‹ Le diable à Paris (volume 2)Chapitre 12 sur 143 · RUE ET FAUBOURG SAINT-DENIS · texte numérisé non relu

RUE ET FAUBOURG SAINT-DENIS

Cette rue, l'une des plus anciennes et des plus populaires de Paris, doit son origine au village où saint Denis fut enterré, et qui attirait un grand concours de fidèles. Les pieuses légendes racontaient que le saint, après sa décollation dans la prison de Saiiit-Denis-de-ta- Chartre, avait suivi ce chemin, en portant sa tcte dans ses mains, jusqu'au lieu où il voulait être enterré. Le chemin se couvrit de chapelles, de stations, de maisons. Cependant, au ouzième siècle, la me Saint-Denis n'allait encore que jusqu'à la rue d'Avignon où était une |)orte de l'enceinte de Louis Vf; en 1197, elle atteignait la rue Mauconseil où était une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, dite porte aux Peintres; en 1418, elle allait jusqu'à la rue Neuve-Saint-Denis, où était une porte de l'enceinte de Charles VI ; au seizième siècle elle atteignait les boulevards.

a C'était par la porte Saint-Denis, dit Saint-Foix, que les rois et les reines faisaient leur entrée. Toutes les rues, sur leur passage, jusqu'à Notre-Dame, étaient tapissées et ordinairement couvertes en haut avec des étoffes de soie et des draps camelotés. Des jets d'eau de senteur parfumaient l'air ; le vin, l'hypocras et le lait coulaient de différentes fontaines. Les députés des six

1 Voir le d«Min d« la porU Saint-Martin^ p«ge 100 du S' Tolnmc.

corps de marchands portnient le dais ; les corps des métiers suivaient représentant en hahils de caractère les sept péchés mortels, les sept vertus, la mort, le purgatoire, Venfer et le paradis^ le tout monté superbement. Il y avait de distance en distance des théâtres où des acteurs panlomimes, mêlés avec des chœurs de musique, représentaient des mystères de PAncien Testa— ment : le sacrifice d'Abraham, le cofnbat de David contre Goliath, etc. Froissard dit qu^à rentrée d'Isabeau de Bavière, il y avuil à la porte aux Peintres, rue Saint-Denis, un iiel nué et étoile très richement, et Dieu par figures séant en sa majesté, le Père^ le Fils et le Saint" Esprit; cl dans ce ciel petits enfants de chœur chantoient moult doucement en forme d'anges; et ainsi que la reyne passa dans sa litière découverte sous la porte de ce paradis, d'en haut -deux anges descendirent, tenant en leurs mains une très riche couronne garnie de pierres précieuses, et l'assirent moult doucement sur le chef de la reyne^ en chantant ces vers :

Dame enclose entre fleurs de ly», Reine ètes-vous de paradis, De France et de tout le paya.

, Nous retournons en paradw.

« Fêle, peinture et vers, dit Charles Nodier, toul était bien naïf : on ne nous y reprendra plus. » A rentrée de Louis XI, il y avait, à la fontaine du Ponccau « trois belles filles faisant personnages de sirènes toutes nues... et disoienl de petits motels et bergeretles. Et près d'elles jouoient plusieurs instruments qui ren oient de grandes mélodies... » Les dernières entrées royales de la rue Saint-Denis ont eu lieu pendant la Restauration. Depuis les élections de 1827, où éclatèrent dans cette rue des troubles précurseurs des journées de 1830, elle a été déshéritée de ses honneurs féodaux, et se contente détre, à cause du voisinage des Halles, la rue la plus commerçante, la plus tumultueuse, la plus assourdissante de Paris.

Dans une rue jadis aussi sainte, les monuments religieux devaient cire nombreux. En effet, on y trouvait : 1" V hôpital Saint e-Catherine, situé au coin de la rue des Lombards, et aujourd'hui détruit. — 2® hUglise Sainte -Opportune, dont la fondation remontait à la plus haute antiquité, et qui avait été reconstruite au treizième siècle : elle n'existe plus. — 3° h'^église des Saint s- Innocent s, bàlie parLouisVII elPhilippc-Anguslc,cl autour de laquelle était le célèbre cimetière dont nous avons parlé (Hist. de Paris, p. v). — 4<* Véglise du Saint - Sépulcre, sur l'emplacement de laquelle a clé consirnilela cour Bulavo. — t)** \^'hôpital de Saint-Jacques, qui fut fondé en 13^ par des hourgeoisdc Paris pour les pèlerins de Saint-Jacques-de-Galice : son emplacement est occupé aujourd'hui par plusieurs rues. Un magasin de nouveautés a pour enseigne des statues trouvées dans les caveaux de Téglisc, qui n'a été délruile qu'en 1820. — 6° h'^hôpital de la Trinité^ fondé par Philippe-Auguste pour les orphelins, et qui a servi de théâtre aux confrères de la Passion [Hist. de Paris, p. x) : c'est aujourd'hui un passage. — 1^ L'église Saint -Sauveur^ où étaient enterrés les acteurs de riiôlel de Bourgogne, et «ur l'emplacement de laquelle est une maison de bains. — 8^ Les couvents des Filles-Dieu et des Filles Saint-Chaumont , etc. De loules ces églises il ne reste plus que celle de Saint-Leu^ Saint-Gilles, qui date de l'an 1520. On y voyait jadis je tombeau du fameux ligueur Louchard, que Mayenne (il pendre dans une salle basse du Louvre.

Parmi les cinquante rues qui débouchent dans la rue Suint-Denis, nous remarquons :

1® Rue des Lombards, Elle tire son nom des banquiers italiens qui y demeuraient au moyen âge. Depuis le milieu du dix-septième siècle juscju'à l'Empire, les confiseurs donnèrent à cette rue une célébrité à laquelle n'ont pus peu contribué les poètes qui fabriquaient pour leurs bonbons des devises amoureuses à six livres le cent. Quel débouché à jamais regrettable pour la poésie ! et combien de Mélodies, de Chants du soir, de Cris du coeur, de Fleurs d'amour, nous auraient été épargnés, de combien de déceptions, de misères, de suicides même n'eussions-nous pas été affligés, si la rue des Lombards eût conservé ses Mécènes d'autrefois ! Mais i ces modestes éditeurs ont succédé les marchands en gros de denrées coloniales, qui ne se servent des œuvres des Muses que pour en envelopper le poivre ou la chandelle; et il ne reste des confiseurs du temps de Dorai que le Fidèle Berger, lequel avec ses rubans fanés

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elson mouton caduc, tient bon au milieu des Imrriques d'huile cl des tonneaux de fromage qui menacent de Tétoufler.

^ Rue de la Grande-Truanderie, Elle date de 12o0 et tire son nom des truands ou mendiants qui rimbitaient. A la pointe du triangle qu'elle fait avec la rue de la Petilc-Truanderie, existait jadis un puits fameux dans les traditions parisiennes. On racontait que, du temps de Philippe- Auguste, une jeune iille, désespérée de Tinfidélité de son amant, s'y était précipitée. Le lieu devint célèbre sons le nom de Puits d'amour , et les amants s'y donnaient des rendez-vous. Sous François l"'', un jeune homme, désespéré des rigueurs de sa maîtresse, s'y précipita et ne se fit aucun mal ; la belle, touchée, l'épousa, et l'heureux amant fit reconstruire le puits, où on lisait encore, du temps de Sauvai, ces deux beaux vers :

L'amour m'a refait En 1625 tout à fait.

Aujourd'hui que les désespoirs amoureux sont passés de mode, le Puits d'amour, devenu hors d'usage, est démoli.

3° Rue aux Ours, Celte rue, qui date du treizième siècle, s'appelait aux Oues ou aux Œes, a cause des nombreux rôtisseurs quirhabitaient : aussi disait-on d'un gourmand, à cause de l'hôpital Saint -Jacques, situé en face de cette rue : « Il est comme Saint-Jacques-l'Hôpilal, le nez tourné à la friandise. » Au coin de la rue Salle-au-Comte, était, avant la Révolution, une statue delà Vierge, devant laquelle, chaque année, se brûlait un colosse d^osier habillé en soldat suisse. Cette cérémonie devait son origine a un sacrilège commis, dit-on, en 1418, par un soldat ivre qui, ayant donné uncoupd'épée à la statue, en fit jaillir du sang. Dans cette rue Salle-au-Comte est une fontaine qui porte le nom du chancelier de Marie et fut conslriiilc par lui. Ce magistrat habitait l'hôtel qui avoisine cette fontaine et qui avait été bâti par le comte de Dammartin : c'est là qu'il fut arrêté par les Bourguignons, en 1518, conduit à la Conciergerie et massacré quelques jours après. Sauvai raconte qu'un procureur au Châtelet, qui avait acheté en 1663 ce manoir seigneurial, s'y trouvait logé trop à Tétroit. De nos jours, le dernier de nos huissiers ne daignerait pas y loger .«tes clercs : quel progrès l

Dans la rue aux Ours débouche, parallèlement aux rues Saint-Martin et Saint-Denis, là rae Quincam/poix^ dont le nom vient probablement d'un de ses habitants. « C'est, dit Lémonley, un défilé obscur de quatre cent cinquante pas de long sur cinq de large, bordé par quatre-vingt-dix maisons d'une structure commune, et dont le soleil n'éclaire jamais que les étages les plus élevés. » Vers la fin du règne de Louis XIV, elle devint le séjour des juifs qui faisaient la banque, et des courtiers qui tripotaient des gains illicites sur les billets de l'État ou sur les emprunts du grand roi. A l'époque du système de Law, elle fut le centre de l'agiotage dont la fièvre agita toute la France ; et alors elle se trouva encombrée de joueurs depuis les caves jusqu'aux greniers : on s'y pressait, on s'y écrasait, on y achetait la moindre place au poids de l'or. C'est dans celte rue, dans le cabaret de l'Épée-de-Bois, au coin de la petite rue de Venise, que le comte de Horn assassina un des agioteurs pour lui voler son portefeuille : il fut arrêté, condamné et exécuté sur la roue.

^ Rue MauconseiL Elle existait en 1250, et tirait son nom d'un de ses habitants. Nous avons dit ailleurs (Hist, de Paris j p. x) que là était situé l'hôtel d'Artois ou de Bourgogne. Cette rue prit,^ en 1790, le nom de Bon-Conseil, et le donna à une section de Paris qui se distingua par ses motions révolutionnaires : ce fut elle qui la première proclama la déchéance de Louis XVI.

&> Rue et passage du Caire ^ Ils ont été construits sur l'emplacement du couvent des Filles- Dieu, qui, d'abord établi par Saint-Louis dans un terrain voisin de Saint-Lazare, fut détruit par les Anglais et transporté rue Saint>Denis en 1358. Au chevet de l'église se trouvait une croix devant laquelle s'arrêtaient les condamnés qu'on menait à Montfaucon, pour recevoir des religieuses trois morceaux de pain et une coupe de vin avec des paroles de charité : touchant usage que nous avons supprimé avec tant d'autres naïvetés de nos aïeux ! Que ferions-nous

1 Voir 1« defMn it l'enlrre du pm9êag« du Caire^ pafre 12 du 2' Tolnme.

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