‹ Le diable amoureuxChapitre 10 sur 45 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

« Voilà tout ce qui nous reste au monde , grâce à mes folies », dit le jeune comte au vieux savant, en lui montrant la tour... Hortensius lui tend la main, et semble lui dire : « Et moi donc, ne vous restai-je pas? pour vous aimer, pour vous servir... » Frédéric serre la main du vieillard avec effusion. . . « Plus rien , dit-il , c'est triste ! » Il s'assied, et paraît au désespoir... Hortensius va lui chercher des livres sur les rayons de la bibliothèque ; il les lui présente : « La lecture vous calmera, » dit-il. Frédéric parcourt plusieurs volumes avec distraction, et les rejette ensuite avec mépris. Il ouvre enfin un vieux et large manuscrit poudreux , sur la couverture duquel se trouvent tracés des caractères magiques.

A peine a-t-il lu quelques lignes qu'il paraît éprouver la plus vive surprise. Il montre le manuscrit à Hortensius, qui recule avec effroi. Il a l'air de dire à son élève que ces caractères cabalistiques le brûlent... Frédéric lui rit au nez ; il indique qu'il veut essayer l'effet de ce livre merveilleux. Il trace un cercle , et se place au milieu.

Hortensius se jette à ses pieds et le supplie de renoncer à cet affreux projet. Frédéric lui répond qu'il est ruiné, qu'il n'a plus rien sur la terre, et que le diable seul peut le secourir !.. La frayeur d'Hortensius redouble ; il exprime combien le diable serait horrible à voir : « Du tout » répond Frédéric ; « je veux en faire mon valet , mon esclave... mon page, comme celui-ci,» dit-il, en montrant le portrait du page de la légende ; puis , sans écouter davantage les supplications d'Hortensius, il commence une conjuration... A peine a-t-il fait une première évocation , le livre infernal à la main , que le tonnerre gronde , les lumières de la tour s'éteignent; de larges éclairs y répandent seuls une clarté blafarde!... Hortensius se sauve avec les signes du plus grand effroi. Frédéric redouble ses conjurations , il veut dompter l'esprit des ténèbres , le forcer à lui obéir... Toutà-coup , un bruit affreux se fait entendre : la foudre éclate. Frédéric, succombant à la terrible émotion de ce spectacle, s'évanouit au milieu de cette scène d'horreur.

La cheminée s'agrandit alors, le fond s'ouvre lentement; un long et pâle rayon de lune se projette dans l'obscurité

par l'ouverture, et sur ce jet lumineux s'avance majestueusement Belzébuth , l'œil en feu, le front terrible et menaçant ; à ses pieds est accroupie Urielle, démon de l'ordre féminin , blanche et pâle créature que le seul regard du maître fait trembler.

Belzébuth examine avec pitié le jeune homme évanoui : « Quoi! c'est là»semble-t-il dire « le mortel audacieux qui voulait me rendre son esclave , un pareil maître est indigne de moi, cette créature lui suffit, » dit-il, en désignant Urielle.

Sur un geste de Belzébuth , Urielle se lève : « Regarde » lui dit le démon en lui montrant Frédéric « voilà ton seigneur et ton maître. Je te donne à lui, tu lui obéiras en toutes choses , mais à condition que tu me le donneras à ton tour. Je le veux, il me le faut. »

Urielle s'approche alors du jeune comte évanoui ; elle tourne autour de lui, l'examine avec attention. Sa jeunesse , sa beauté la frappent de surprise et d'intérêt. Bientôt, son émotion redouble, la pitié s'empare d'elle ; un sentiment plus tendre paraît l'agiter, et, se jetant aux pieds de son maître infernal, elle semble lui demander grâce pour le jeune homme.

Belzébuth fait un geste terrible de colère et de menace. Urielle se prosterne et jure d'obéir. «Tu seras son varlet, son page , » lui dit Belzébuth , en désignant le portrait du page que Frédéric montrait au vieux savant à la scène précédente.

Urielle témoigne un vif regret d'être forcée de cacher son sexe ;... mais sur l'ordre impérieux du maître , elle s'agenouille à ses pieds... Un signe de Belzébuth la métamorphose tout-à-coup en un jeune et joli page. — Un cercle de feu l'entoure; elle se redresse alors, et jure au maître d'obéir. Une musique infernale éclate ! Le maître des enfers disparaît... La tour reprend son aspect ordinaire, et quand le jeune comte ouvre les yeux, il se trouve seul avec le petit page agenouillé devant lui et lui faisant respirer des sels.

Frédéric surpris ne sait que croire en le voyant : « Qui es-tu?» lui demande-t-il : «Ton esclave, » répond le page en souriant. « Ne m'as-tu pas appelé? » ajoute -t-il en lui montrant le livre magique. « Quoi ! » s'écrie Frédéric , « tu

serais?.. — Ordonne, et tu verras, répond Urielle... Frédéric, d'abord ému, se rassure bientôt et veut essayer son pouvoir... «Viens me servir, ■ dit-il au page, en s' affermissant dans son courage... < Qu'ordonnes-tu ? > répond Urielle... < Je veux d'abord un festin, une collation magnifique pour mon gouverneur et moi. i Sur un geste du page, une table grossière se couvre de cristaux, de vases d'or et de candélabres éclairant un somptueux repas. • C'est bien .» dit Frédéric... Le page s'approche du jeune homme pour lui baiser la main, mais Frédéric le repousse avec mépris... Le page confus s'éloigne en montrant un vif chagrin, et se retire dans un coin avec dépit.

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