II. — Le boulevard et le faubourg du Temple
Le boulevard du Temple est la promenade la plus populaire de Paris : la foule des ouvriers et des marchands de tous les quartiers voisins s'y entasse tous les soirs devant ses théâtres, ses cafés, ses cabarets, ses fruitières en plein vent. Là sont le Cirque national, fondé par les frères Franconi; le théâtre de la Gaieté, fondé par Nicolet; les petits théâtres des Folies dramatiques, des Funambules, des Délassements comiques^, etc. I^a maison no 50 est affreusement célèbre: c'est de là qu'est partie ta mitraillade de Fieschi. Quelque fréquenté, quelque animé que paraisse ce boulevard, il n'a plus l'aspect franchement gai, naïvement joyeux qu'il avait jadis, quand on y voyait d'un côté les farces jouées sur des tréteaux par Bobèche et Galimafré, les figures de cire de Curtius, des escamoteurs, des paillasses, des phénomènes vivants, et d'un autre côté te Jardin Turc, le Jardin des Princes, les Montagnes lilliputiennes et autres lieux de plaisir chéris des bourgeois du quartier. La civilisation, en répandant jusque dans les classes ouvrières les goiits puérils d'un luxe mensonger, a ôté aux quartiers populeux de Paris leur aspect modeste, pauvre et grossier, pour leur donner un faux air do distinction, une triste régularité et les apparences charlataniques d'une splendeur sons laquelle se cachent le vice et la misère.
Le faubourg du Temple a été ouvert sur l'ancien clos de Malevart. Ce n'était encore qu'un chemin à travers champs au seizième siècle. On commença à y bâtir sous Louis Xlll, et sous Louis W ses cabarets étaient le rendez-vous du peuple. L'un d'eux , nommé Courtille (jardin), obtint une grande célébrité : c'est là que fut arrêté Cartouche en 1721 ; sur son emplacement est une caserne, et son nom a été transporté à la grande rue de Belleville dont nous allons parler. En face de la Courtille était le jardin des Marronniers, qui attira la foule jusque dans les premières années de la Restauration : il est aujourd'hui détruit comme tous ces grands jardins de fêles publiques tant aimés de nos pères, et avec tant de raison. Aujourd'hui le peuple s'en va chercher ses plaisirs dans les salles nues, puantes, hideuses de la nouvelle Courtille, où le vin frelaté n'est pas même égayé par l'ombre d'une charmille, où la danse ignoble se cache du grand air et du soleil, et n'a pour horizon que des murs peints et enfumés, où les regards na peuvent s'arrêter que sur des rues fétides et boueuses, de laides maisons meublées de milliers de tables, une foule immonde, brutale, onlra}::euse, souvent criminelle. C'est là le théâtre des plus honteuses orgies du carnaval ; c'est là que dans ces jours de joie bestiale se donne un spectacle à faire douter de notre civilisation, de l'avenir de notre pays, de la dignité humaine. 0 les frais ombrages, les riants gazons, les gais refrains, les joyeuses parties de la vieille Courtille, qu'ètes-vous devenus ! Nous étions alors connus, aimés, estimés presque du monde entier, pour notre esprit , notre humeur, notre amour des plaisirs , le charme de nos amusements, l'entrain de nos mœurs douces et faciles: aujourd'hui nous grimaçons pour rire, nous nous battons les flancs pour nous mettre en gaieté, nous n'avons qu'une ivresse hideuse, blasphémante, animale !
La Courtille fait partie de la commune de Belleville, l'une des plus populeuses de la banlieue, qui couvre un vaste et fertile plateau, théâtre principal de la bataille de Paris. C'est là que vingt mille conscrits, vétérans, gardes nationaux, gendarmes, résistèrent pendant douze heures à deux cent mille ennemis, dont un dixième resta sur le champ de bataille. Souvenirs poignants de mon enfance ! qui me rendra les sensations de ce jour de douleur, la terreur universelle quand Paris s'éveilla au bruit du canon tonnant à ses portes, les rues pleines d'un
1 Voir le destin du bouUtard du Templt et été thédtr«$, pagt 102 du 2*" «nlnme.
GÉOGRAPHIE DE PARIS. xxvii
monde inquiet et tremblant, les ouvriers assiégeant les mairies cl demandant vainement des armes, les gardes nationaux courant aux barrières, la foule entassée sur le boulevard Saint- Martin, d'où, à travers une éclaircie de maisons. Ton voyait la butte Cbaamont et le feu de la bataille. Il y a trente et un ans déjà ! et il me semble voir encore, à la barrière Ménilmontant, un pauvre café que son maître avait transformé de lui-mômc en ambulance, où, pendant que là-l)as, dans l'intérieur, les grands trahissaient, de braves femmes apportaient du linge et du pain, où nous autres enfants faisions de la charpie et pansions nos défenseurs, nos défenseurs si jeunes qu'ils pleuraient de la douleur de leurs blessures ! Nous pleurions aussi, nous, mais de colère et déboute, car, enfants de l'Empire, nous avions été élevés au bruit de nos victoires, bercés dans la gloire de nos armes, dans l'orgueil de nos triomphes, dans la foi à la grandeur suprême de la France ; et c'était avec une profonde stupeur que nous voyions les étrangers devant nos mursl Enfm, vers le soir, l'ennemi s'empara des hauteurs ; les boulets roulèrent dans la rue , et alors le pauvre café reçut sa récompense : un boulet vint s'enfoncer dans le plâtre frais de sa façade et couronner sa porte d'une enseigne glorieuse. 0 bois de Romainville, parc Saint-Fargeau , prés Saint-Gervais , butte Chaumont, promenades charmantes, fertiles coteaux, lieux de plaisirs, je vous ai vus le lendemain de la lutte, hachés par la mitraille, couverts de débris et de morts, occupés par les campements des barbares ! Aujourd'hui toutes les traces de nos désastres sont effacées : le génie des moellons a passé par là, et à la place des bosquets de lilas, des vignobles, des allées de noyers, il m'y a plus que des masses de maisons, des rues tortueuses, une ville entière avec le gaz fétide et le triste bitume, ville de plâtre et de bois, d'où la verdure semble proscrite, où Ton ne sent que l'odeur du vbi bleu; qui n'est plus qu'un ennuyeux prolongement de la grande ville.