SOUS LES TILLEULS DE LA PLACE ROYALE
UNE VIEILLE DAME aiiiie ; UN VIEUX MONSIEUR aitU piès d'elle ; UN VIEUX DOMESTIQUE en livrée ; UN VIEUX GRIFFON.
LA VIEILLE DAME, prenaîit une prise dans une tabatière à portrait. — Oui, mon cher monsieur, voilà un an que j'ai l'indiscrétion de vous remarquer cha-
qwe matin sur cette place , et je vous remarque d'autant mieux, qu'il n*y a guère que vous et moi, à une lieue à la rondc^ qui n'ayons pas l'air de marchands de toile. — Pardon, je suppose que vous avez unç tabatière ?
LE VIEUX MONSIEUR, poUment, et tirant de sa podte une tabatière à portrait. — Oui , madame.
LA VIEILLE DAME. — C'cst heurcux, car j'avoue que je n'aime pas à faire de la mienne un bénitier. C'est un genre de politesse qui est d'un goût — qui n'est pas le mien.
LE VIEUX MONSIEUR, souriant. — Je suis surpris qu'on n'ait pas encore eu l'idée d'élablir des taLatières publiques.
LA VIEILLE DAME. — Cela Viendra, mon cher monsieur. J'ai un neveu qui fume, —telle que vous me vo}ez.
LE VIEUX MONSIEUR , caressant un rayon de soleil sur son genou. — Charmante matinée !
LA VIEILLE DAME. — Puis-jo me flatlcr que j'entre pour quelque chose dans ce — charmante matinée?
L£ VIEUX MONSIEUR. — Il est vrai, madame, que j'y pensais.
LA VIEILLE DAME. — Hé I hé ! VOUS uc l'aurez pas sur la conscience, m'est avis. N'importe.— Mais, puisque nous sommes sur le chapitre des indiscrétions, — et je vous avertis que je ne taris point sur celui-là, — qu'y a-t-il de si touchant dans la façade de ce grand vilain hôtel rouge — que vous vous jugiez dans Tobli-
tSO LE DIABLE A PARIS.
galion de soupirer chaque matin en le regardant? '— Il y a quelque liistoire ià-dessous, et Je vous avouerai que j'en suis curieuse.
LE VIEUX MONSIEUR. — Est-ce que vraiment Je soupire d'une façon ostensible, madame?
Là. VIEILLE DAME. — Mou Dicu, oui ! — Si Ajsîklemont, que je l'ai remarqué, — moi qui n'ai jamais prôté grande attention à ces choses-là.
LE VIEUX MONSIEUR. — Ah ! madame, que je vols de malheureux dans ce seul mot I
LA VIEILLE DAME. — Le méchant homme! Il me remise une histoire dont je suis éprise violemment^ et me distille des fadeurs dont je n'ai que faire! {Au vieux domestique, ) — Lopine , promenez un peu Zamor. [Lépine s'éloigne avec le griffon,) —Bien! iftaintcnant, mon cher monsieur, je vous écoute.
LE VIEUX M0NS»EUR. — Vous avGz, madame, une fa^on de vouloir qui, je m'en doute asseir, a toujours été irrésistible.
LA VIEILLE DAME. — C'cst possiWe, — cela ne vous regarde pas. ('ontez-moi celte histoire.
LE VIEUX MONSIEUR. — Je VOUS dirai qu'elle est un peu haut troussée.
LÀ VIEILLE DAME. — Jc îc Verrai bien.
LE VIEUX MONSIEUR. — Soit ! la voici : — Histoire tfo mouton (!e la pré.-^iiîcnle.
■ LA VIEILLE DAME. — Ol.i'dà !
LE VIEUX MONSIEUR. -*' Du tcmps quo J'avais des cheveux...
LA VIEILLE DAME. — C'était, moûsieuF , J'imagiûe , avant la grande révolution ?
LB VIEUX iioNsiEun. -*-^ Oui, madame, et c'est une des choses excellentes qu'elle Qt disparaître. — Je les avais naturellement bouclés, en manière de toison, «t la poudre, que je ne leur ménageais point, venait en aide à la nature pour en faire à ma bonne mine un encadrement surprenant.
LA VIEILLE DAMB. — Jc VOUS ferai observer que je suis forcée de vous croire sur parole.
LE VIEUX MONSIEUR. — L'hôtcl quc voici, madame, était alors habité par le président de M"*, dont la femme, étant d'une famille de gens d'épée, n'avait jamais fort goûté la robe.
LA VIEILLE DAME. — Et VOUS étlCZ d'épéc î
LE VIEUX MONSIEUR. — Aussî vittî quc SOU mari était de Pobe. Il en résulta qu'une belle nuit... Mais, auparavant, il est bon de vous dire que, donnant tort dans les modes du jour, la charmante présidente sê faisait suivre partout d'un petit mouton tout enrubané de rose.
LA VIEILLE DAME. — Ellc était douc charmante, cette présidente?
LE VIEUX MONSIEUR. —Petite, fraîche, enfantine, sautillante, rusée comme un diable , et brave comme un lion.
LA VIEILLE DAME. — Pcstc ! voîlà uuc présidente bieû gaillarde ! "
LB VIEUX MONSIEUR. -^ Bref, vers la fin d*utie d6
2ad LE DIABLE A PARIS.
ces nuits dont je viens d'avoir Thonneur de vous parler, je m'esquivais par une fenêtre du premier, d'où j'avais coutume, à Taide d'un treillage, de descendre dans le jardin, quand un grand laquais du président m'appariit brutalement : je n'eus que le temps de sauter dans une plate -bande, non pas sans laisser une poignée de mes cheveux entre les mains du drôle.
— Le président , armé de cette fâcheuse pièce , entre à grand bruit chez sa femme, qui dormait comme une pauvre innocente. — Madame I madame ! — Monsieur! monsieur! dit la présidente. — Madame! en vérité, vous me direz de qui sont ces cheveux! — Cela, des cheveux I c'est de la laine ! Je vous prie de me laisser dormir. — De la laine ! de la laine! Il n'y a point de laine , madame ! c'est à moi que vous voulez la couper sur le dos ! Un homme vient de sauter dans le jardin par une fenêtre de votre appartement. — Et4)ien! qu'on le prenne! — Il est'parti, madame, vous savez bien qu'il est parti! — Ah ça! dit la présidente se mettant sur son séant, expliquezvous, monsieur. Que prétendez-vous avec vos cheveux ? — Ce ne sont pas mes cheveux, madame, ce sont ceux d'un autre, et voilà justement ce dont je me plains. Me dirçz-vous de qui sont ces cheveux?
— Pourquoi pas, si je le sais ? Montrez-les-moi, — Mais à peine les eut-elle regardés, qu'elle éclata de rire et se mit à mordre ses draps dans des convulsions de joie interminables. — Ah ! vraiment, dit-elle enOn au président ébahi, — je l'avais deviné, c'est mon
mouton ! Votre domestique et Perrette se seront fait une peur réciproque, et la pauvre bête se sera sauvée dans le jardin. — C'est là que je vous tiens, dit le président : depuis quand un mouton est-il poudré ? -*- Le mien l'est, monsieur, nous le poudrâmes hier soir, moi et ma fille de chambre, pour me divertir. — Il est inutile d'ajouter, madame, que Perrette fut en effet trouvée dans le jan in, et qu'elle était poudrée de la tête à la queue, et si agréable en cet état, que le président en faillit mourir de rire. Il n'eut garde de manquer à en faire le récit partout, finissant toujours par se tordre en disant : C'était le niouton de ma femme! — D'où l'on m'appela le mouton de la présidente. — Hélas I je fus heureux , madame, jusqu'au jour où la présidente, donnant de plus en plus dans la bergerie, se mit en tête qu'un seul mouton, — si bien poudré qu'il fût...
LA VIEILLE DAME. — Vertu de ma mèrel monsieur!
LE VIEUX MONSIEUR. —Plaît-il, madame?
LA VIEILLE DAME. — ' CoUtinUCZ.
LE VIEUX MONSIEUR. — Dc sortc qu'au bout d'un certain temps le président aurait dû dire , en bonne conscience : — Le troupeau de ma femme I
LA VIEILLE DAME. — Et qui habite l'hôtel aujourd'hui, cher monsieur?
LE VIEUX MONSIEUR. —Je ue sais. Vous comprendrez ma répugnance à y aller voir. La présidente émigra, et j'ai ouï dire qu'elle se remaria à Télranger.
LA VIEILLE DAHB. — Ah I fort bicu ! — Vous avez
flur votre tabatière un pastel qui me paraît distingué. C'est un portait.*, un portrait de femme 1...
LB VIEUX iiONSiBUR, souvianL — Vous êtes pénétrante, madame. Tenez, qu'en pen/sez-vous ?
LA viEiLLB DAME. *^ Amusez-vous à regarder la mienne pendant ce temps4à. (Us font t échange d« Uur$ tabatières.)
LE VIEUX iiONSiBUR , regardant la tabatière de la neilk dame. ^- Gel l c'est impossible !
hk viEitLE DAME. -^ Ab ça I permettes, chevalier. w0» |*en aurais autant à voua dire. -—Vous êtes un fat. Offrez -moi votre bras jusqu'à mon bôtel. Je ne sais tfop si je dois vous rendre mon portrait, que vous lUei montrer par les rues.
LE VIEUX MONSIEUR.-*^ De grâce, chère présidente I,., Et me permettez- vous de vous rendre ie mien ?...
LA VIEILLE DAME. — Je uo VOUS lo demsudais pas . '^ J^piue, portez Zamor. [Montrant le griffon) • Voilà , — avec vous , chevalier, — tout ce qui me reste de mon — troupeau. (Ile e^éloignenii*
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