‹ Le Diable a ParisChapitre 23 sur 123 · JUSQU'OÙ BST ALLE CE PROGRÈS · texte numérisé non relu

JUSQU'OÙ BST ALLE CE PROGRÈS

Ce beau mouvement s'étant continué sous la restauration, les Parisiennes apprirent à écrire assez correctement. Elles bronchaient bien encore devant l'accord des participes, devant l'imparfait du subjonctif, devant l'orthographe de certains mots, mais enfin elles en savaient beaucoup plus que leurs mères, dont les lettres d'amour, surprises à la dérobée dans quelque coin, les faisaienl sourire par leur grande naïveté grammaticale.

CE QUE C'EST QITNE PAIUSIENNE.

style d'une parisienne en 1844.

JLUIJI DE LA FILLE D l'SE PORTIERE

a Le bonheur est partout, dit-on. Pensée juste, expression fausse. 11 est dans le cœur, c'est-à-dire dans un organe qu'on porte partout. »

« J'ai lu Byron et Paul de Kock; je ne relirai jamais Paul de Kock, quoique je serais fâchée de ne l'avoir pas lu. Les grands écrivains sont donc i eux qu'on voudrait relire? »

« J'ai bien souvent, en riant, tiré le cordon à de jolies et riches locataires qui me le demandaient en pleurant. Auraient-elles voulu être à ma place? Je ne le crois pas. Ai-je souhaité d'être à leur place? Peut-être. Il y a donc îles félicités inutiles et des malheurs auxquels on tient ? »

a J'ai toujours senti battre mon cœur en voyant le facteur déposer une lettre mu- ma table C'est bien peu de chose, mais c'est un mystère; il n'y en a pas de petit pour une femme. »

« Je vomirais bien savmr pourquoi je suis portière, et pourquoi la femme d'un prince royal n'aurait pas pu être à ma place. »

« La fatigue n'est jamais dans le corps, mais dans l'esprit. Quand j'ai monté le premier étage pour remettre une lettre au valet de chambre qui m'ouvre, je suis déjà lasse; quand j'arrive au second et au troisième étage pour donner une carte de visite ou un journal, je suis brisée ; mais je n'éprouve plus aucune lassitude pour monter jusqu'au septième étage, où m'attend le jeune peintre auquel je fais les commissions du malin. Je ne l'aime pas, mais il me trouve jolie. »

« Du matin au soir j'entends sous ma croisée, qui est presque au niveau de la rue, la musique des orgues de Barbarie; j'avoue qu'elle me jette dans une rêverie délicieuse. Pourquoi est-il de bon goût de se moquer de ces instruments? Serait-ce parce qu'ils nous procurent du plaisir sans difficulté? Je suis portée à le croire depuis que je vois les gens s'extasier devant la dame de l' entre-SOl lorsqu'elle joue de la harpe. On m'a assuré qu'une harpe coûtait trois mille francs, et qu'il fallait étudier dix ans pour en pincer médiocrement. C'est un instrument affreux à entendre. Une harpe me fait l'effet d'une guitare hydropique. Si les harpes coûtaient dix mille francs, et qu'il fût nécessaire de s'exercer vingt ans pour en jouer, on les vanterait encore davantage. J'ai donc raison. On ne méprise les orgues de Barbarie que parce (pie pour deux sous on peut se donner le plaisir de les entendre jouer pendant uni' heure. »

ii La locataire du premier reçoit son journal la veille ; elle est censée par

conséquenl savoir les nouvelles douze ou quinze heures avant l'axone logé

au second étage, qui ne reçoit le sien que le matin ; le tailleur du quatrième

n'a le Siècle que le lendemain; et la ravaudeuse qui occupe la mansarde et qui loue son journal au cabinet de lecture de la rue Coquenard, ne le lit que huit jours après sa publication. Pourtant aucun des quatre locataires ne sait avant l'autre ce qui se passe à Paris; et même c'est souvent la ravaudeuse qui en est instruite la première. Les journaux serviraient donc à vous apprendre ce qu'on sait déjà?»

« Autrefois un portier était logé un peu moins mal qu'un chien de ferme; aujourd'hui nous avons dans notre loge un tapis, deux pendules de quatre cents francs, trois tableaux peints par Roqueplan, Belloc et Verdier, des fauteuils en palissandre; maman ne sort jamais à pied. Encore quelques années, et l'on dira avec importance : Il épouse la fille d'un portier! »

« Je me demande si l'on est dans une position inférieure parce qu'au lieu d'avoir affaire à un homme qui vous dit : Monsieur, faites-moi une procuration, ce qui est l'emploi du notaire, on a affaire à quelqu'un de poli qui vous dit : Le cordon, s'il vous plaît.»

« La police de Paris n'est presque faite que par les domestiques ; presque tous les domestiques sont des voleurs ou des espions. Les plus vieux sont plus voleurs et plus espions, voilà tout. Le plus honnête d'entre eux, homme ou femme, vole tous les jours au moins dix sous à ses maîtres. J'excepterai pourtant les domestiques qui ont nourri leurs maîtres pendant vingt ans — avec le fruit Je leurs épargnes. »

•.. Hier j'ai assisté pour la première fois à la représentation d'une tragédie. Dieu! que j'ai ri ! J'étouffais pour ne pas causer du scandale autour de moi. (In jouait IpMginie en Aulide. Comme cette pauvre tille se démène à froid pour prouver qu'elle aime Achille, le plus grotesque des amoureux: un amoureux qui ne parle jamais que de lui. Et cette mère qui en dit, qui m dil pendant une heure au lieu de prendre sa fdle par le bras et de lui dire : Je suis votre mère, et l'on ne touchera pas à un cheveu de votre lête. Est-ce que j'avais besoin de la colère il' Achille pour être sûre qu'il n'arriverait rien à Iphigénie ? Sa mère n'était-elle pas là? On dit que c'est bien écrit. Il ne manquerait plus (pièce fût mal écrit. On m'avait beaucoup vanté l'actrice qui jouait le rôle d'Iphigénie. »

« La vie est un songe, mais un songe souvent interrompu par le coup de sonnette du maître qui rentre après minuit. »

« J'ai fait une remarque, je ne sais si elle est juste : il ne naît plus de blondes, tout le monde est brun. »

" Je n'ai pas encore vu un vieillard à Paris. A quelle heure sortentils? » '

<i Une femme bien conservée, grand Dieu! Comment serait-elle m elle «•tait mal conservée) »

Page 1