‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 11 sur 60 · CHAPITRE XJI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XJI

Une fleur des champs à Paris. — Le facteur. — Un prix Montyon.

Lorsqu'au bout tf un instant, la fumée se fut peu à peu-dissipée, un hA*rible spectacle s'offrit aux regards' dô^ la foule : le toit de la maison venait de s*enfoB«er et-, de ce magnifique hôtel habité par vingt locataires différents, il ne restait plus que les quatre muraille» emruine. Au cri poussé par tous ceux qui assistaient à cette scène- lugubre, succéda* un* moment de si-lenoe et d'anxiété ; bientôt un bruit* circula dans'les^ groupes: dix personnes, répélaiU-on, avaienlïpéri dans l'incendie!... Le baron rassura Gaston* de Gha* vrièresv qui déjà déplorait la perte âgnalée, en lui rappelant que, toute» les fois qu'il s'agit d'une fâk cheuse nouvelle, l'esprit humain* a une tendance na*» turelle vers l'amplification» En- effet, un officier de* police, arrivé là pour faire une enquête, ne- tardai pas à constater qu'wne seuJs victime avait payé poup-

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iSO LE DIABLE BOITEUX A PARIS

les autres; que, de plus, cette même victime était précisément la cause involontaire du sinistre. Quelques paroles recueillies dans les mille conversations qui se croisaient» d'un groupe à l'autre, apprirent à Gaston qu'il s'agissait d'une jeune femme d'une beauté remarquable, et son intérêt alla croissant. Le baron, voulant satisfaire sa curiosité, le laissa un instant, revint au bout de quelques minutes et, le prenant à part, lui raconta ce qu'il venait d'apprendre :

— Nathalie appartenait à une pauvre famille du Morvan ; c'était une honnête fille douée d'une beauté peu commune; elle était venue à Paris pour y trouver une condition. Elle tomba entre les mains d'un de ces agents femelles de la traite des blanches, qui, malgré la vigilance de la police, continuent à s'exercer dans la capitale au profit de la débauche, et elle succomba aux pièges qui lui étaient tendus. Se voyant perdue, Nathalie résolut alors de tirer le meilleur parti de la position où elle s'était involontairem^it placée. Elle prit des maîtres qui développèrent rapidement ses facultés intellectuelles , et bientôt elle donna le ton à cette société interlope qui s'agitait autour d'elle... Au milieu de sa vie de dissipation, Nathalie avait cependant su conserver une sorte de dignité qui peut-être contribuait à ses succès. Elle n'avait pas perdu le souvenir de son village et de ses parents, et, par un intermédiaire discret , elle leur faisait parvenir régulièrement des sommes assez

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fortes. Elle était, leur écrivait-elle, placée dans une importante administration commerciale, et la maison, à laquelle elle s'était rendue utile, l'avait associée à ses bénéfices.

Avant-hier, Nathalie apprit de son correspondant que ses parents lui ménageaient une surprise. Ayant su, par une circonstance fortuite, son adresse, ils avaient arrangé leurs affaires et s'étaient, le jour même, mis en route pour Paris afin de passer quelque temps avec leur fille qui ne pouvait leur rendre visite au pays... Quand elle reçut cette lettre, elle soupait eo assez nombreuse compagnie ; elle se montra rayonnante de gaieté et pleine d'affectueuses attentions pour ses convives. Après leur départ, elle s'enferma dans sa chambre et se mit à remonter, par la pensée, ce long passé qui, pour elle, avait coulé si vite et si diversement ; elle revit, comme en un songe passager, toute cette caifdide et joyeuse existence du hameau natal; la blanche chaumière à mi-côte de la vallée, les verts marronniers de la montagne, le clocher bleu du village ; elle entendit la naïve chanson de ses compagnes, les bêlements du troupeau, la voix du coq sonnant ses fanfares d'amour sur les foins de la meule; elle crut reconnaître de loin, là-bas, sur le seuil du logis champêtre, cette suave apparition qui résume toutes les joies de la terre, et qui n'était autre que la douce figure de sa mère lui souriant et l'appelant, comme aux beaux jours de l'enfance. Toute cette belle poésie des souvenances évanouies

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i» LB- DIABUE BOrrSnX A PÂRI&

yiat resplendir à ses yeux et dans son cœur; puis, serqpliant sur la réalité présente^ la paui^re'fiUë déchue comprit toute Thorreur de sa situation. Cette mère adorée, ce père irrité, ils allaient Tenir, ils allaient deviner et maudire cette vie déshonorée... La maudire !... ohl plutôt, bien plutôt la mortl 1 Alors, râwie troublée, la main ftémissantCi elle s'enferma; puis alluma plusieurs réchauds de charbon et' échappa parle suicide à la honte qu'elle ne se sentait pas la fofOe d'affronter. Uh rideau du lit sur lequel elle s'était étendue prit feu à l'un de ces réchauds, et... vous savez le reste, ajouta le baron en montrant l'immMse incendie.

— Oh! pauvre femme ! s'écria Gaston, tout en la blftmant je ne puis m'empêcher de l'estimer; le vioe* a donc aussi ses vertus.

Des cris déchirants retentirent' tout à coup. Uft* vieillard et une vieille femme, qu'à leurs habits on reconnaissait pour de bons paysans de la Bourgogne ou du Nivernais, se précipitèrent vers les débris fu*mants de cette maison. — ^ Ma fille I mon enfant! ma pauvre Nathalie 1 criaient-ils avec l'accent de la plus poigsanle douleur... Tout le monde s'écarta respectueusement, et quelques personnes seulement entou*rèreoat ces pauvres gens pour les empêcher de se* précipiter dans le brasier. Gaston sentit des larme» couler sur sa joue.

-* Malheureux parents , dit41, qui n'ont pu re*trouver leur enfant vivante I

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— IMtes plutôt heureux père et plus heureuse mère, reprit le baron, car ils ignoreront toujours ce' que fut leur fille.

— Mais ils savent sa mort!... répondit le jeune homme.

— C'est vrai, lui murmura le vieillard, mais ils ne savent pas sa vie.

Un homme du peuple qui s'était associé aux nobles efforts des pompiers, parut en ce moment et remit à l'officier de police un sac intact qui contenait de l'or; on constata qu'il renfermait une somme de quatre mille francs. On félicitait hautement cet homme dont on vantait la probité; Gaston luimême exprimait son admiration. Le baron s'indignait au contraire des éloges qu'on donnait à une action si simple.

— Pour moi, disait-il, je n'ai jamais compris qu'on ne trouvât pas tout naturel de rendre ce qui ne nous appartient pas à celui à qui cela appartient. Quoi ! votre pied heurte, en passant, un sac contenant peutêtre toute la fortune d'un père de famille, et vous hésiterez à ne pas la lui voler l... il faut avoir une bien mauvaise opinion de l'humanité pour en être réduit à accorder son admiration à celui qui ne fait quetrès^trictementson devoir; car enfin, cet homme se trouve placé entre deux actions qui n'ont pas d'intermédiaire: ou il gardera le sac, et alors c'est un voleur, ou il le restituera, et en ceci il n'accomplit qu'un acte tout ordinaire de la vie sociale. Dans le premier

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cas, la police et la gendarmerie sont là, et, dans le second, il n'a pas plus mérité que tout individu qui, vous rencontrant la nuit sur le pont Neuf ou dans la solitude des Champs-Elysées, passe son chemin sans vous demander la bourse ou la vie. Voyez : dans Farmée, à qui donne-t-on la croix d'honneur ? à celui qui a fait plus que son devoir, et non à l'homme qui s'est tout uniment conduit en bon soldat; et dans le monde lui-même, est-ce qu'on accorde des éloges exceptionnels à la femme qui conserve à son mari la fidélité promise? non pas!... Admirez M"»® de la Valette risquant sa vie et sa liberté pour sauver son époux ; admirez Éponine partageant volontairement, pendant dix ans, l'horrible séquestration de Sabinus; je le veux bien, parce que, dans leur dévouement,il y a quelque chose qui s'élève au-dessus des prescriptions du simple devoir; mais, donner l'auguste nom de vertu ou d'héroïsme à des actes qui ne sont que le régulier accomplissement des préceptes de la loi sociale et de la loi naturelle, c'est dégrader le cœur, l'âme et l'esprit humains ; c'est supposer hautement qu'il y a mérite à ne pas faire le mal... Tous les jours on lit dans les journaux: — « Une montre a » été trouvée i)ar un tel, qui n'a pas hésité à la rap- » porter à son propriétaire; honneur à ce vertueux » citoyen, dont nous nous estimons heureux de pou- » voir publier la belle action 1... » Quant à moi, je vous déclare que je poursuivrais en diffamation le journaliste qui me ferait une telle insulte. Et que

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dira la postérité qui lira de telles notes historiques ? Évidemment elle pensera que, du temps des aïeux, réquité, rbonneur et la probité étaient choses si rares, que les feuilles publiques saisissaient avec empressement la précieuse occasion de les constater... Tenez, continua le baron en montrant un personnage vêtu d'un habit bleu à collet rouge, voici un homme qui, tous les jours, à ce compte, pratique sur une immense échelle la vertu, la probité et le désintéressement. La confiance générale dépose sans crainte, entre ses mains, non-seulement les innombrables valeurs qui sont la représentation de la fortune publique et privée, mais elle laisse à sa libre disposition la connaissance des secrets les plus intimes, et parfois les plus dangereux. 11 ne tiendrait qu'à lui, si j'en crois l'opinion de ces louangeurs généreux, de s'approprier tout ce que la société a de plus précieux, et pourtant nul ne songe à vanter sa discrétion et sa vertu, et l'on a raison : il ne fait que son devoir... De plus, cet homme que vous voyez là est un de ces intrépides voyageurs que rien n'arrête : la pluie, le vent, la grêle et le tonnerre , le chaud et le froid, la neige ou l'orage, il brave tout. Chaque jour, il affronte et défie les éléments; l'émeute ni les révolutions ne suspendent sa marche, ou, si elles la retardent parfois, ce n'est que pour quelques instants, et bientôt il reprend, avec plus d'ardeur, le cours de ses pérégrinations. A l'heure qu'il est, il a fait, à peu près, quatre fois

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19e LB DTÂBLE BOITEUX A PARIS

le tour du monde ^ et n'en est pas plus disposée se reposer.

-^ Quatre ft»8 le tour du monde! s'écria Gaston, c'est inouï ! . . . Que de clîoses cet homme exceptionnel a. dû voir et observer! que de peuples, que de pays, que deiaœurs il a dû étudier!

— Habituez-vous donc, jeune enthousiaste, inter-^ rompit le baron, à ne jamais juger les choses et surtout les hommes sur le simple énoncé d'un fait, sasas^ l'avoir approfondi... Cette sorte de Juif errant qui jamais ne s'arrête , ce pérégrinateur constant qui a fait phis de chemin , à lui seul, que n'en ont parcouru Rubinquis, Marco-Paulo, Dumont d'Urviile, la Peyrouse, Cook, Bruck et Solander ; ce voyageur n*a ja»maôs rien vu, rien observé, rien étudié, attendu que sa course a commiencé, tous les ma^insv à la rue Jean- Jacques Rousseau, et a fini, chaque soir, à son- point de départ ; c'est tout prosaïquement un facteur de la Poste aux lettres.

— Eh quoi! vous prétendez qu'il a fait quatre fois le tour du monde I... Comment expliquer cela?

— Par la plus simple multiplication : le fa(îteur, pour l'exercice de ses fonctions,- parcourt, chaque jour, 5 lieues : soit 150 par mois, 1,800 par an... Or, il y a 20 ans que ce paisible citoyen fait cet honnête métier; multipliez 1,800 par 20, vous aurez un total de trente-six mille, ni plus ni moins.

— CW incroyable, fil Gaston; et pourtant c'est vrail...

— Eh I mon cher, que serait-ce donc, si , au lieu d'un tranquille facteur, vous preniez, pour base, un conducteur jje train de chemin de fer? celui qui, par exemple, allant de Paris à la frontière belge , part tous- les jours de l'embarcadère du Nord pour Quiévrain> et revient coucher à Paris, faisant ainsi unira* jet quotidien de 100 lieues !... soit 36,000 lieues par an, juste ce que notre facteur a mis 20 ans à parcMirir... Quand, au bout de sa carrière, le conducteur aura exercé pendant une trentaine d'années, terme de sa retraite... calculez...

— Il aura parcouru 1 million plus 80,000 lieues ( s'écria Gastcm.

— Eh bien , qu'il persévère , riposta le baron en riant, et il finira par arriver au soleil ou à Mercure... Et vous voyez bien qu'en y regardant de près , les actions humaines qui paraissent les plus extraordinaires sont, dans le fond, excessivement simples : à première vue, cet homme, ayant fait l'équivalent de quatre ou cinq tours du monde, vous a paru quelque chose de parfaitement remarquable. 11 en est de même dfe la vertu qui, vue au microscope, perd beaucoup de ses droits à l'admiration; faire cinq lieues par jour, trouver une montre ou un sac d'argent sont des faits fort naturels ; mais trente-six mille lieues par an et le trésor rendu , voilà où commence le miracle ; c'est une affaire démultiplication dans le

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premier cas, et, si je n'avais horreur du calembour, j'ajouterais que, dans le second, c'est une victoire remportée sur le désir déshonnête d'une... soustraction.

— Je suis complètement de votre avis, dit Gaston; toutefois, je ne blâme pas d'une façon absolue les encouragements donnés à la probité ou à la vertu, en matière de restitution.

— Il faut donc admettre que la société ressemble à ces rives désolées qu'habitent des tribus sauvages : là, quand mugit la tempête, vous voyez accourir sur les bords de la mer les hideux indigènes de la côte; couchés à plat-ventre le long des récifs, ils guettent le naufrage des navires en détresse; ils font des vœux ardents pour que la vague les réduise en pièces et les pousse vers les^écueils. Le bâtiment échoue, il est jeté sur lesbrisants ; alors, comme des ours des mers polaires, tous ces hommes se redressent, poussent un cri funèbre et se jettent sur tous les objets que le remous de la tempête dépose sur le rivage. Ce sont des épaves, et, aux yeux de certains peuples, les épaves sont de bonne prise et de bonne garde... De cette action barbare à celle dont nous parlions tout à l'heure, il n'y a qu'un pas: si vous admettez que s'abstenir de ramasser les épaves qui tombent de nos poches est un acte qui mérite une récompense, vous n'êtes pas loin d'admettre que le contraire n'est pas blâmable; car, Helvétius l'a dit très - justement : c( Récompenser un acte, c'est déclarer explicitement

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que le récompeQsé eût pu agir autremeDt, sans mal faire. »

— Que devient alors le système Montyon? objecta le jeune homme.

— Oh! sans contredit, M. de Montyon fut un admirable modèle que beaucoup deyraientimiter ; mais, pour vous peindre d'un mot tout ce que je pense de Tapplicalion de ses legs rémunératoires, je n'ai qu'à ouvrir le catalogue des prix accordés par l'Académie à ce qu'elle appelle vertu : tenez et jugez.

Ce disant, le baron tira de sa poche une espèce de programme et, s'arrètant sous un bec de gaz, il lut :

a Un honnête ouvrier,lenomméX... gagnait à peine de quoi vivre, lorsqu'il apprit que sa vieille mère, réduite à la plus profonde misère, avait été trouvée demandant l'aumône; sans hésiter X... la fit venir avec lui, partagea son pain et son lit, soigna la pauvre femme , pansa ses plaies et travailla une partie de ses nuits pour augmenter son faible salaire ; un prix de cinq cents francs est accordé à ce vertueux fils. 0

— Bien entendu, interrompit le vieillard, que je vous extrais sèchement le sens du rapport; j'en écarte toute la miroitante phraséologie, toutes les poétiques périodes qui entortillent le fait comme les bandelettes sacrées qui enveloppent la momie ; mais il n'en est pas moins vrai qu'un fils peut être prc-

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4i0 LE DIIBI^B BOIXeUX A PAAIS

damé vertueux pour avoir empédié sa mère de mourir de faim, et que tous les jours on récompense de pareilles abndgaUoM ; il suffit d'ua éloquent rapporteur et d*un auditoire convenablement pr#isposé.

Gaston hoclia la tête, car ce scepticisme n'allait pas à sa juvénile candeur, ei il suivit le baron tout en réfléchissant à son étrange morale.

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