d'or et une maison princière. 11 est des don Juan de tout état, de toute classe, il est des don Juan en haillons; mais leur séduction est également insolente et féroce... Mais tous, et chacun dans sa sphère, ont également l'art d'amuser, de plaire ou de convaincre par de menteuses paroles tour à tour gaies, langoureuses ou passionnées ; mais tous savent, par des mots hardis prononcés tout bas, par des regards ardents et lascifs, troubler l'âme et les rêves de l'innocence; tous enfin, au moment donné, employant la prière, la force, l'ardeur contagieuse du désir, savent enfin triompher d'une victime naïve, crédule, aimante et éperdue...
Demain je parlerai à cette pauvre enfant, il le faut, tout me dit qu'un danger la menace.
19 juin 1844.
Je D*ai revu ni la jeune fille, ni Thomme à figure ignoble.
Il déœnbra 1644.
Je rentre profondément jaUristé, ce récit m'a brisé le cœur ; quel douloureux enseignement !
Ah !... il est quelque chose de plus eflrayant que la fatalité antique qui poussait forcément certaines races à des crimes monstrueux... c'est la
La misère... cette épouvantable patalitê des temps nKxiemes.
Voici ce qui s'est passé aujourd'hui ; on vient de me le raconter dans Tim des groupes animés dont je m'étais approché en revenant diez mœ, tout étonné de l'espèce de trouble qui régnait dans ce quartier, ordinaire* ment paisible.
Non knn de ma demeure habite une brave femme, veuve et mère de &-* mille ; elle est, de son état, blanchisseuse au bateau ; partant dès le matin pour la rivière, elle ne revient que le soir, après sa tftehe. Elle a trois en* fants : deux petits garçons, Tun de cinq ans, l'autre de sept, et une fille de quatorze ou quinze ans. Cette pauvre veuve, occupée toute la journée à son bateau afin de gagner le pain de sa famille, ne peut suneiller ses enfants. Lés deux plus jeunes sont à la salle d'asile ; mais conmie par un regrettable usage, ces salles d'asile ne s'ouvrent que deux ou trois heures après que la journée de travail de l'artisan a commencé, et se ferment deux heures avant qu'elle soit terminée, les parents sont obligés, ou de renoncer à envoyer dans ces refuges leurs enfants trop petits pour s'y rendre seuls, ou de payer quelqu'un pour les conduire et pour les ramener : dépense minime sans doute, mais toujours bien lourde pour le pauvre.
Cette veuve, chargiHï de famille, afin de s'épargner ces frais (c'était à
peu près ce que lui coûtait la nourriture de Tun de ses enfants), avait chargé sa fille aînée de conduire ses deux petits frères à la salle d'asile le matin, et de les ramener à Theure de la fermeture. Celte jeune fille était en apprentissage chez un cordonnier comme bordeuse de souliers. Comme il lui fallait quitter son travail dans la matinée pour aller chercher ses frères chez sa mère, afin de les conduire h la salle d'asile, fort éloignée de son atelier, puis interrompre encore son labeur dans Faprès-dinée, afin d'aller rechercher les enfants, elle passait, pour ainsi dire, autant de temps dans la rue que chez son maître, qui s'en courrouçait et la tniitait avec une grande dureté, car, disait-il, ces absences, depuis deux ou trois mois, étaient devenues de plus en plus prolongées.
Tantôt, à l'heure où la jeune fille rentrait chez sa mère avec les deux enfants qu'elle venait d'aller quérir, deux agents de police qui l'avaient suivie l'ont arrêtée à la porte de sa maison, l'accusant d'avoir, pour la quatrième fois, volé des billes d'agate chez un épicier, devant la boutique duquel elle passait journellement. L'épicier, survenant, avait soutenu l'accusation, poussé à bout, disait-il, par la récidive.
La malheureuse enfant fut fouillée, et Ton trouva en effet sur elle trois petites billes d'agate. Comme on la traitait de voleuse, elle se mit à fondre en larmes, disant qu'elle n'avait pas pris ces billes pour les voler, ou plutôt pour les vendre, et que les autres étaient cachées dans le lit qu'elle partageait avec ses deux petits frères.
On monte dans la misérable mansarde qui servait en effet de demeure à cette pauvre famille, et l'on trouve environ une douzaine de billes d'agate cachées dans une paillasse.
aW LEIiR«RJIU.HÂB|£.
« Mais pourquoi, tuî dit-on, avez-vous déroba Oit <lt)iili ^ Wf ^WB étaient d aucune ulilité, et qui n avaient JaiUeBre pntllfmjmimmm^ If Elle hésite à repondre, ses sanglots redoiiUeDt ; enfiB^rpNQiAtdqi^NM- Uons, la mallieiireusf enfant avoue que Faspcct brilhaté^piHj Mpiti^k<B ces billes Tavait toujours vivement frappée lop«q|tt*eU6 passait 4QiMll^^ boutique, qu'enfin elle n'avait pu résister àf*ii^iiniio||tiMçi IjHUtliH An s'e.mpsirev dû ceÈ pucls»,, fmce qtieih' e$i eneeùUe,.. . : .il >. i
Et elle a quinze ans à peine.,, .. : . /. , .. r
...Mais j'y songe*., le souvenir de c^teenfoot am <diev8iit)lilMdaftA la figure candide me revient h lesprit... EUe demeoiatt danf w <|lllf <^ tier,,. Je vais savoir... . : i
14 décombre.
C*ét»tbienel)e...
A la fiicon dont lesToisins qui avaient assisté à son arrestation rot Pont dépeinte, il n'y a pas à en douter.. .c*était bien èlle..^' ^
Elle s'appelle Arsène Rémi et n'a pas quinze :ans.'v ■ *
On signale pour son amani.\xn o(H7phée d'estaminet, qui s'était Mtiéilé à ses pas depuis quelques mois. . . On m'a aussi dépeint ce misérable ; c'était Thomme à figure ignoble que j'avais remarqué.
Ce n'e^t pas tout.
Lorsquf-ilrsène Rémi a été emmenée comme voleuse, ses deux petits frères ont été confiés à une voisine; et lorsque le soir, la pauvre veuve rentrant chez elle, brisée de fatigue après sa journée de labeur, a demandé sa fille aînée... elle a si brusquement appris l'arrestation et le dé&^ honneur de sa malheureuse enfant, qu'elle est tombée comme foudroyée... Elle a été transportée à l'hospice... On désespère de ses jours...
Les voisins étaient trop pauvres pour recueillir les deux petits orphelins, le magistrat les a fait conduire dans la maison des Jeunes-Détenus... En prison I L'un a cinq ans, l'autre sept ans; la loi les considère comme vagabonds.
Sans doute» à cette heure, leur mère est morte... Leur sœur aînée n'a que quinze ans. Elle est mère et jetée au milieu de la corruption contagieuse des prisons !
Pour ces orphelins... quel avenir!...
Pour cette infortunée déjà mère... quel avenir!... Et pour cet enfant qui doit naître sous les verrous... quel avenir!...
Au moment où je sortais de cette maison, un homme à la démarche chancelante et avinée a paru à la porte de lai sombre allée, demandant d'une voix enrouée :
— Arsène Rémi?...
J*ai reconnu Thomme à la face ignoble, le don Juan de ruisseau... le sédxicteur de cette malheureuse !
La colère a fait bouillir mon sang. Je suis sorti brusquement, et profitant de ce que le misérable m'avait légèrement heurté, le saisissant au collet, je Tai jeté sur le pavé; sa tête rebondit sur une borne. Je m'éloignais lentement, je Tai entendu m'adresser quelques injures empreintes d'un lâche courroux.
Et le crime de cet homme restera impuni ; au-dessus de onze ans, lorsqu'il n'y a ni violence, ni enlèvement^ ni détournement, la jeune fille est réputée librement consentante.
Malheureuse créature, à jamais perdue sans doute, est-ce donc à la précocité du vice qu'il faut attribuer sa chute ?... Non... mais à la position que la misère lui a faite ; privée de la surveillance tutélaire de sa mère, forcément jetée dans les rues de Paris, en proie à toutes les obsessions, elle a succombé, comme tant d'autres, à Tune des mille influences de la misère.
La misère, répétons-le, cette fatalité des temps modernes!
nroàNx sus.