CHAPITRE XVI
La prostitution. ~ La femme homiète et... Taotre.
Tout en moralisant ainsi, le baron avait pris le bras de son jeune compagnon, et ils venaient de tourner la rue. Us se préparaient à appeler leur cocher, lorsqu'une femme, vêtue d'une robe d'étoffe fort légère et surtout fort décolletée, passa près d'eux : elle n'avait pour toute coiffure que ses cheveux hardiment crêpés et relevés à la Marie Sluart; un chàle de fabrique douleuse enveloppait ses épaules, de façon à laisser entrevoir tout ce qu'il était destiné à cacher : l'office de ce cachemire bâtard était, bien évidemment, devenu une sinécure. A l'aspect des deux hommes, cette femme fit un temps d'arrêt sur le trottoir, murmura, lorsqu'ils passèrent près d'elle, quelques mots que le baron seul entendit, sans y répondre, et reprit sa course, en voyant que son action avait été inutile.
— Voilà, dit Gaston de Chavrières, une jeune femme fort brave, mais fort imprudent^, qui revient
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à pied d'une soirée dansante, si j*en crois sa toilette ; À moins qu'elle ne demeure fort près de la maison d'où elle sort, elle s'expose beaucoup à se risquer seule, à pareille heure, dans une rue déserte.
— A quoi pensez-vous qu'elle s'expose? den^anda Asmodée.
— Mais à être arrêtée.
— Dans quel but?
— Ck)mment!... Selon moi, elle a deux chances au moins contre elle : elle paraît jeune et jolie; sa toilette annonce une certaine opulence, et il me semble qu'elle a à craindre pour sa bourse et pour son honneur.
— Vous tombez parfaitement juste, mon ami!... Vous signalez précisément les deux points sur lesquels elle n'est pas vulnérable.
— Elle est donc bien sûre de son argent et de sa vertu ?
— Plus sûre qu'aucune femme au monde, et cela, par la raison qu'elle ne possède ni l'un ni l'autre : ces chaînes qui brillent à son cou sont du plus pur chrysocale, et cette vertu dont vous parlez n'a même pas la fausse dorure des morceaux de cuivre soumis au procédé Ruolz. Quant à être arrêtée, ce serait le comble de ses vœux et elle espère bien l'être, si déjà elle ne l'a été, plus d'une fois, cette nuit.
— Quelle est donc cette femme ? dit Gaston, dont i'étonnement égalait l'innocence.
— Elle exerce une horrible et cruelle fonction.
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répondit le vieillard; car elle est bien réellement un fonctionnaire public, membre d'un corps constitué, inscrite sur les registres,payant patente et soumise à la destitution ou à la suspension, tout aussi bien qu'un officier ministériel : elle a droit également à une retraite, et on la lui donne généralement dans une prison ou une maison de correction, lorsqu'elle fait trop bien son métier ; ou bien dans un hôpital, lorsque l'âge et les infirmités ne lui permettent plus de l'exercer. Moins privilégiée que toutes les autres classes de la hiérarchie civile et militaire, elle ne reste point en fonction jusqu'à soixante-dix ans, terme légal de la mise en non-activité administrative : une ride ou un cheveu blanc suffisent pour lui ôler son crédit ; une détérioration plus prononcée est immédiatement suivie de la destitution.
— Voilà, dit Gaston, une administration peu paternelle, et j'ai assez mauvaise opinion des chefs qui la dirigent.
— Prenez-vous en donc à tous, reprit le baron ; car cette administration, c'est tout le monde : c'est vous, c'est moi ; ou plutôt, j'espère que ce ne sera ni vous ni moi. Mais plaignez ces pauvres filles, ces belles créatures que Dieu avait formées pour aimer et être aimées, et qui, pouvant être chastes épouses, tendres mères et honnêtes femmes , sont tombées jusqu'au dernier degré de cette échelle sociale dont la tête touche aux cieux et dont le pied plonge dans la boue. Oui, plaignez-les ; car la plupart, avilies
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malgré elles, prostituées par la misère, vendues avant rage comme des esclaves, ou bien trompées parla fausse tendresse d'un séducteur de bas étage, puis délaissées, prospérités, sans pain, sans travail, sans ressource, ont abandonné le saint asile de la maison paternelle, pour venir demander à la grande ville ce qu'elle n'accorde qu'à titre d'échange usuraire... Ne croyez point que la soif du libertinage ou la propension au plaisir aient jamais entraîné ces malheureuses à l'exercice journalier d'une profession si en dehors des bons instincts de la femme : oh! non... Visitez les prisons et les hospices qui les recueillent, et là, vous serez convaincu que leur répugnance est unanime ; car cette répugnance a sa source dans la nature même de la femme, dans cette nature qui développe, dans toute créature du sexe, le germe df. la pudeur et surtout de cet égwsme féminin qui repousse tout partage de soi-même. Toutes préféreraient, sans la moindre hésitation, un éternel célibat à des voluptés banales, et un cloître à cette liberté iUimitée.
— Elles doivent'êlre fort malheureuses!
— Plus quele monde ne peut le croire : actrices du carrefour, c'est sur la voie publique que se dresse l^ir tliéâlre. Là, le sourire aux lèvres, la joie dans les yeux, quand la mort gratte dans leurs cœurs; la chanson à la bouche, le bonheur peint sur le visage, et le désir gonflant leurs poitrines où hurlent la faim et le remords, elles jouent cette horrible etperpé-
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LE DIABLE BOITEUX A PARJS I7l
iuelle comédie qui aboutit à un drame mille fois plus lamentable. Ce drame se passe derrière la toile, dans ces bouges hideux où le d^goAt grimace Tamour, où la froideur sioge la passion, où la répulsion mime la voluplé... Alors, Torgie, l'ivresse et l'abrutissement, souvent la rixe, parfois les blessures, peut-être la mort, et toujours Tinsultel... Ohl je vous le dis, blâmez-les, méprisez-les; mais plaignez ces anges tombés, sur le front desquels l'avilissement même n'a pu effacer l'empreinte native de leur primitive beauté.
— N'y aurait-îl donc aucun moyen de sauver ces malheureuses ? demanda timidement Gaston.
— Pour cela, il faudrait commencer par changer nos mœurs. Le mépris public est un fer rouge qui, loip de guérir les plaies en les cautérisant, brûle et détruit le membre malade; pour une femme tombée à ce point, il n'est pas, comme dit Montaigne, de relèvement possible : c'est un paria que repousse la société ; c'est un excommunié que ses frères rejettent impitoyablement loin du banquet commun, et, vous le savez, pour la femme surtout.
Llionneor est comme ime lie escarpée et sans bords : On n'y peat pins rentrer lorsqu'on en est dehors.
Dans les républiques anciennes, en Grèce et surtout à Athènes, ces filles étaient moins poursuivies et persécutées ; et, par le fait, elles étaient moins
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viles et plus faciles à ramener dans le sentier honnête. Dans rinde, les Bayadères, les Dévédachis, les Natchés , les Vestiatris et les Cancenis ne sont point regardées comme perpétuellement rayées du livre des femmes qu'on peut, un jour, honorer. Aussi, la corruption y est-elle moins impudique et surtout moins dangereuse, parce qu'elle a la possibilité de la réhabilitation. .
— 11 me semble, interrompit Gaston, que vos discours tendent à excuser, sinon à justifier, ce que régout social renferme de plus abject et de moins réhabiUlable?
— Loin de moi celte pensée! Mais, de bonne foi, n'accueillons- nous pas, n'entourons-nous point souvent de nos hommages la femme adultère, dont la faute est parfaitement avérée?... Et pourtant, avouez qu'il y a loin, devant la loi divine et devant la loi humaine, de cette femme qui a trahi ses serments, abusé son mari, substitué la paternité, dénaturé la famille et aUéné l'héritage, à cette autre qui n'a fait que se trahir et se tromper elle-même... Si cette dernière fait tort à quelqu'un, ce n'est qu'à elle ; quel serment a-t-elle faussé? quel mari trompé? quel héritage détourné?... Où est son parjure? où est sa perfidie?... Elle, parjure! elle, perfide! Elle ouvre ses bras à tous, et son cœur à personne... A qui estelle à charge ?'à nul être au monde, car nul ne compatit à ses souffrances.
— Cependant, interrompit Gaston, il me paraît
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juste de ne pas meltre sur le même rang la femme mariée, qui, entratnée par la passion, oublie un instant ses devoirs, et cette autre femme qui, sans avoir les entraînements de son cœur pour excuser ses égarements, se plonge, sans honte ni pudeur, dans le bourbeux cloaque du vice.
— Et je suis de votre avis, répliqua le baron ; seulement, je blâme davantage la première; et, pour, vous prouver que j'ai raison, laissez-moi vous lire ce que mon journal de ce soir raconte au sujet d'une femme honnête.
Le Boiteux s'avança vers un bec de gaz, et, déployant sa feuille qu'il plaça dans l'angle lumineux du réverbère, il lut l'article suivant :
« Il n'est bruit, en ce moment, dans le quartier Saint-Sulpice, que d'un événement mystérieux qui s'est produit dans des circonstances fort étranges... Il y a deux jours, une dame, jeune encore et dans une toilette fort élégante, se présente chez un charbonnier de la rue Servandoni. Occupé alors à soigner sa femme qui venait de le rendre père, celui-ci, sur l'appel delà dame, accourt à la boutique; elle lui demande un boisseau de charbon de 35 centimes... Lorsqu'il est mesuré, la dame présente un billet de 500 francs, annonçant n'avoir pas d'autre argent ; le charbonnier déclare qu'il est seul et qu'il ne peut quitter sa femme; il préfère ou refuser la vente ou faire crédit. ^- Qu'à cela ne tienne, dit la dame ; je
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,vais attendre votre retour et je veillerai sur votre femme •, soyez sans inquiétude.
» Rassuré par cette proposition, le charbonnier se jiet en route pour changer le billet... A peine est-il sorti qu'une autre femme, dans le coslume d'une femme de chambre, portant un jeune enfant au maillot et richement enveloppé, arrive à son tour et entre dans la boutique... Puis après, la dame et la femme de chambre se retirent, cette dernière portant toujours un enfant ; et, bientôt, elles disparaissent.
» Le charbonnier accourt, tout haletant, portant un sac d'écus ; mais, à son grand étonnement, il ne retrouve plus la dame au billet ; il entre dans la chambre de sa femme, lui demande ce qu'est devenue la dame qui étaitlà, il y a quelques minutes seulement; celle-ci répond qu'elle était assoupie et n'a vu personne. 11 court au berceau de son enfant... Quelle n'est pas sa surprise lorsqu'il voit un nouveau- né entouré de langes garnis de dentelles, ayant deui billets de mille francs attachés à son bavolet!... Mais, quelle n'est pas sa douleur, lorsqu'il s'aperçoit que l'enfant est un mulâtre de la plus noire espèce ! Pour un charbonnier, la couleur n'avait certes rien de bien effrayant; mais ce n'était pas son 61s. Une substitution coupable avait eu lieu : les 2,500 francs abandonnés au mallieureux père ne peuvent le consoler. On se perd en conjectures pour expliquer cette mystérieuse aventure. Nous ne rapportons pas 'toutes les
suppositions auxquelles se livrent les commères du quartier. »
— Cest fort étrange, en effet, dit Gaston.
— Et c'est, déplus, horrible! répliqua Asmodée... Comprenez-vous tout ce que renferme do turpitudes et fi'infamies ce seul fait de substitution ? Une femme a évidemment troinpé son mari... et pour qui ? pour un nègre, pour son domestique très-vraisemblablement I Elle fait taire tous ses instincts de femme et de mère; elle abandonne le fruit de ses entrailles, y substitue et apporte dans la famille un étraoger qui jouira des caresses paternelles, des prérogatives de sa fortune, de sa condition, et recueillera rhéritage comme fils parfaitement légitime» D'un autre côté, voici un pauvre ménage désolé, frappé au cœur, et que rien dans l'avenir ne peut consoler d'une perte mille fois plus cruelle que les pertes occasionnées par la mort ; et tout cela, parce qu'une femme hotmëte a voulu cacher une faute dont la fille perdue se fût montrée très-fière ; car, s'il est un sentiment qui se développe chez cette dernière, c'est celui de l'amour maternel ; lorsqu'une de ces créatures déshéritées est admise au délicieux banquet de la maternité, il semble que Dieu permette que son cœur s'épure et que son front se relève ; dès lors, elle est soumise à une sorte de transflguration qui la ramène aux primitives croyances de ses jours passés ; mais, hélas 1 l'horrible nécessité
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lie LE DIABLE BOITEUX A PARIS
pousse et replonge bientôt ces malheureuses dans Tabîme d'où elles ne peuvent plus sortir.. . Mais aussi, avec quel soin elles se voilent aux yeux de leur enfant, et que de travail pour arriver à lui cacher la source du bien-être dont elles l'entourent I C'est ainsi que leur jeunesse est une honte, leut vieillesse un martyre et toute leur vie un perpétuel opprobre... Pour retraite, quand elles ne trouvent pas, ainsi que je vous l'ai dit, la terre humide d'un cachot ou le grabat d'un hospice, elles ont recours à l'aumône, et comme on la leur refuse toujours, comme on leur ferme toutes les portes, la police, un beau jour, les ramasse au coin d'une borne, et le seul asile qui leur soit tout grand ouvert, c'est la Morgue, suprême refuge de tout ce qui a vécu ou est mort sur la voie publique, sans laisser un nom qu'on puisse hautement prononcer.
— Mais, objecta Gaston, comment se fait-il que les gouvernements — protecteurs naturels de la morale— laissent subsister et fleurir une si hideuse démoralisation sociale?
— Par le même principe, mon enfant, qu'il autorise en certains cas la vente des poisons. Si la morlaux-rats était prohibée dans le commerce, on verrait en effet moins d'assassinats par l'arsenic ; mais qui protégerait nos moissons et nos emmagasinages contre la voracité des milliers de rongeurs qtiî assiègent nos champs et nos greniers?... La société regoi^e d'une foule de rongeurs humains chez qui les privations d
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célibat allument sans cesse le feu de nouvelles convoitises. Nous avons des moissons à défendre : ce sont nos femmes, et nos filles, et nos sœurs ; or, ces créatures que vous voyez là sont les soupapes parlésquelles se rejette le trop-plein des ébullitions passionnables; c'est la mort-aux-rats que la police répand sur le trottoir pour détruire Teicès des aspirations illicites : ces femmes (si on peut leur donner ce non^sans blasphème) sont un poison salutaire, un exutoire social, un mal, hélas! nécessaire...
— Personne, en effet, n'est descendu plus bas dans Tordre moral I s'écria Gaston.
— Il y a plus bas encore I répondit le baron.
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