‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 12 sur 60 · CHAPITRE XIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIll

Les bals vmsqoés. — Le donno rose. — Les eabinets partiovlien.

Le baron et soq compagnon qui semblaient prendre goût à la promenade nocturne, Tenaient d'arriver sur les boulevards sans s'en apercevoir. Une longue file de voitures stationnait à la porte d'un théâtre, et Gaston la fit remarquer à son guide en s'étomiaDt que le spectacle ne fût pas encore terminé à une heure aussi avancée de la nuit.

— Ce n'est point un spectacle^ lui répondit le vieillard, c'ept mieux encore : c'est un bal masqué.

Gomme Gaston paraissait regarder avec un certain intérêt les mille déguisements qui descendaient de ces équipages pour gravir le péristyle, le baron lui demanda s'il avait assisté quelquefois à un de ces divertissements.

— Jamais, répondit-il.

— £h bien I entrons^ l'étude en vaut

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Nos deuï héros se dirigèrent vers la porte dont les triples vantaux, semblables aux trois gueules du Cerbère antique, engloutissaient des torrents de dominos et de costumes de toute espèce. Cette immense queue d'hommes et de femmes se précipitant et se dévidant dans le vaste réservoir de ce théâtre, rappelait ces rouleaux de soie où de velours se déroulant sur un cylindre mû par la vapeur.

Les sons d'un formidable orchestre arrivaient à travers les lointains corridors, des bouffées de chaleur vous frappaient en plein visage et la foule était si compacte qu'on avait beaucoup de peine à avancer :

— Prenez garde à votre montre, dit le baron à son jeune ami, et, pour peu que votre bourse soit à portée de dextérité humaine, n'oubliez pas que, parmi ceux qui vous entourent, il y a certainement quelqu'un qui médite de vous en alléger.

•— Que me dites-vous là? fit Gaston en portant la main à son gousset ; est-il possible que dans cette foule joyeuse et élégante, il se soit glissé d'aussi sombres intentions?

— Règle générale, mon enfant : un bal masqué à Paris n'est composé que de deux classes de personnages : voleurs de bourses et voleurs de cœurs; tous sont animés du même désir; seulement, les derniers sont presque toujours volés eux-mêmes, car si tous les porte-monnaie qui entrent ici sont généralement bien garnis, il se trouve, en revanche, que la plupart

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des cœurs qu'on y rencontre ont été déjà fouillés et sont à peu près vides.

Us venaient de pénétrer dans la salle : jamais bal n'avait réuni autant de monde, autant de déguisements variés ; deux cents musiciens, conduits par le fameux Musard, rugissaient des harmonies effrénées; la salle était comme une vaste chaudière où bouillonnait une foule furieuse déplaisir; les planches du parquet étaient brûlantes; les lustres tournoyaient avec la valse ; de chaque loge flamboyante sortaient des têtes d'anges ou de démons aux longues boucles brunes ou aux larges bandeaux blonds ; "on criait, on s'appelait, chacun se tutoyait sans se connaître; les femmes étaient à tous les hommes, les hommes à toutes les femmes ; c'était la république dans le plaisir... c'était mieux: c'était l'anarchie dans la volupté I On y voyait des Andalouses de la place Breda, des odalisques de la rue Pigaile, des Suissesses du quartier latin et des marquises du faubourg Saint-Denis; puis des bravi, des bandoleros, des contrahandistas, des Fra-Diavolo, des Turcs, des Chinois, des muletiers avec leurs vestes chamarrées de paillettes, avec leurs larges sombreros et leurs brillantes résilles ; puis des bardes écossais, des débardeuses, des titis, des sauvages et des empereurs romains; tandis que, leste, gambadant, sémillant, sautillant, chatoyant et riant, s'élançait à travers les groupes le joyeux Figaro, guitare en sautoir, rasoir en poche et bons mots à la bouche; puis encore Arlequin, léger

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134 LE. DIABLE. BOJTEUX. À. PÀRiS

comme un oiseau, vain comme un p^on, sot comme un professeur de cinquième ; puis encpre Pierrot* le classique Pierrot, la figure enfarinée, mystifié par la vive Colombine... Colombine qui. a mille, qualités, mille vertus et mille adorateurs, tous gais, tous trompés, tous heureux; c'était une successioade plaisirs, un conflit de figures, une confusion de costumes qui faisaient courir "de surprise en étonnement. Là, c'étaient des édats de rire; ici, s des conversations animées ou des chuchotements mystérieux, des confidences à haute voix, des. détails sur une vie pri^, des prédictions sur Tavenir, des coups d'œil sur le présent, des coups de langue sur le passé ; le tout dit, jeté, lancé avec esprit et gai elé, et finissant toujours par riaévi table péroraison : — Je te connofisy beau masque !

Dans nul pays les jeunes femmes, Le soir, lorsque Ton danse en rond, , :N'ont plus de roses sur le fiont Et n*ont dans le cœur plus de flammes ; Jamais; plus vifs et plus voilés, Regarc^ n'ont lui soujs les nvMitiflea!

Tout à comp,les deux cents voix d^Torchestre, — cuivre, boyaux de chat et peau d*âne, — éclatait comme un seul mugissement de tempête $ c*estle signal du galop ^nfernal : tous se précipitent^ se heurtent; deux mille furieux et furieuses, poifôsant, un cri sauvage, mêlent leurs cercles, enlacent leurs bras et croispnt lei)rs cuisses de cerf; c'est une avatanche,

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W DTÂBCE BOÎ^ÉUX A ' PARIS ' 435 '

un onragffn; gare à qui s'arrête ! lé tourbillon Tentratoe et remporte defns son torrent de poussière ; tout disparaît dans cette fumée humaine qui étend un voile propice sur les mille secrets de ces accouplements du hasard ; des rires stridents, des soupirs qu'on ne prend pas la peine d'étouffer, des poses impossibles, des pas indescriptibles, une chorégraphie inconnue et des chutes incroyablement calculées signalent cette ronde étrange, où gorges et cheveux sont au vent, et vertu on ne sait où... c'est du Shakspewe vivant :

Hemg-ho ! sing, heigh-lKi !

Mostfrieiidsclup is feigning; mosttovîDg mère foUy !

La vue d^ cette fouté, ivre de bruit, de vin et de plaisir, finit par donner le vertige à Gaston qui, cramponné au bras d'Asmodée, avait bien du mal à ne pas se jeter, tête baissée, dans le torrent tentateur; cehiiuei le comprit, et, comme avait fait Mentor dans rite de Calypso, il arracha le nouveau Télémaque aux mille Eubharis dont les ardentes prunettes commençaient à incendier plus que son vaisseau. Le baron l'entraîna vers le foyer, sorte de rade à l'abri de la tempête, et au pied de laquelle venaient se briser les vagues et lés rugissements de cet océan ' furieux, lave parfumée d'un Vésuve viï^ant*

— 0 jeunesse f jeunesse ! s'écria Oaston, lorsqu'il

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eut monté les marches du foyer, voilà bien de tes coups I Et qu'après tout, ces jeunes enfants du plaisir font bien de cueillir les roses de leur printemps avant qu'arrive la chute des feuilles de leur automne I

— Que parlez- vous de fleurs et de mois de mai ?... répondit le vieillard : la plupart de ceux que vous voyez sont de vieux arbres chargés de fruits. Les hommes sont un peu comme les pommiers de Normandie, qui ne jettent leur cidre qu'en octobre, et ces masques joyeux recouvrent plus d'une tête chauve et plus d'un visage quadragénaire. Ici , l'homme grave, se dépouillant de sa gravité, comme on fait de son frac du matin, vient oublier, toute une nuit, qu'il va avoir cinquante ans, qu'il est père de deux filles à marier et d'un grand garçon qui va être avocat, et qui se trouve peut-être en concurrence avec lui auprès de cette frétillante pierrette. Le Parisien n'est pas de la même nature que le provincial : dans les chefs-lieux de département, l'homme qui a dépassé trente-cinq ans se croit et est cru forcé de mettre l'habit noir, la cravate blanche, et de parler politique en faisant le whist; ici, mon cher, c'est à quarante ans que l'homme commence à se sentir des ailes et à éprouver le besoin de voltiger; il n'y a que les pensionnaires en vacances et les vieilles douairières en retraite qui rougissent et soupirent à l'aspect d'une naissante moustaclie ; mais la femme, la vraie femme, ce que j'appelle une femme désirable «

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celle qui navigue entre trente et quarante printemps, car l'automne n'arrive jamais pour certaines fleurs, oh ! celles-là ne font pas la sottise de mépriser un fruit qui n'est jamais plus savoureux que lorsqu'il est mûr; à quarante ans, Fhomme de Paris commence à vivre et à sentir, il est jeune homme ; son tailleur lui donne la grâce, son culottier lui prête des formes, et son coiffeur, aidé de son dentiste, se charge, pour lui,

De réparer des ans l'irréparable oatrage.

C'est à quarante ans que l'homme aime, s'attache et fait des folies. Jusque-là , il proteste de son amour: maintenant: il le prouve ; jusque-là, il a payé en serments et en sourires, maintenant, il solde en espèces sonnantes et ayant cours. A vingt ans, on donne sa vie pour celle qu'on aime ; à quarante, on lui donne sa fortune et parfois son honneur ; et ce sont de ces sacrifices qui rendent toujours favorable la divinité dont on encense l'autel, pour en devenir le grand prêtre... Et puis, ajoutez qu'au jeune âge, on se met aux genoux de l'idole et .qu'on y reste ; plus tard, on se relève assez vite, pour n'être pas accusé de s'amuser aux bagatelles du rez-de-chaussée. La femme, en matière d'occupation, est comme les propriétaires de maisons, qui n'estiment que les locataires du premier... Le premier, c'est le cœur, si vous voulez, et ce n'est pas en restant aux pieds de la beauté qu'on y grimpe.

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iù9 LB DIABLE BOITSUX A PARIS

Lebaroa en étaillà de son étrange théorie, lorsque Ga3ton lui fil remarquer deux amoureux quichuchO'> taient tendrement derrière eux ; il leur était facile d'entendre, et ils écoutèrent,.. L'homme portait un galant costume Louis XV, avec poudre et paillettes; la femme était enveloppée dans un élégant domino rose; tous deux étaient masqués hermétiquement; ils roucoulaient sur un canapé et leurs paroles étaient, gorge-pigeon, comme le satin du meuble.

— Le divin pied I la délirante mainl murmurait l'homme, en déguisant sa voix, et que je serais heureux s'il m'était, un instant, permis de baiser respectueusement l'un ou l'autre !..:

-^Monsieur!... faisait la dame en feignant de reculer et en donnant à son organe des inflexions propres à dérouler toutes les oreilles... monsieur» vous traitez mes extrémités avec un sans-façon tout à fait régence, et je n'abandonne ma main qu'à celui qui possède mon cœurl

— Eh bien I ce Cœur est-il un Maiakoff imprenable, une citadelle qu'on ne puisse bombarder ?... Ah I si l'atnour était un habile général, il y a trois quarts d'heure que vous eussiez capitulé avec le mien î

— Eh bien donc, capitulons, et laissez-moi sortir de la place, avec armes et bagages.

— Charmante I ... oh ! non pas I . . . gardez vos armes, je le veux bien : gardez le magique sourire que, malgré le masque, je vois illuminer vos dents éblouissantes de blancheur; gardez ces flèches empoisonnées

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LE BIABLB BOITBUX A. PARIS 15»

que lancent les meurtrières de vos grands yeux noirs; oui, conservez cette taille flexible, cette grâce enchanteresse, ces épaules qui font rougir le satin de votre domino rose ; emportez encore cet esprit chatoyant, ces reparties fines, cette ironie inimitable, ce je ne sais quoi qui combat sans le vouloir et triomphe sans y penser; gardez, gardez toutes ces armes dangereuses dont je veux être l'heureuse victime : je m'avoue vaincu, défait, terrassé.. Mais...

— Mais quoi? fit le gracieux domino en minaudant avec son éventail de Duvelleroy.

— Mais... le bagagel... ah! laissez-moi le bagagel Le domino partit d'un éclat de rire strident^ puis,

. tendant sa petite main bien gantée à l'homme, qui la saisit ayec ivresse :

— Vous êtes original et l'idée me plaît... Va pour cette capitulation I... où prenez-vous le bagage?

— Mais... balbutia l'assiégeant... j'entends par là... je veux dire... enfin, il fait très-chaud ici!... Et il s'essuya le front où la sueur perlait.

I — Bon! voici déjà que vous êtes embarrassé de la victoire, beau général!...

— C'est vrai, répondit-il.en se levant et en reprenant son sang-froid ; mais c'est que je n'ai pas l'habitude de capituler sous le feu de l'ennemi. Il est, là tout près, un terrain neutre, où se signent les armistices et les traités de paix: là, nous serons mieux placés pour discuter les conditions du traité,..

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Et il lui offrit son bras, qu'il arrondissait d'une façon provocatrice, ^r- Où donc voulez- vous me conduire ?

— Chez le premier pacificateur de l'Europe : clière délicate, vins exquis, discrétion à toute épreuve, rideaux impénétrables, bougies voilées par des globes d'albâtre et serrures de Fichet à toutes les portes !

— Ahçà! mais c'est un souper au cabaret que vous proposez là!

— Pour continuer la métaphore!... les traités de paix sont des questions de cabinet...

— Particulier!... s'écria la jeune fille en riant de plus belle ; et elle prit le bras du pacificateur ; puis, s'arrêtant tout à coup :

— Êtes- vous marié ?

— Moi! fi donc!... et vous?

— Hélas! soupira le domino... et Thabit Louis XV trouva que c'était bien plus piquant.

Et ils partirent. Le baron fit signe à Gaston ; tous deux suivirent le couple, et, dix minutes après, ils s'installaient chez le restaurateur, dans un cabinet voisin de celui où allait se signer le traité de paix. Une simple cloison les séparait, et ils pouvaient ne pas perdre un mot de la conversation.

11 se fit un moment de silence, pendant lequel le garçon de restaurant s'occupait à servir, et bientôt le bruit de la serrure et le grincement des anneaux de portière annoncèrent que nos deux tourtereaux étaient enfin rendus à la liberté du tête-à-tête.

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— Ah!... fit rhabit Louis XV, enfin ! nous sommes seuls ; que j'attendais avec impatience ce doux moment 1 11 va donc m'être permis de contempler le délicieux pastel de votre ravissant visage!

Et il jeta son masque sur le canapé. Une fente de la cloison permit à Gaston de voir sans être vu.

Ce môssieu frisait la cinquantaine. Ses yeux, néanmoins, étaient vifs, et son nez, fortement déprimé à la racine, était provisoirement veuf d'une paire de besicles, qui montraient leurs branches d'or mal reléguées dans la poche du gilet ; sa perruque poudrée se mariait sans récrimination avec les cheveux grisonnants qui s'insurgeaient à l'origine de la nuque ; sa bouche, assez bien garnie, conservait un sourire stéréotypé; ses doigts étaient légèrement crochus, son ventre proéminent, son mollet charnu, et ses pieds, largement campés, prenaient carrément possession du sol. Ce pouvait être un ancien capitaine de la garde nationale ou un avoué ayant vendu son étude; mais, à coup sûr, il était Normand : sa main était de Rouen et son sourire d'Yvetot.

Gaston observait tout cela à travers la fissure indiscrète de la cloison.

Lorsque l'inconnu eut jeté son masque, il courut au domino rose qui s'était lestement mis à table et attaquait bravement le potage à la bisque d'écrevisses, que cette jeune femme se disposait à avaler sans ôter son loup :

— Eh quoi! le masque!... fit l'homme.

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14^ LE DIABLE BOIURUX A PABIS

— Pasencoxe.., tout à rheure... je vous en supplie... réppndit le domino en détournant la tête ; ce qui ne Tempéchait pas de faire jouer la cuiHèrB, sous la soie qui* recouvrait son menton.

— Une femme mariée, je comprends sa timidité... respectons-la jusqu'au Champagne, pensa Tamphitrypn, et il lui versa un verre de vin de Madère qui fut immédiaten\ent absorbé. Au madère succédèrent le bourgogne, le bordeaux, le sec et le sucré; puis vint le Champagne qui est, en amour, ce que Tassaut est en stratégie obsidions^ : le domino ne passait pas un verre, buvait comme quatre et mangeait comme dix ; Tautre se frottait les mains et pensait : — Nous allons nous grisptter un peu et le masque tombera tout seul... 0 Amour, sois-moi propice!

£t il tâchait, optais en vain, de voir les traite de sa belle commensale; elle buv^aiten se détournant... et elle se détournait sans cesse.

Tout à coup, la porte du cabinet s'ouvrit brusquement ; une dame entra et parut fort terrifiée ea reconnaissant rhomme qui, de son côté, recula de la table et laissa tomber son verre, en s'écriant : — Ma femme 1...

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