‹ Le diable amoureux (volume 2)Chapitre 9 sur 14 · AU PRETENDU BIONDETTO · texte numérisé non relu

AU PRETENDU BIONDETTO

Je ne sais qui vous êtes, Madame, ni ce que vous pouvez faire chez don Alvare ; mais vous êtes trop jeune pour n'être pas excusable, et en de trop mauvaises mains pour ne pas exciter la compassion. Ce cavalier vous aura promis ce qu'il promet à tout le monde, ce qu'il me jure encore tous les jours, quoique déterminé à nous trahir. On dit que vous êtes sage autant que belle; vous serez susceptible d'un bon conseil. Vous êtes en âge, Madame, de réparer le tort que vous pouvez vous être fait : une âme sensible vous en offre les moyens. On ne marchandera point sur la force du sacrifice que l'on doit faire pour assurer votre repos ; il faut qu'il soit proportionné à votre état, aux vues que l'on vous a fait abandonner, à celles que vous pouvez avoir pour l'avenir, et par conséquent vous réglerez tout vous-même. Si vous persistez à vouloir être trompée et malheureuse et à en faire d'autres, attendez-vous à tout ce que le déses-

il DIABLE AMOU RI t ,

poir peut suggt'rer de plus violent à une rivale, .J'attends votre réponse.

Apiès avoir lu cette lettre, je la remis à BtOBdetta. «Répondez, lui dis-je, à cette femme qu'elle est folle, et vous savez mieux que moi combien elle l'est...

— Vous la connoissez, Don Alvare? N'appréhendez-vous rien d'elle?...

— J'appréhende qu'elle ne m'ennuie plus longtemps. Ainsi, je la quitte, et, pour m'en délivrer plus sûrement, je vais louer ce matin une jolie maison que l'on m'a proposée sur la Brenta. » Je m'habillai sur-le-champ et allai conclure mon marché. Chemin faisant, je réfléchissois aux menaces d'Olympia. « Pauvre folle! disois-je, elle veut tuer... » Je ne pus jamais, et sans savoir pourquoi, prononcer le mot.

Dès que j'eus terminé mon affaire, je revins chez moi, je dînai, et, craignant que la force de l'habitude ne m'entraînât chez la courtisane, je me déterminai à ne pas sortir de la journée.

Je prends un livre. Incapable de m'appliquer à

la lecture, je le quitte; je vais à la fenêtre, et la

foule et la variété des objets me choquent au lieu

de me distraire. Je me promène à grands pas dans

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tout mon appartement, cherchant la tranquillité de l'esprit dans l'agitation continuelle du corps.

Dans cette course indéterminée, mes pas s'adressent vers une garde-robe sombre, où mes gens renfermoient les choses nécessaires à mon service qui ne dévoient pas se trouver sous la main. Je n'y étois jamais entré; l'obscurité du lieu me plaît, je m'assieds sur un coffre et y passe quelques minutes.

Au bout de ce court espace de temps, j'entends du bruit dans une pièce voisine; un petit jour qui me donne dans les yeux m'attire vers une porte condamnée : il s'échappoit par le trou de la serrure, j'y applique l'œil.

Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin , les bras croisés , dans l'attitude d'une personne qui rêve profondément. Elle rompit le silence.

« Biondetta! Biondetta! dit-elle. Il m'appelle Biondetta ! C'est le premier, le seul mot caressant qui soit sorti de sa bouche. »

Elle se tait et paroît retomber dans sa rêverie. Elle pose enfin les mains sur le clavecin que je lui avois vu raccommoder. Elle avoit devant elle un livre fermé sur le pupitre; elle prélude, et chante à demi-voix en s'accompagnant.

LE DIABLE AMOUREUI 5 1

Je démêlai lur-le-cbamp que ce qu'elle chantoit

n'étoit pas une composition En prêtant

mieux l'oreille, j'entendis mon nom, celui d'Olympia; elle improvisoit en prose sur sa prétendue situation , sur celle de sa rivale , qu'elle trouvoit bien plus beureuse <|iie la sienne; enfin sur les rigueurs que j'avois pour elle et les soupçons qui occasionnoient une défiance qui m'éloignoit de mon bonheur. Elle m'auroit conduit dans la route des grandeurs, de la fortune et des sciences, et j'aurois fait sa félicité. « Hélas! disoit-elle, cela devient impossible. Quand il me connoîtroit pour ce que je suis, mes foibles charmes ne pourroient l'arrêter; une autre... »

La passion l'emportoit et les larmes sembloient la suffoquer. Elle se lève, va prendre un mouchoir, s'essuie et se rapproche de l'instrument; elle veut se rasseoir, et, comme si le peu de hauteur du siège l'eût tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, elle prend le livre qui étoit sur son pupitre, le met sur le tabouret, s'assied et prélude de nouveau.

Je compris bientôt que la seconde scène de musique ne seroit pas de l'espèce de la première. Je reconnus l'air d'une barcarolle fort en vogue alors à Venise. Elle le répéta deux fois; puis, d'une

voix plus distincte et plus assurée, elle chanta les paroles suivantes :

Hélas ! quelle est ma chimère, Fille du ciel et des airs !

Pour Alvare et pour la terre J'abandonne l'univers; Sans éclat et sans puissance, Je m'abaisse jusqu'aux fers; Et quelle est ma récompense?

On me dédaigne et je sers.

Coursiers, la main qui vous mène S'empresse à vous caresser ; On vous captive, on vous gêne; Mais on craint de vous blesser.

Des efforts qu'on vous fait faire Sur vous l'honneur rejaillit, Et le frein qui vous modère Jamais ne vous avilit.

Alvare, une autre t'engage Et m'éloigne de ton cœur :

Dis-moi par quel avantage Elle a vaincu ta froideur.

On pense qu'elle est sincère, On s'en rapporte à sa foi ; Elle plaît, je ne puis plaire :

Le soupçon est fait pour moi.

La cruelle défiance Empoisonne le bienfait.

On me craint en ma présence, En mon absence on me hait.

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Me» tourin.-ir., || 1rs |Qp| Je gémis, mais sans raison; Si je parle, j'en impose; Je me tais, c'est trahison.

Amour, tu lis l'imposture, Je passe pour l'imposteur; Ah ! pour venger notre injure, Dissipe enfin son erreur.

Fais que l'ingrat me connoisse, Et, quel qu'en soit le sujet, Qu'il déteste une foiblesse Dont je ne suis pas l'objet.

Ma rivale est triomphante, Elle ordonne de mon sort, Et je me vois dans l'attente De l'exil ou de la mort.

Ne brisez pas votre chaîne, Mouvemens d'un cœur jaloux : Vous éveilleriez la haine.

Je me contrains, taisez-vous.

Le son de la voix, le chant, le sens des vers, leur tournure, me jettent dans un désordre que je ne puis exprimer. « Etre fantastique, dangereuse imposture! m'écriai-je en sortant avec rapidité du poste où j'étois demeuré trop longtemps, peut-on mieux emprunter les traits de la vérité et de la nature? Que je suis heureux de n'avoir connu que d'aujourd'hui le trou de cette serrure! Comme je serois venu m'enivrer! combien j'aurois aidé à me

tromper moi-même ! Sortons d'ici. Allons sur la Brenta dès demain; allons-y ce soir. »

J'appelle sur-le-champ un domestique , et fais dépêcher dans une gondole ce qui m'étoit nécessaire pour aller passer la nuit dans ma nouvelle maison.

Il m'eût été trop difficile d'attendre la nuit dans mon auberge. Je sortis; je marchois au hasard. Au détour d'une rue, je crus voir entrer dans un café ce Bernadillo qui accompagnoit Soberano dans notre promenade à Portici. « Autre fantôme ! dis-je; ils me poursuivent. » J'entrai dans ma gondole, et courus tout Venise de canal en canal. Il étoit onze heures quand je rentrai. Je voulus partir pour la Brenta, et, mes gondoliers fatigués refusant le service, je fus obligé d'en faire appeler d'autres. Ils arrivent, et mes gens, prévenus de mes intentions, me précèdent dans la gondole, chargés de leurs propres effets. Biondetta me suivoit.

A peine ai-je les deux pieds dans le bâtiment que des cris me forcent à me retourner. Un masque poignardoit Biondetta. « Tu l'emportes sur moi! Meurs, meurs, odieuse rivale! »

L'exécution fut si prompte qu'un de mes gondoliers, resté sur le rivage, ne put l'empêcher. Il voulut attaquei l'assassin en lui portant le flambeau

Il DIABLE AMOUREUX 5 5

i! ni lei veux; un autre masque accourt et le re-

l'iui se ;i\ci mie action menaçante, une voix tonnante, qua je crus reconnoître pour celle de Bern.nlillo.

Hors de moi, je m'élance de la gondole. Les meurtriers ont disparu. A l'aide du flambeau, je vois Biondetta paie, baignée dans son sang, expirante.

Mon état ne sauroit se peindre. Toute autre idée s'efface. Je ne vois plus qu'une femme adorée, victime d'une prévention ridicule, sacrifiée à ma vaine et extravagante confiance, et accablée par moi jusque-là des plus cruels outrages.

Je me précipite, j'appelle en même temps le secours et la vengeance. Un chirurgien, attiré par l'éclat de cette aventure, se présente. Je fais transporter la blessée dans mon appartement, et, de crainte qu'on ne la ménage point assez , je me charge moi-même de la moitié du fardeau.

Quand on l'eut déshabillée, quand je vis ce beau corps sanglant atteint de deux énormes blessures qui sembloient devoir attaquer toutes deux les sources de la vie, je dis, je fis mille extravagances.

Biondetta, présumée sans connoissance, ne devoit pas les entendre; mais l'aubergiste et ses gens, un chirurgien, deux médecins, appelés, jugèrent

qu'il étoit dangereux pour la blessée qu'on me laissât auprès d'elle. On m'entraîna hors de la chambre.

On laissa mes gens auprès de moi; mais, un d'eux ayant eu la maladresse de me dire que la Faculté avoit jugé les blessures mortelles, je poussai des cris aigus. Fatigué enfin par mes emportemens, je tombai dans un abattement qui fut suivi du sommeil.

Je crus voir ma mère en rêve; je lui racontois mon aventure, et, pour la lui rendre plus sensible, je la conduisois vers les ruines de Portici.

« N'allons pas là, mon fils, me disoit-elle; vous êtes dans un danger évident. » Comme nous passions dans un défilé étroit où je m'engageois avec sécurité, une main tout à coup me pousse dans un précipice; je la reconnois, c'est celle de Biondetta. Je tombois, une autre main me retire, et je me trouve entre les bras de ma mère. Je me réveille encore haletant de frayeur. « Tendre mère! m'écriai-je, vous ne m'abandonnez pas, même en rêve!

« Biondetta, vous voulez me perdre! Mais ce songe est l'effet du trouble de mon imagination. Ah! chassons des idées qui me feroient manquer à la reconnoissance, à l'humanité. »

J'appelle un domestique et fais demander des

il DIABLI \MOURI

nouvelles.., « Deux chirurgiens veillent ; on a beaucoup tiré de sang, on i raini la fiè\ r<

Le lendemain, après l'appareil levé, on d< que los blessures n'étoienl dan que p ti la

profondeur; mais La Bèvre survient, redouble, et il Paul épuiser le sujet par «le nouvelles saignées.

Je fis tant d'instances pour entier dans l'appartement qu'il ne fut pas possible de s'y reluser. Biondetta avoit le transport et rcpétoit sans cesse mon nom. Je la regardois, elle ne m'avoit jamais paru si belle.

« Est-ce là, me disois-je, ce que je prenois pour un fantôme colorié, un amas de vapeurs brillantes, uniquement rassemblées pour en imposer à mes sens?

« Elle avoit la vie comme je l'ai , et la perd parce que je n'ai jamais voulu l'entendre, parce que je l'ai volontairement exposée. Je suis un tigre, un monstre.

« Si tu meurs, objet le plus digne d'être chéri et dont j'ai si indignement reconnu les bontés, je ne veux pas te survivre; je mourrai après avoir sacrifié sur ta tombe la barbare Olympia.

« Si tu m'es rendue, je serai à toi, je reconnoîtrai tes bienfaits, je couronnerai tes vertus, ta patience; je me lie par des liens indissolubles, et ferai mon devoir de te rendre heureuse par le sacri-

fice aveugle de mes sentimens et de mes volontés. »

Je ne peindrai point les efforts pénibles de l'art et de la nature pour rappeler à la vie un corps qui sembloit devoir succomber sous les ressources mises en œuvre pour le soulager.

Vingt et un jours se passèrent sans qu'on pût se décider entre la crainte et l'espérance; enfin la fièvre se dissipa et il parut que la malade reprenoit connoissance.

Je l'appelois ma chère Biondetta; elle me serra la main. Depuis cet instant, elle reconnut tout ce qui étoit autour d'elle. J'étois à son chevet : ses yeux se tournèrent sur moi ; les miens étoient baignés de larmes. Je ne saurois peindre, quand elle me regarda, les grâces, l'expression de son sourire. « Chère Biondetta! reprit-elle; je suis la chère Biondetta d'Alvare! » Elle vouloit m'en dire davantage : on me força encore une fois de m'éloigner.

Je pris le parti de rester dans sa chambre, dans un endroit où elle ne pût pas me voir. Enfin j'eus la permission d'en approcher. « Biondetta , lui dis-je, je fais poursuivre vos assassins.

— Ah ! ménagez-les, dit-elle; ils ont fait mon bonheur. Si je meurs, ce sera pour vous; si je vis, ce sera pour vous aimer. »

DIABL1 AMOUI

J'ai des raisons poui abl I ten-

dresse qui se passèrent entre nous jusqu'au temps où le-* médecins m'assurèrent que je pouvoi transporter Biondetta sui les bords de la Brents,

où l'air scroit plus propre à lui rendre ses forces. Nous nous y établîmes. Je lui avois donné deux femmes pour la servir dès le premier instant où son sexe fut avéré par la nécessité de panser ses blessures. Je rassemblai autour d'elle tout ce qui pouvoit contribuer à sa commodité, et ne m'occupai qu'à la soulager, l'amuser et lui plaire.

Ses forces se rétablissoient à vue d'oeil, et sa beauté sembloit prendre chaque jour un nouvel éclat. Enfin, croyant pouvoir l'engager dans une conversation assez longue sans intéresser sa santé : « O Biondetta! lui dis-je, je suis comblé d'amour, persuadé que vous n'êtes point un être fantastique, convaincu que vous m'aimez malgré les procédés révoltans que j'ai eus pour vous jusqu'ici. Mais vous savez si mes inquiétudes furent fondées. Développez-moi le mystère de l'étrange apparition qui affligea mes regards dans la voûte de Portici. D'où venoient, que devinrent ce monstre affreux, cette petite chienne, qui précédèrent votre arrivée? Comment, pourquoi les avez-vous remplacés pour vous attacher à moi? Qui étoient-ils? qui êtei-

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vous? Achevez de rassurer un cœur tout à vous et qui veut se dévouer pour la vie.

— Alvare, répondit Biondetta, les nécromanciens, étonnés de votre audace, voulurent se faire un jeu de votre humiliation et parvenir par la voie de la terreur à vous réduire à l'état de vil esclave de leurs volontés. Ils vous préparoient d'avance à la frayeur en vous provoquant à l'évocation du plus puissant et du plus redoutable de tous les esprits, et, par le secours de ceux dont la catégorie leur est soumise, ils vous présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir d'effroi si la vigueur de votre âme n'eût fait tourner contre eux leur propre stratagème.

« A votre contenance héroïque, les Sylphes, les Salamandres, les Gnomes, les Ondins, enchantés de votre courage, résolurent de vous donner tout l'avantage sur vos ennemis.

« Je suis Sylphide d'origine, et une des plus considérables d'entre elles. Je parus sous la forme de la petite chienne ; je reçus vos ordres, et nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir. Plus vous mettiez de hauteur, de résolution, d'aisance, d'intelligence, à régler nos mouvemens, plus nous redoublions d'admiration pour vous et rie zèle.

Il DIABLI AMOUREUX 'il

» Vous n'ordonnAtes 'l<- voui tcrvir en page, de vous ainnsci in | .mi.iii u e. Je me soumis avec joie, et goûtai <l<' tels charmes dans mon obéissance que I' icsolus de vous la vouer pour toujours.

« Décidons, me disois-je, mon état et mon bonheur. Abandonnée dans le vague de l'air à une incertitude nécessaire, sans sensations, sans jouissances, et esclave des évocations des cabalistes, jouet de leurs fantaisies, nécessairement bornée dans mes prérogatives comme dans mes connoissances, balancerois-je davantage sur le choix des moyens par lesquels je puis ennoblir mon essence?

« Il m'est permis de prendre un corps pour m'associcr à un sage : le voilà. Si je me réduis au simple état de femme, si je perds par ce changement volontaire le droit naturel des Sylphides et l'assistance de mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer et d'être aimée. Je servirai mon vainqueur, je l'instruirai de la sublimité de son être, dont il ignore les prérogatives ; il nous soumettra, avec les élémens dont j'aurai abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Il est fait pour être le roi du monde, et j'en serai la reine, et la reine adorée de lui.

« Ces réflexions, plus subites que vous ne pouvez le croire dans une substance débarrassée d'organes.

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me décidèrent sur-le-champ. En conservant ma figure, je prends un corps de femme pour ne le quitter qu'avec la vie.

« Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperçus que j'avois un cœur. Je vous admirois, je vous aimois; mais que devins-je lorsque je ne vis en vous que de la répugnance, de la haine ! Je ne pouvois ni changer, ni même me repentir. Soumise à tous les revers auxquels sont sujettes les créatures de votre espèce, m'étant attiré le courroux des esprits, la haine implacable des nécromanciens, je devenois, sans votre protection, l'être le plus malheureux qui fût sous le ciel : que dis-je? je le serois encore sans votre amour. »

Mille grâces répandues dans la figure, l'action, le son de la voix, ajoutoient au prestige de ce récit intéressant. Je ne concevois rien de ce que j'entendois; mais qu'y avoit-il de concevable dans mon aventure ?

« Tout ceci me paroît un songe, me disois-je ; mais la vie humaine est-elle autre chose ? Je rêve plus extraordinairement qu'un autre, et voilà tout.

« Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours de l'art, arriver presque aux portes de la mort en passant par tous les termes de l'épuisement et de la douleur.

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« L'hommo fut un nsvmblagc d'un peu de boue et d'eau : pourquoi une femme ne scroit-clle pas faite »l<' rosée, de vtpeurs terrestres et de rayons de lumière, dea débris d'un arc-en-ciel condensés? Où est le possible? où est l'impossible? »

Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon penchant en croyant consulter ma raison. Je comblois Biondetta de prévenances, de caresses innocentes. Elle s'y prètoit avec une franchise qui m'enchantoit , avec cette pudeur naturelle qui agit sans être l'effet des réflexions ou de la crainte.

Un mois s'étoit passé dans des douceurs qui m'avoient enivré. Biondetta, entièrement rétablie, pouvoit me suivre partout à la promenade. Je lui avois fait faire un déshabillé d'amazone : sous ce vêtement, sous un grand chapeau ombragé de plumes, elle attiroit tous les regards, et nous ne paroissions jamais que mon bonheur ne fît l'objet de l'envie de tous ces heureux citadins qui peuplent, pendant les beaux jours, les rivages enchantés de la Brenta; les femmes mêmes sembloient avoir renoncé à cette jalousie dont on les accuse, ou subjuguées par une supériorité dont elles ne pouvoient disconvenir, ou désarmées par un maintien qui annonçoit l'oubli de tous ses avantages.

Connu de tout le monde pour l'amant aimé d'un objet aussi ravissant, mon orgueil égaloit mon amour, et je m'élevois encore davantage quand je venois à me flatter sur le brillant de son origine.

Je ne pouvois douter qu'elle ne possédât les connoissances les plus rares, et je supposois avec raison que son but étoit de m'en orner; mais elle ne m'entretenoit que de choses ordinaires, et sembloic avoir perdu l'autre objet de vue. « Biondetta, lui dis-je un soir que nous nous promenions sur la terrasse de mon jardin, lorsqu'un penchant trop flatteur pour moi vous décida à lier votre sort au mien, vous vous promettiez de m'en rendre digne en me donnant des connoissances qui ne sont point réservées au commun des hommes. Vous parois-je maintenant indigne de vos soins ? Un amour aussi tendre, aussi délicat que le vôtre, peut-il ne point désirer d'ennoblir son objet ?

— O Alvare ! me répondit-elle, je suis femme depuis six mois, et ma passion, il me le semble, n'a pas duré un jour. Pardonnez si la plus douce des sensations enivre un cœur qui n'a jamais rien éprouvé. Je voudrois vous montrer à aimer comme moi, et vous seriez par ce sentiment seul au-dessus de tous vos semblables; mais l'orgueil humain aspire à d'autres jouissances. L'inquiétude naturelle

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ne lui permet pti de saisi] do bonbeai s'il n'en peut envisager un plus grand dans h perspective. Oui, je vous instruirai, Alvarc. J'oubliois avec plaisir mon intérêt; il le veut, puisque je dois retrouvei ma grandeur dans la vôtre; mais il ne suffit pas il.' me promettre d'être à moi, il faut que vous vous donniez, et sans réserve, et pour toujours. »

Nous étions assis sur un banc de gazon, sous un abri de chèvrefeuille, au fond du jardin ; je me jetai à ses genoux.

« Chère Biondetta, lui dis-je, je vous jure une fidélité à toute épreuve.

— Non, disoit-elle, vous ne me connoissez pas! vous ne vous connoissez pas! Il me faut un abandon absolu ; il peut seul me rassurer et me suffire. »

Je lui baisois la main avec transport et redoublois mes sermens; elle m'opposoit ses craintes. Dans le feu de la conversation , nos têtes se penchent, nos lèvres se rencontrent... Dans le moment, je me sens saisir par la basque de mon habit et secouer d'une étrange force.

C'étoit mon chien, un jeune danois dont on m'avoit fait présent. Tous les jours je le faisois jouer avec mon mouchoir. Comme il s'étoit Le Diable amoureux. 9

échappé de la maison la veille, je Pavois fait attacher pour prévenir une seconde évasion. Il venoit de rompre son attache; conduit par l'odorat, il m'avoit trouvé, et me tiroit par mon manteau pour me montrer sa joie et me solliciter au badinage. J'eus beau le chasser de la main, de la voix, il ne fut pas possible de l'écarter; il couroit, revenoit sur moi en aboyant; enfin, vaincu par son importunité, je le saisis par son collier et le reconduisis à la maison.

Comme je revenois au berceau pour rejoindre Biondetta, un domestique, marchant presque sur mes talons, nous avertit qu'on avoit servi, et nous fûmes prendre nos places à table. Biondetta eût pu y paroître embarrassée. Heureusement nous nous trouvions en tiers : un jeune noble étoit venu passer la soirée avec nous.

Le lendemain, j'entrai chez Biondetta, résolu de lui faire part des réflexions sérieuses qui m'avoient occupé pendant la nuit. Elle étoit encore au lit, et je m'assis auprès d'elle. « Nous avons, lui dis-je, pensé faire hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes jours. Ma mère veut absolument que je me marie. Je ne saurois être à d'autre qu'à vous, et ne puis point prendre d'engagement sérieux sans son aveu. Vous regardant

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déjà comme ma femme, chère Bioodetta, mon devoii en de vous respei tei .

— Eh! no dois-jc pas vous respectai vousméme, Alvare? Mus ce sentiment ne scroit-il pas le poison de l'amour ?

— Vous vous trompez, repris-je, il eu est l'asmnement.

— Bel assaisonnement, qui vous ramène à mot d'un air glacé et me pétrifie moi-même! Ah! Alvare! Alvare! je n'ai heureusement ni rime ni raison, ni père ni mère, et veux aimer de tout mon cœur sans cet assaisonnement-là. Vous devez des égards à votre mère : ils sont naturels; il suffit que sa volonté ratifie l'union de nos coeurs : pourquoi faut-il qu'elle la précède ? Les préjugés sont nés chez vous au défaut de lumières, et, soit en raisonnant, soit en ne raisonnant pas, ils rendent votre conduite aussi inconséquente que bizarre. Soumis à de véritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou impossible ou inutile de remplir; enfin, vous cherchez à vous faire écarter de la route dans la poursuite de l'objet dont la possession vous semble la plus désirable. Notre union, nos liens, deviennent dépendans de la volonté d' autrui. Qui sait si doha Mencia me trouvera d'assez bonne maison pour entrer dans celle de Maravillas? Et

je me verrois dédaignée, ou, au lieu de vous tenir de vous-même, il faudroit vous obtenir d'elle! Est-ce un homme destiné à la haute science qui me parle, ou un enfant qui sort des montagnes de l'Estramadure? Et dois-je être sans délicatesse quand je vois qu'on ménage celle des autres plus que la mienne? Alvare ! Alvare ! on vante l'amour des Espagnols; ils auront toujours plus d'orgueil et de morgue que d'amour. »

J'avois vu des scènes bien extraordinaires, je n'étois point préparé à celle-ci. Je voulus excuser mon respect pour ma mère; le devoir me le prescrivoit, et la reconnoissance, l'attachement, plus forts encore que lui. On ne m'écoutoit pas... «Je ne suis pas devenue femme pour rien, Alvare : vous me tenez de moi, je veux vous tenir de vous. Dona Mencia désapprouvera après, si elle est folle : ne m'en parlez plus. Depuis qu'on me respecte, qu'on se respecte, qu'on respecte tout le monde, je deviens plus malheureuse que lorsqu'on mehaïssoit. » Et elle se mit à sangloter.

Heureusement je suis fier, et ce sentiment me garantit du mouvement de foiblesse qui m'entraînoit aux pieds de Biondetta pour essayer de désarmer cette déraisonnable colère et faire cesser des larmes dont la vue seule me mettoit au désespoir.

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Je passai dam mot cabinet, in m'y m» humant,

on m'eûl rendu serHce. Enfin, craignant l'issue des combats qu« j'éproutoil, je cours a ma gondole : une des femmes de Biondetta se trouve sur mon ilit'inin. « Je vais à Venise, lui dis-jc; j'y deviens nécessaire pour la suite du procès intenté à Olympia. » Et sur-le-champ je pars, en proie aux plus dévorantes inquiétudes, mécontent de Biondetta, et plus encore de moi, voyant qu'il ne me restoit à prendre que des partis lâches ou désespérés.

J'arrive à la ville, je touche à la première calle ; je parcours d'un air effaré toutes les rues qui sont sur mon passage, ne m'apercevant point qu'un orage affreux va fondre sur moi, et qu'il faut m'inquiéter pour trouver un abri.

C'étoit dans le milieu du mois de juillet. Bientôt je fus chargé par une pluie abondante mêlée de beaucoup de grêle.

Je vois une porte ouverte devant moi : c'étoit celle de l'église du grand couvent des Franciscains ; je m'y réfugie.

Ma première réflexion fut qu'il avoit fallu un semblable accident pour me faire entrer dans une église depuis mon séjour dans les États de Venise; la seconde fut de me rendre justice sur cet entier oubli de mes devoirs.

7o LE DIABLE AMOUREUX

Enfin, voulant m'arracher à mes pensées, je considère les tableaux, et cherche à voir les monumens qui sont dans cette église : c'étoit une espèce de voyage curieux que je faisois autour de la nef et du chœur.

J'arrive enfin dans une chapelle enfoncée et qui étoit éclairée par une lampe, le jour extérieur n'y pouvant pénétrer; quelque chose d'éclatant frappe mes regards dans le fond de la chapelle : c'étoit un monument.

Deux génies descendoient dans un tombeau de marbre noir une figure de femme; deux autres génies fondoient en larmes auprès de la tombe.

Toutes les figures étoient de marbre blanc, et leur éclat naturel, rehaussé par le contraste, en réfléchissant vivement la foible lumière de la lampe, sembloit les faire briller d'un jour qui leur fût propre et éclairer lui-même le fond de la chapelle.

J'approche, je considère les figures : elles me paroissent des plus belles proportions, pleines d'expression et de l'exécution la plus finie.

J'attache mes yeux sur la tête de la principale figure. Que deviens-je? Je crois voir le portrait de ma mère. Une douleur vive et tendre, un saint respect, me saisissent. « O ma mère ! est-ce pour m'avertir que mon peu de tendresse et le désordre

de ma . < tua conduiront au tombeau que ce simulacre emprunte ici voire ressemblance chérie? 0 la plus digne des femmes ! tout égaré qu'il est, votre Alvare vous a conservé tous vos droits sur son cœur. Avant de s'écarter de l'obéisqu'il vous doit, il mourroit plutôt mille fois : il en atteste ce marbre insensible. Hélas! je suis dévoré de la passion la plus tyrannique; il m'est impossible de m'en rendre maître désormais. Vous venez de parler à mes yeux, parlez, ah ! parlez à mon cœur, et, si je dois la bannir, enseignez-moi comment je pourrai faire sans qu'il m'en coûte la vie. »

En prononçant avec force cette pressante invocation, je m'étois prosterné la face contre terre, et j'attendois dans cette attitude la réponse que j'étois presque sûr de recevoir, tant j'étois enthousiasmé.

Je réfléchis maintenant, ce que je n'étois pas en état de faire alors, que, dans toutes les occasions où nous avons besoin de secours extraordinaires pour régler notre conduite, si nous les demandons avec force, dussions-nous n'être pas exaucés, au moins, en nous recueillant pour les recevoir, nous nous mettons dans le cas d'user de toutes les ressources de notre propre prudence. Je méritois

d'être abandonné à la mienne, et voici ce qu'elle me suggéra : « Tu mettras un devoir à remplir et un espace considérable entre ta passion et toi; les événemens t'éclaireront. »

« Allons , dis-je en me relevant avec précipitation, allons ouvrir mon cœur à ma mère, et remettons-nous encore une fois sous ce cher abri. »

Je retourne à mon auberge ordinaire, je cherche une voiture, et, sans m'embarrasser d'équipages, je prends la route de Turin pour me rendre en Espagne par la France; mais avant je mets dans un paquet une note de trois cents sequins sur la banque et la lettre qui suit :

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