‹ Le diable à Paris (volume 2)Chapitre 54 sur 143 · SOUS LES TILLEULS DE LA PLACE ROYALE · texte numérisé non relu

SOUS LES TILLEULS DE LA PLACE ROYALE

UNE VIEILLE DAME, assise; UN VIEUX MONSIEUR, assis près d*elle; UN VIEUX DOMESTIQUE, en livrée; UN VIEUX GRIFFON.

VIEILLE DAME, prenant une prise dans une tabatière à portrait. — Oui, mon cher monsieur, voilà un an que j'ai Tindiscrétion de vous remarquer chaque matin sur cette place, et je vous remarque d'autant mieux qu'il

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n*y a guère que vous et moi à une iieiie à la ronde qui n'ayons pasTair de marchands de toile. — Pardon, je suppose que vous avez une tabatière ?

LE VIEUX MOx^siBOR, poUmenty et tirant de sa poche une tabatière à portrait, — Oui, madame.

LA VIEILLE DAME. — Cest heureux, car j'avoue que je n'aime pas à faire de la mienne un bénitier. C'est un genre de politesse qui est d'un goût — qui n'est pas le mien.

LE VIEUX MONSIEUR, souriant. — Je suis surpris qu'on n'ait pas encore eu l'idée d'établir des tabatières publiques.

LA VIEILLE DAME. — Cela vicudra, mon cher monsieur. J ai un neveu qui fume, — telle que vous me voyez.

LE VIEUX MONSIEUR, caressant un rayon de soleil sur son genou. — Charmante matinée !

LA VIEILLE DAME. — ^uls-jc me flatter que j'entre pour quelque chose dans ce — charmante matinée?

LE VIEUX MONSIEUR. — Il cst vrai, madame, que j'y pensais.

LA VIEILLE DAME. — Hé! hé! VOUS uc l'aurcz pas sur la conscience, m'est avis. N'importe. — Mais puisque nous sommes sur le chapitre des indiscrétions, — et je vous avertis que je ne taris point sur celui-là, — qu'y a-t-il de si touchant dans la façade de ce grand vilain hôtel rouge.

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— que vous vous jugiez dans Tobligation de soupirer chaque matin en le regardant? — II y a quelque histoire là-dessous, et je vous avouerai que j'en suis curieuse.

LE VIEUX MONSIEUR. — Est-cc que vraiment je soupire d'une façon ostensible, madame?

LA VIEILLE DAME. — Hon Dicu, oui ! — Si visiblement que je Tai remarqué,

— moi qui n'ai jamais prêté grande attention à ces choses-là.

LE VIEUX MONSIEUR. — Ah ! madame, que je vois de malheureux dans ce seul mot!

LA VIEILLE DAME. — Lc méchaut homme! Il me refuse une histoire dont je suis éprise violemment, et me distille des fadeurs dont je n'ai que faire! {Au vieux domestique,) — Lépine, promenez un peu Zamor. (Lépine sort avec le gf^'ffon.) — Bien ! maintenant, mon cher monsieur, je vous écoute.

LE VIEUX MONSIEUR. — Vous avcz, madame, une façon de vouloir, qui, je m'en doute assez, a toujours été irrésistible.

LA VIEILLE DAME. — C'cst possîblc, — ccla nc VOUS regarde pas. Contezmoi cette histoire.

LE VIEUX MONSIEUR. — Je VOUS dirai qu elle est un peu haut troussée.

LA VIEILLE DAME. — Jc Ic vcrrai bien.

LE VIEUX MONSIEUR. — Soit! la voici: — Histoire du mouton de la présidente.

LA VIEILLE DAME. — Oui-dà !

LE VIEUX MONSIEUR. — Du tcmps quc j'avais dcs chcveux...

LA VIEILLE DAME. — C'était, luonsicur, j'imagine, avant la grande révolution?

LE VIEUX MONSIEUR. — Ouj, madame, et c'est une des choses excellentes qu'elle fit disparaître. — Je les avais naturellement bouclés, en manière de toison, et la poudre, que je ne leur ménageais point, venait en aide à la nature pour en faire à ma bonne mine un encadrement surprenant.

LA VIEILLE DAME. — Jc VOUS ferai obser\'erque je suis forcée de vous croire sur parole.

LE VIEUX MONSIEUR. — L'Iiôtcl quc voici, madame, était alors habité par le

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président de H'**, dont la femme, étant d*une famille de gensd'épée, n'avait jamais fort goûté la robe.

LA VIEILLE DAME. — Et VOUS étiez d'épée?

LE VIEUX MONSIEUR. — Âussî vrai que son mari était de robe. Il en résulta qu'une belle nuit... Mais, auparavant, il est bon de vous dire que, donnant fort dans les modes du jour, la charmante présidente se faisait suivre partout d'un petit mouton tout ennibanné de rose.

LA VIEILLE DAME. — Elle était donc charmante^ cette présidente ?

LE VIEUX MONSIEUR. — Petite, fraîche, enfantine, sautillante, rusée comme un diable, et brave comme un lion.

LA VIEILLE DAME. — Pestc! voîlà une présidente bien gaillarde!

LE VIEUX MONSIEUR. — Bref, vers la fin d'une de ces nuits dont je viens d'avoir Tlionneur de vous parler, je m'esquivais par une fenêtre du premier, d'où j'avais coutume, à l'aide d'un treillage, de descendre dans le jardin, quand un grand laquais du président m'appanit brutalement : je n'eus que le temps de sauter dans une plate-bande, non pas sans laisser une poignée de mes cheveux entre les mains du drôle. — Le président, armé de cette fâcheuse pièce, entre à grand bruit chez sa femme, qui dormait comme une pauvre innocente. —Madame! madame! — Monsieur! monsieur! dit la présidente. — Madame! en vérité, vous me direz de qui sont ces cheveux! — Cela, des cheveux! c'est de la laine ! Je vous prie de me laisser dormir. — De la laine ! de la laine! Il n'y a point de laine, madame! c'est à moi que vous voulez la couper sur le dos! Un homme vient de sauter dans le jardin par une fenêtre de votre appartement. — Eh bien ! qu'on le prenne! — Il est parti, madame, vous savez bien qu'il est parti! — Ah çà! dit la présidente, se mettant sur son séant, expliquez-vous, monsieur. Que prétendez-vous avec vos cheveux? — Ce ne sont pas mes cheveux, madame, ce sont ceux d'un autre, et voilà justement ce dont je me plains. Me direz-vous de qui sont ces cheveux? — Pourquoi pas, si je le sais. Montrez-les-moi. — Mais à peine les eut-elle regardés, qu'elle éclata de rire et se mit à mordre ses draps dans des convulsions de joie interminables. — Ah ! vraiment, dit-elle enfm au président ébahi, — je l'avais deviné, c'est mon mouton! Votre domestique et Perrette se seront fait

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une peur réciproque, et la pauvre béte se sera sauvée dans le jardin. — C'est là que je vous tiens, dit le président : depuis quand un mouton est-il poudré? — Le mien Test, monsieur, nous le poudrâmes hier soir, moi et ma fille de chambre, pour me divertir. — Il est inutile d'ajouter, madame, que Perrette fui en effet trouvée dans le jardin, et qu elle était poudrée de la tête à la queue, et si agréable en cet état, que le président en faillit mourir de rire. Il n'eut garde de manquer h en faire le récit partout, finissant toujours par se (ordre en disant : c'était le mouton de ma femme ! — D'où l'on m'appela le mouton de la présidente.— Hélas! je fus heureux, madame, jusqu'au jour où la présidente, donnant de plus en plus dans la bergerie, se mit en léte qu'un seul mouton, — si bien poudré qu'il fût...

LA VIEILLE DAME. — Vcrlu de ma mèrc ! monsieur.

LE VIEUX MONSIEUR. — Plall-il, madame?

LA VIEILLE DAME. — CoUtinueZ.

LE VIEUX MONSIEUR. — Dc sortc qu'au bout d'un certain temps, le président aurait dû dire, en bonne conscience : — le troupeau de ma femme !

LA VIEILLE DAME. — Et qui habite l'hôtel aujourd'hui, cher monsieur?

LE VIEUX MONSIEUR. — Jc uc sais. Voiis comprcudrcz ma répugnance à y aller voir. La présidente émigra, et j'ai ouï dire qu'elle se remaria à l'étranger.

LA VIEILLE DAME. — Ah! fort bicu ! — Vous avez sur votre tabatière un pastel qui me parait distingué. C'est un portrait.... un portrait de femme!...

LE VIEUX MONSIEUR, soiiriant, — Vous êtes pénétrante, madame. Tenez, qu'en pensez-vous?

LA VIEILLE DAME. — Amuscz-vous à regarder la mienne pendant ce tempslà. (Ils font l'échange de leurs tabatières.)

LE VIEUX MONSIEUR, regardant la tabatière de la vieille dame, — Ciel ! c'est impossible !

LA VIEILLE DAME. — Ah çà ! permettez, chevalier. — J'en aurais autant à vous dire. — Vous êtes un fat. Offrez-moi votre bras jusqu'à mon hôtel. Je ne sais trop si je vous dois rendre mon portrait, que vous allez montrer par les rues.

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LB VIEUX MONSIEUR. — De grâce, chère présidente!... Et me permettez-vous de vous rendre le mien?...

I.A VIEILLE DAME. — Je ue VOUS le demandais pas. — Lépine, portez Zamor. {Montrant le griffon.) Voilà, — avec vous, chevalier, — tout ce qui me reste de mon — troupeau. (lis s'éloignent.)

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