THÉOPHILE LAVALLÉE
pas plus facile aux enfers que sur la terre, et après avoir essayé de mille moyens sans réussir à autre chose qu'à augmenter ses ennuis, il allait se résigner à s'ennuyer davantage, quand l'idée lui vint de visiter toutes les parties de son immense empire.
« Bien pense, sire, dit à l'oreille de Satan un diablotin qui n'était pas plus liant en tout qu'une coudée, et qui venait de sauter sans façon sur les royales épaules; l'ennui n'a pas de si longues jambes qu'on le croit et il y a peut-être moyen de courir plus vite que lui. »
Or, pour le dire en passant, ce diablotin était quelque chose comme le secrétaire particulier, ou, si vous l'aimez mieux, l'aide de camp favori de Satan, qui, dans un jour de bonne humeur, l'avait du même coup attaché à sa personne et surnommé Flammèche. Pourquoi Flammèche? Mais s'il fallait tout expliquer, rien ne finirait. Tout ce que nous pouvons dire, c'est (pie, fort de l'approbation de Flammèche, Satan, qui n'avait qu'une demiconfiance dans son idée, finit par la trouver excellente, voire la meilleure qu'il eût jamais eue '. n Car enfin, >e disait-il, quand bien même mon voyage ne devrait pas être un voyage d'agrément, je devrais encore le faire, dans l'intérêt de mon gouvernement. Il y a longtemps que mes sujets ne m'ont vu; il peut être d'un bon effet que je me montre à eux.
— Ne fût-ce que pour leur faire voir, dii Flammèche, que vous n'êtes m -i \ ieux ni si noir qu'on veut bien le leur dire tous les jours, n
ri;ni ui.i I
Salaii se mil donc en route,
non comme le premier venu assurément, mais avec un cortège digne de sa puissance, et qui se composait des princes ses tils, et d'une incroyable quantité de diables et d'archidiables, de demidiables et de doubles diables, tous hauts dignitaires de l'enfer, qui l'accompagnaient d'ordinaire dans ces sortes de tournées royales.
Quant à Flammèche, il se cacha, selon sa coutume, dans les plis du manteau de son maître, et, selon sa coutume aussi, il s'y endormit, les devoirs variés de sa charge ne l'obligeant pas à autre chose.
Pour dire que Satan perdit son ennui dans son voyage, et dans quelle partie de ses États il eut le plus à s'applaudir de son idée ou le plus à s'en repentir, voilà ce qu'on ne saurait préciser, la géographie de l'enfer n'ayant encore été faite par personne. Toujours est-il qu'après avoir parcouru dans tous les sens ces espaces sans limites que peuplent les âmes des habitants des mondes qi ii nous ne connaissons pas (ceux de la lune et autres), Satan se tourna vers si suite en diable qui n'est pas encore tout à fait guéri de
i II DIABLE A PARIS.
-on mal; et, d'un ton qui, du reste, n'avait rien de bien flatteur pour noire planète, il c 1 i t : « Il ne faut rien faire à demi; je m'aperçois que dans notre course à travers nos États nous avons oublié ce petit département dans lequel sont reléguées les âmes des habitants de cette fille imperceptible du chaos qu'on appelle la terre; orientons-nous de notre mieux, reprenons notre vol, et réparons notre oubli.
— Sire, dit une voix dans le cortège, les âmes des hommes sont bien bavai îles; Votre Majesté n'a-t-elle point eu assez de harangues...
— Mon lils, répondit Satan, ne dites point de mal des harangues ; le pouvoir est au bout de toutes ces paroles, et il est bon, quoi qu'il en coûte!! de dire ou de laisser dire, de temps en temps, quelques mots à ceux qu'on gouverne, — quand on les sait assez discrets pour s'en contenter. »
Satan avait dit; et, déployant ses ailes, il se dirigea vers le point le plus obscur de l'horizon; le cortège infernal, se trayant a sa suite un chemin à travers la foule des corps célestes qui parsèment l'infini et dont chacun est un monde, laissa bientôl derrière lui ces milliers d'univers que la main de Dieu seul a comptés, et arriva dans ces lieux habités par le vide où les poètes ont place notre enfer.