COUP DOEIL SUR PARIS A PROPOS DE L'ENFER
ombres, au milieu d'êtres impalpables, parmi des âmes enfin^ ils n'entendaient absolument rien aux choses de la terre, et n'avaient pas la moindre idée de ce que peut être un corps, et de tous les embarras qu'il peut y avoir à exister à Tétat solide.
Leur situation était celle de gens qui seraient venus au monde dans toute la maturité de Tâgc^ et qui auraient à faire à trente ans, et en quelques jours, les expériences qui absorbent d'ordinaire les années de renfance et de la jeunesse.
Quand force fut aux pauvres diables de regarder pour voir, de marcher pour aller d'un lieu à un autre, de manger pour vivre, de parler pour être entendus, d'écouter pour entendre, de faire enfin des efforts d'intelligence véritablement inouïs pour acquérir les notions les plus élémentaires de notre vie terrestre, leur étonnement fut extrême, et toutes ces conditions matérielles et nécessaires de notre existence leur parurent souverainement bizarres et fatigantes.
Accoutumés qu'ils étaient à regarder des mondes, à voir de près des lunes et des soleils, ils eurent besoin d'une application extraordinaire pour se rendre compte de ces imperceptibles différences qui font qu'il est convenu de dire parmi nous — que le blanc n'est pas noir.
Il leur fallut, on le comprendra sans peine, toute une semaine entière pour distinguer un homme d'une femme, et il leur en fallut deux pour distinguer un homme d'un autre homme^ une femme d'une autre femme, une voiture d'une autre voiture, une maison d'une autre maison, une rue d'une autre rue.
Pour tout ce qui est de ces nombreux et infinis détails dont se complique et se compose dit-on la véritable vie parisienne, laquelle use plus de nuances que de couleurs, et qui consistent à pouvoir reconnaître ou à croire qu'on peut reconnaître à la première vue la qualité d'un homme, s'il est riche ou pauvre, coiffeur ou gentilhomme; à savoir à qui est telle voiture si bien attelée, combien M. 0... a de chevaux^ les noms de ces chevaux, leur généalogie, leur âge, etc.; à dire tout d'abord où va une femme qui passe suivant qu'elle a telle ou telle autre toilette, qu'il est une heure ou une autre heure, si cette femme est un ange ou un démon, si elle attend son mari ou son amant; à parler de la nouvelle du jour, à inventer celle du lende-
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maia^ à oublier celle de la veille et mille autres choses dont Vimportance est universellement reconnue à Paris, comme encore : — le nom de la femme à la mode, — les jours de réception de madame N..., — si tel salon est blanc, s'il est orange, — si madame la comtesse de W. .. est revenue de la campagne, — si les gens qui n'ont rien à faire ont été à Baden plutôt qu'à Vichy, — si les voyages en Suisse sont encore de bon ton, — combien dépense le romancier *** et de combien il est endetté, — ce qui s'est perdu tel jour chez l'Américain K..., — comment M. R. .. ayant su que sa femme..., et comment la femme de M. R..., ayant su que son mari..., tout avait fmi par s'arranger, etc., etc., etc. — Ils étaient à cent lieues d'en soupçonner môme Texistence.
Ce n'était cependant pas pour rien qu'ils étaient des suppôts de Satan, car ils avaient à peine passé six semaines dans Pans qu'ils le connaissaient aussi bien qu'un Anglais du duché de Yorshkire, qui y serait débarqué de la veille.
Néanmoins s'ils avaient dans ce court séjour gagné de pouvoir se confondre dans la foule, il faut bien dire qu'ils n'avaient pas avancé d'un pas vers le but de leur expédition.
Gomme il n'était venu dans la tête d'aucun de ces honnêtes diables qu'une des conditions de Texistence d'une ville comme Paris, était que la moitié de ses habitants fut soumise à l'espionnage intéressé de l'autre, au lieu d'aller tout droit au bureau de police, où ils auraient appris, pour vingtsous^ où Flammèche était descendu, ils se livrèrent ingénument à un genre d'investigation dont la naïveté atteste suffisamment leur innocence.
L'un d'eux ayant remarqué que des hommes s'adressaient à d'autres hommes dont le métier lui paraissait être de dormir aux coins des rues, quand on ne les réveillait pas pour leur demander le numéro d'une maison ou toute autre chose, s'adressa à un de ces hommes, et s'étant informé auprès de lui s il savait où demeurait a M. Flammèche... , » il en avait obtenu, en échange de sa demande, le conseil poli de s'adresser à l'épicier à côté ou au fruitier en face. Mais répicicr l'avait renvoyé au boucher, et le boucher à d'autres.