IV. — Les ponis
Les deux plus anciens ponts de Paris sont le Pont-au-Change et le Petit-Pont, qui datent du temps des Gaulois. Ils joignaient les deux extrémités de la voie tortueuse, dont nous avons déjà parlé, qui traversait In (iité sur remplacement des rues de la Barillcrie, de la Calandre et du Marché-Palu ; et c'est ce qui amena probablement leur construction. Le premier, appelé d'abord Grand-Pont, prit, en H40, son nom actuel des changeurs qui s'y établirent; il a été détruit souvent par les eaux ou par le feu, et reconslruit pour la dernière fois en 1647 avec deux rangées de maisons qu'on fit disparaître en 1786. Il avait, à son exlrômité septentrionale, deux entrées formées par un groupe triangulaire de maisons : Piine communiquait au Chàtelet, l'autre au quai de Gesvres. — Le Petit-Pont a subi à peu près les mêmes vicissitudes que le Pont-au-Change ; sa dernière reconstruction date de 1718.
A l'extrémité septentrionale du Grand-Pont se trouvait jadis le Grand-Chdtelet, et à l'extrémité méridionale du Petit-Pont le Petit -Chdtelet; c'étaient deux tours bâties d'abord en bois et destinées à défendre les approches de la Cité: on faisait remonter leur origine à César ou h Julien. — Le Grand-(^hàtelet fut transformé en château fort sous Louis le Gros, et a subi plusieurs reconstructions, dont la dernière est de 1672; on y ajouta alors un passage étroit et obscur, situé sous le bâtiment, et qui faisait communiquer le pont avec la rue Saint-Denis. On ignore l'époque h laquelle le Chàtelet devint la maison de justice du prévôt de Paris: la juridiction de cet officier du roi, gardien des privilèges de la bourgeoisie, existait néanmoins dès Tan 1067. En 1551, Henri II établit un présidial au Chàtelet. Louis XIV incorpora à ce tribunal toutes les juridictions particulières de la ville. Le Chàtelet, étant à la fois une forteresse et une prison, a été le théâtre de nombreuses tragédies : les plus sanglantes sont le massacre des Armagnacs et celui de septembre 1792. Ce monument sinistre fut détruit en 1802, et sur
GÉOGKAPHIE DE PARIS. xi
son emplacement a été ouverte une grande place, où s*élèvc une fontaine monumentale dite ri u Palmier.
Le Pelit-Ghàlelet fut transformé en château fort cl en prison sous Charles Y et Charles \i ; il était, comme le Grand-Châlclet, dans la dépendance du prévôt de Paris. Cette forteresse hideuse, qui interceptait le passage et Tair à Feutrée de la rue Saint-Jacques, a été démolie eu 1782.
Le Grand et le Petit -Pont furent, pendant mille k douie cents ans, les seules constructions de ce genre à Paris. Vers le milieu du quatorzième siècle on construisit le pont Saint-Michel, qui tire son nom d''une chapelle du Palais qui en était voisine : détruit plusieurs fois par les grandes eaux, il fut reconstruit en 1618 tel qu^il est aujourd'hui, avec deux lignes de maisons qui disparurent en 1808. C'est sur ce pont qne le président Brisson fut arrêté par les ligueurs. En 1415, un nouveau pont fut construit: ce fut le pont Notre-Dame, qui, en 1499, par la négligence des magistrats, se trouvait dans un tel état, quMl s'écroula dans la Seine : heureusement, on avait eu le temps de faire évacuer les maisons ; le prévôt et les échcvins n'en furent pas moins arrêtés, destitués et condamnés à une longue prison. Le pont fut reconstruit par le jacobin Jean Joconde, et il existe encore, moins les soixante belles maisons dont il était orné, et qui furent démolies en 1786. C'est sur ce pont que la procession de la Ligue, en 1590, ayant rencontré le carrosse du légat, fît, pour l'honorer, une décharge de mousqueterie qui tua son secrétaire et mit en fuite le prélat.
Jusqu'au seizième siècle, on n'eut besoin que de ces quatre ponts ^ qui prolongeaient, à travers la Cité, les quatre grandes artères de la ville, c'est-à-dire la rue Saint-Denis avec la rue de la Harpe, la rue Saint-Martin avec la rue Saint-Jacques. En eflet, Paris n'avait fait encore que se'gonfler sans s'allonger sur les deux rives de la Seine, et la Cité pouvait, jusqu'à cette époque, être regardée comme le diamètre du cercle qu'il formait. Mais quand le quartier Saint-Honoré d'un côté, le faubourg Saint-Germain d'un autre côté, commencèrent à se bâtir, il fallut les unir par un pont : ce fut le Pont-Neuf, dont la première pierre fut posée par Henri 111 en 1578, et qui ne fut achevé qu'en 1602. Alors la Cité fut agrandie au moyen des îles qui l'a voisinaient, et ou construisit la place Dauphine et le terre-plein de Henri IV, sur lesquels le nouveau pont dut s'appuyer. Nous avons dit ailleurs qu'il devint pendant près d'un siècle la promenade favorite des Parisiens, un lieu de plaisirs, le rendez- vous des oisifs, des charlatans et des filous, le théâtre de Tabarin, de Mondor et de Brioché (Hisl, de Paris, p. 25) . Cette nouvelle voie de communication était en effet de la plus haute importance, puisqu'elle unissait les trois parties de Paris, à une époque où le commerce, par suite de l'établissement de la foire Saint-Germain et des galeries marchandes du Palais, était à peu près également réparti sur les deux rives de la Seine. La suppression de la foire Saint-Germain, en 1786, en même temps qu'elle enleva la vie à la rive gauche, a tué la joie et la foule au Pont-Neuf. Le pont n'en est pas moins resté, par sa position unique et centrale, le plus fréquenté et le plus important de Paris. En 1614, on commença sur le terre-plein le monument de Henri IV, qui ne fut achevé qu'en 1655. Le cheval de bronze et son cavalier furent, en 1792, transformés en canons, et à leur place fut établie une batterie qui, depuis la déclaration du danger de la patrie, tirait d'heure en heure et incessamment le canon d'alarme. Devant cette batterie fut dressé un amphithéâtre où des officiers municipaux recevaient sur une table portée par des tambours les enrôlements volontaires, et c'est de là qu'on vit partir pour l'armée, couverts d'applaudissements, de fleurs et de larmes, les glorieux, les immortels bataillons de la garde nationale parisienne. La statue équestre de Henri IV a été rétablie en 1817. Quatre années auparavant avait été détruit sur le Pont-Neuf le bâtiment de la Samaritainey fontaine ornée de figures de bronze et d'une horloge à carillons, qui était mue par une pompe aspirante, laquelle fournissait de l'eau au quartier du Louvre ; elle avait été établie en 1608. C'était un monument tout à fait populaire ; et les Dialogues de la Samaritaine avec le Roi de bronze ont été le sujet d'une infinité de pamphlets et d'écrits politiques, surtout à l'époque de la Fronde.
1 11 y eti avait on cinqoièine, qui n'exiale plut, le Pont^aux-Meunten ou Pont'Marchandy qui joignait lo quai de la Mcgii«erie au qnai de T Horloge.
XII LK niABLI*: A PARIS.
Après la construction du Pont-Neuf, on éleva les ponts Marie d de la foumelle pour faire communiquer 1c Marais avec la place Maubert, quand File Saint-Louis fut couterle d^habitalions. Le premier ne fui achevé quVn 1655; le deuxième, qui était en bois, fut termine en 16!20. et reconstruit en pierre on 16()«*$.
L*agrandissement du faubourg Saint-Germain et du quartier du I^ouvrc fit construire en 16421e pont Barbier ou Sainte-Anne, à la place du bac qui existait vis-à-vis de la rue qui en a pris le nom. Le pont était en bois; on Tappelait aussi Pont-Hou<;o, parce qu^on le pei^it de cette couleur; il fut emporté parles eaux en 1684, et on lui substitua le Pont-Royal, dont Texécution est due au dominicain François Romain.
A ces huit ponts il faut ajouter: le pont au Double, construit en 1654 pour faire communiquer la Cité avec la place Maubert, et sur lequel on prélevait un p<'>age d'un double ou deux deniers; le pont Rouge, mauvais pont de bois construit en 1650 pour faire communiquer la Cité avec File Saint-Louis, et qui a été remplacé récemment par un pont en pierre. Ces dix ponts sont les seuls qui existaient à Tépoque de la Révolution. En 1787, on avait commencé le pont Louis XVI, dit ensuite de la RA)olution, et anjourd'hui de la Concorde: mais il attendit le 14 juillet 1789 pour être terminé : ce jour-là, le peuple lui fournit des matériaux en démolissant la Bastille, et c^est avec ces pierres célèbres que le pont a été achevé.
Sous TEmpirc ont été faits les ponts d'Austerlitz, commencé en 18(12, achevé en 1807; des Arts, commencé en 1802, achevé en 1804; d'Iéna, commencé en 1809, achevé en 1815. Le premier, moyennant un sou de péage, vous mène aux bétes du Jardin-des-Plantes ; le second, moyennant même rétribution (encore est-ce un impôt illégalement perçu), vous mène droit aux grands hommes de l'Institut ; le troisième conduit du désert où devait être le palais du roi de Rome au Sahara du Champ-de-Mars ; il n'a échappé à la vengeance des Prussiens, en 181 S, que par la résistance de Louis XVIII, qui se hâta de le débaptiser.
Les ponts des Invalides et d'Arcole ont été construits sous In Restauration ; les ponts Louis- Philippe, de V Archevêché, du Carrousel, les passerelles do Damiette et de Constantine, datent de 1854. Avec eux, le nombre des ponts de Paris s'élève à dix-huit, outre les deux passerelles. Ce nombre est insuffisant : avec dix-huit ponts, le Paris de nos jours, qui s'étend sur la Seine pendant deux Heues, a réellement moins de voies de communication entre les deux rives que le Paris du moyen âge, qui bordait le fleuve pendant quelques centaines de mètres, avec ses quatre et même ses cinq ponts. C'est une lacune à remplir ; c'est aussi l'unique moyen d'arrêter la tendance de Paris a s'en aller vers le nord-ouest. Si jamais l'administration municipale daigne y songer, qu'elle n'oublie pas qu'elle doit aux citoyens la libre et gratuite circulation sur les ponts comme dans les rues, et qu'en considération des trente millions qu'ils lui octroient, elle les délivre de ces ponts à péage, invention de notre siècle aussi absurde que barbare, et que le Paris de Clovis et de Saint-Louis ne connaissait pas.
CHAPITRK II.
LA PLACE DK GRÈVE, LA RIE SAINT-ANTOINE, LA PLACE DE LA BASTILLE, LE FAIBOI RG