‹ Le Diable a ParisChapitre 21 sur 123 · COURTE HISTOIRE · texte numérisé non relu

COURTE HISTOIRE

En parcourant, il y a quelques années, les campagnes de la Picardie, je m'arrêtai pour déjeuner dans un de ces villages où l'on ne trouve rien, pas même le village souvent, tant il est enfoui sous le chaume, enfoncé dans la houe et perdu loin de toute route. J'attendais que Dieu, qui envoie la pâture aux petits des oiseaux, voulût bien qu'on me traitât en fils de caille ou de perdrix rouge, lorsqu'un nom vint frapper mon oreille. Je crois avoir mal entendu : j'écoute mieux. Ce n'est point une erreur. On a prononcé le

nom de l'hiloxène. Qui d : peut s'appeler Philoxène, en Picardie, à huit

lieues de Beau vais? Je coursa la porte de la chaumière, je vois une grosse paysanne, tenant en laisse deux vaches noires, et causant avec trois autres

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églogues de •-a façon, chaussées c me elle, en salmis. «C'esl vous qu'on

appelle Philoxène?

— Oui, monsieur.

— Kl moi, Oriane.

— Kl moi, Philaminte.

— Kt moi, Célanire.

- Mais ce sont, m'écriai-je, quatre noms pris aux romans de mademoiselle de Scudéri !

— Nous ne connaissons pas mademoiselle de Scudéri, me répondirent cps braves femmes. Demandez au bureau de poste.

— Ce sont là vos noms? vos véritables noms?

— Dame! oui; ils nous ont été donnés par nos père et mère.

— Voudriez-vous me dire les noms de quelques autres de vos connaissances?

— Volontiers. Nous avons ici Arsinoé Postel, Ismérie Boitron, Tèlamire Jacquart...

— Encore des noms créés par mademoiselle de Scudéri ! (l'est bien, leur • lis- je, je vous remercie. »

Il est fou, durent penser ces bonnes vachères en me voyani écrire leurs noms sur mon calepin et tomber ensuite dans de longues réflexions.

Il était bien étrange en effet, on en conviendra, que tous ces noms, empruntés ;i cette série d'ouvrages créés par cette grande imagination appelée mademoiselle de Scudéri, se retrouvassent, un siècle el demi après, au fond

d'un village de la Picardie, et s'échangeassent entre la femme du bouvier et la fille du bûcheron.

Je ne tiens pas le moins du monde à devenir roi, mais je tenais beaucoup à deviner cette énigme. Je cherchais un sphinx, dùt-il me dévorer. Mais pas de sphinx!

Décidé à ne quitter cet horrible village qu'autant que j'aurais satisfait ma curiosité, je m'adressai à un vigneron occupé à planter des échalas, au bord d'une immense propriété dont j'apercevais le château. « Comment vous nommez-vous? lui demandai-je d'abord.

— Caloandre, » me répond-il.

J'en étais sûr.

« Qui vous a donné ce nom? »

Le brave Caloandre dut s'imaginer que

j'appartenais à la police.

« C'est mon grand-père, qui s'appelait aussi Caloandre.

— Et que faisait votre grand-père?

— Il était vigneron, comme nous, chez le grand-père de notre seigneur, M. le duc de C à qui appartient ce château. »

En Picardie le paysan appelle encore le propriétaire, seigneur. J'étais dans la gueule du sphinx.

« Très-bien, mon brave homme. Et à qui appartenait ce château avant d'être à M . le duc de C ?

— Ah! monsieur, il n'est pas sorti de cette ancienne famille depuis plus de trois cents ans. Ce sont de si braves gens! Tous ces villages que vous voyez là-bas, là-bas!... leur appartenaient aussi autrefois; mais la révolution...! Ils étaient nos seigneurs, mais bien plus nos seigneurs qu'aujourd'hui. Nous étions leurs enfants; nous vivions chez eux autant dire. »

J'écoutais religieusement les divagations rétrospectives de Caloandre, qui continua :

» Nous allions faire cuire le pain chez eux; ils nous gardaient notre vin. Nous leurs demandions la permission de nous marier; puis ils baptisaient nos enfants., o

J'étais mi' j'avais deviné l'énigme; j'arrêtai Caloandre sur son dernier

,ii LE DIABLE \ PARIS.

membre de phrase. Il esl hors de doute que j'étais dans une localité seigneuriale, dans le domaine d'un château possédé jadis par des admirateurs enthousiastes îles romans de mademoiselle de Scudéri et par des admirateurs qui, par une fantaisie parfaitement parisienne, avaient donné à tous leurs vassaux et vassales, à mesure qu'ils naissaient, les noms qui sont dans la délie, VAttrù et les romans de chevalerie; noms, on le sait, sous lesquels se cachaient autrefois Louis XIV, le prince de Condé, le dauphin, le duc de Vendôme, madame Henriette, Le Brun, Bossuèt, Molière, Boileau, La Fontaine. Fouquet, enfin tout ce que le dix-septième siècle offrait de grand, de remarquable, d'illustre dans les armes, les lettres, la finance. Ces braves l'icards, ainsi baptisés, avaient transmis ces noms avec la même bonhomie, les prenant sans doute pour des noms de saints et de saintes; et voilà comment ilssont arrivés jusqu'ànous et se conserveront longtemps dans un village de la Picardie.

LA COQIETTERIE PARISIENNE.

GRANDE DISCUSSION ÉLEVÉE A CE SUJET ENTRE DN JÉSUITE ET IN MINISTRE DU COMMERCE.

Pendant la restauration un prédicateur fort éloquent, un missionnaire, un jésuite enfin, vint prêcher la mission à Paris. Une grande aflluence attestait son succès ; et non-seulement on admirait ce qu'il disait en chaire, mais on commençait, chose rare partout, à suivre ses préceptes de rigoureuse morale.

Elle était des plus rigides. 11 attaquait, avec une frénétique colère, la coiffure des femmes, le luxe fie leurs chapeaux, la frivolité damnable de leurs rubans, l'épouvantable richesse de leurs étoffes de soie, la ruineuse élégance de leurs chaussures. 11 avait déjà réussi à émonder considérablement l'arbre immense des superffuités, lorsqu'il disparut tout à coup, au milieu de sa gloire et au grand étonnement de tous ceux qui couraient en foule recueillir sa parole. La chaire resta vide et muette. Qu'était devenu le fameux prédicateur? Pourquoi, comment, murmurait-on dans le monde, dans les salons, dans les rues, avait-il quitté si brusquement Paris? Questions qui restèrent sans réponse jusqu'à l'événement de juillet 1830. tin sut alors

le niOtif île i elle soudaine disparition.

Le ministre du commerce avait fait prier le prédicateur de passer à son hôtel, et il lui avait dit avec tous les ménagements dus à un homme revêtu d'un caractère religieux : « Monsieur, au moyen âge, les peuples ne vivaient que de religion, et je ne les en blâme pas dans ma pensée ; mais, depuis cette époque, le travail a pris la place de la méditation, et nous vivons beaucoup maintenant d'industrie et de commerce. L'industrie ne se soutient, ne s'augmente que par l'exportation. C'est ici, monsieur, que je vous prie de m'accorder votre meilleure attention. Les Parisiens, que vous avez édifiés par votre éloquence, expédient pour cent millions de marchandises environ dans les pays étrangers. En général ces marchandises entrent dans la catégorie de ces innombrables supertluités que vous avez condamnées avec une si haute raison. Suivez-moi bien, monsieur. Les étrangers n'ont de goût pour ces épingles dorées, ces peignes d'écaillé, ces rubans de soie, ces éventails de dentelle, ces étoffes suavement diaprées, ces mouchoirs délicats, ces chaussures élégantes que parce que les Parisiennes les ont portées et leur ont donné la consécration du goût, le baptême de la mode. Du jour où vous aurez réussi à les faire renoncer à se parer de ces objets si odieux au point de vue de la religion, mais malheureusement si utiles au point de vue du commerce, vous aurez réussi pareillement à faire que les deux Amériques, les deux Indes, toutes les capitales du monde, même celle du monde religieux, ne les demanderont plus à l'industrie parisienne, au commerce parisien, qui, par là, aura perdu cent millions sur ses exportations à l'étranger. »

Le missionnaire écoutait profondément.

« Comme chrétien, je suis de votre avis : ce luxe est un péché ; comme ministre du commerce, je suis foret'' de vous montrer toutes les pétitions qui me sont journellement adressées contre vous par le grand et le petit commerce de Paris, l'un et l'autre effrayés de votre influence. J'ajoute que, comme chrétien, je ne voudrais pas retrancher un mot de vos anathèmes contre la mode, niais que, comme ministre, je donnerais cent mille francs à celui qui inventerait une frivolité de plus, capable d'augmenter notre industrie et nos exportations. Enfin je termine par vous dire, toujours comme ministre du commerce, que je ne puis vous autoriser, d'accord avec mes confrères les autres ministres, à prêcher dans le même esprit sur le même

sujet . 0

Le missionnaire salua le ministre du commerce, el ne remonta plus en chaire.

Un mois après, le ministre fut destitué.

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