‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 17 sur 60 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Dieo. ~ Une dîYinité au sixième étage.

Us s'arrachèrent bien vite à ce lamentable spectacle, et comme Gaston, fortement impressionné de ce qu'il venait de voir, marchait tête baissée en gardant le silence, le baron, au bout d'un instant, lui demanda à quoi il pensait?

— Hélas! lui dit-il en poussant un soupir de découragement, je tâche de chasser le doute qui s'empare de mon âme ; car, à la vue de toutes ces choses, j'en arrive à me demander si la Providence joue réellement le rôle paternel que les hommes lui supposent, et si Dieu se mêle, autant qu'on nous le dit, des tristes vicissitudes qui régissent notre pauvre existence humaine...

— Où prenez-vous Dieu? et duquel parlez- vous ?... répondit le Boiteux en humant une cenlième prise de sa poudre d'Espagne.

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— Nous autres, chrétiens, n'avons qu'un seul Dieu, monsieur, répondit sèchement Gaston, que cette étrange question semblait grandement scandaliser.

— Ah!... permettez, riposta son interlocuteur... je ne songe point à attaquer vos croyances : c'est chose respectable et sacrée que j'ai su honorer dans tous les pays que j'ai parcourus; mais c'est précisément parce que j'ai visité et étudié la plupart des peuples anciens etmodernes, que je sais à quoi m'en tenir sur l'unité ou là pluralité de Dieu; tous n'en avaient qu'un seul, et pourtant on lui prêtait tant de figures et d'attributs divers, qu'il fallait bien le désigner soqs différents noms : c'est ce nom que je vous demande.

— Quoi!... ^étendez-vous que l'antiquité n'ad^ mettait qu'un seul Dieu, elle qui les coimptait par mille?

— Où avez-vous vu cela?... Est-ce en Egypte, où. Ton adorait, il est vrai, Osifiis, Isis, Thot, Hermès, Horus ; mais où l'on reconnaissait un Dieu suprême nommé Knef, roi du ciel et de la terre?... Est ce chez les Hindous qui, en tête de leur théogonie, plaçaient Brahmay créateur, conservateur, et destructeur?... Est-ce en Perse, où Zoroastre proclame l'Être tout puissant et infini sous le nom de Zeruane Akerene? Est-ce en Chaldée, où l'on adorait les astres, en effet, mais au-dessus desquels on plaçait une divinité primordiale appelée Bel? Est-ce chez les Hébreux qui, malgré leur polythéisme, tracent dans leurs livres

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sacrés le dogme non équivoque de Tunilé divine? Est-ce en Phénicie, où Sanchonîaton et Moscbus, malgré Tobscurité de leur doctrine, laissent clairement percer leur système également unitaire ? Enfin, est-ce chez les Grecs et les Romains, où Zms (autrement dit Jupiter) était le maître des dieux qui, euimémes, n'étaient que ce que sont les anges chez les Babyloniens et les saints chez les chrétiens de la communion romaine.

— Comment ! s'écria Gaston, vous osez avancCâ que nos saints jouent le rôle des dieux inférieurs de l'antiquité ?... Et il se dit tout bas: — Cet inconnu serait- il, en effet, le Diable habillé à la française?

— C'est votre dogme lui-même* qui le pose en principe et mon assertion est d'une orthodoxie irréprochable. Est-ce que vos légendaires n'affirment pas que saint Fiacre et saint Crépin, sainte Martlie, saint Éloi, sainte Barbe^^ etc., ne sont autre chose, à Paris ou à Marseille, que les sous-dieux, les patrons des jardiniers, cordonniers, blanchisseurs, forgerons et soldats, comme l'étaient, à Rome ou à Athènes, Pan, Mercure, les nymphes, Vulcain et Mars? Lisez les chants à jamais immortels d'Homère, où roiympe — ce Paradis des anciens — revit tout entier, et dites-moi si, dans les quinze mille vers de riliade, il y a un seul hémistiche qui tende à constater ou à établir l'égalité des dieux... Loin d'être une république, la mythologie constitue l'état le plus

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aristocratique qu'il soit possible d'imaginer ; elle a son chef unique avec ses rangs, ses grades et sa hiérarchie; elle a son Dieu seul et suprême avec ses demi-dieux , ses divinités inférieures, ses saints ; [sancti, comme les nomme Lucrèce ; agioi, comme les appelle Socrate) ; ces demi-dieux, ces saints, n'étaient autre chose que des intermédiaires placés entre l'homme et la divinité ; ils étaient chargés de porter jusqu'au pied du trône éternel l'encens de la prière ou l'écho de la douleur; ils étaient les satellites de cet immuable soleil qu'on nommait Zew«, Dieu et Jupiter. Cessez donc, enfant, sur la foi de quelques professeurs de sixième en mauvaise humeur, de calomnier les religions antiques, car ce serait calomnier lés cultes nouveaux ; l'unité de Dieu est un principe admis de tout temps et par tous les peuples, et si la théogonie ancienne comptait ses dieux par mine, faites-moi le plaisir de jeter un coup d'œil sur votre calendrier grégorien, et dites-moi si je n'ai pas le droit, bon an mal an, de vous en attribuer trois cent soixante-cinq, en dehors des années bissextiles?

Gaston se mit à rire, car l'objection était plus spédeuse que concluante ; mais le baron était logicien trop serré, pour ne pas aller jusqu'au bout de son argumentation; il continua, en exagérant à dessein, son paradoxe :

— Le catholicisme n'admet qu'un Dieu, — trinitaire il est vrai, mais unique dans sa pluralité ; — toute-*

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fois, comme les religions ses devancières, il lui assigne différents noms, selon ses divers attributs : j'en prends un au hasard, et je vous demande à vous-même sous quelle dénomination vous adorez l'Être suprême qui règle le sort des batailles ?

— C'est le Dieu des armées , répondit Gaston ; l'expression est consacrée.

— Fort bien 1... mais je supposé que, par là, vous n'entendez pas que le Tout-Puissant se soit fait le chef du personnel de la guerre, et figure comme maréchal de France en tète de l'annuaire militaire?...

— Ce serait absurde ! fit le jeune homme.

— Ce le serait bien plus encore de prétendre qu'il est, en même temps, le Dieu de deux armées ennemies ; par exemple, celui des Anglais et dès Français se combattant à Grécy ou à Waterloo ; car, dans ce cas, il faudrait bien admettre, implicitement, que Dieu se diviserait en deux moitiés, pour vaincre \es uns et se faire battre par les autres: cela fait donc déjà deux Dieux que vous contractez en un seul. De plus, ce Dieu des armées, qui, par son titre même, doit être irascible, violent, sanguinaire, est-il le même que celui que vous nommez le Dieu de paix^ le Dieu de miséricorde?,,. Oui ou non!... Si oui, c'est une étrange contradiction ; si non, cela vous fait deux divinités de plus, quoiqu'il soit difficile d'admettre de semblables antinomies, et de supposer qu'on puisse être, en même temps, juge de paix et colonel

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de dragons... Je ne you$ parle pas du dieu d'Isaac, du dieu d'Abraham, du dieu de Jacob, du dieu des Juifs, du dieu...

— Mais , s'écria Gaston , qui n'approuvait pas cette discussion, toutes ce& qualiûcations s'appliquent à un seul, à la même et unique abstraction, qui est le Dieu grand, maître des hommes et des anges...

— Juste ce qui se disait à Rome, où on nommait Jupiter: Deu$ optimus, maximus^ hominum sator atque deoruml II était donc le père commun des hommes et rfe5 dieuœ subalternes... Concluons donc avec Maxime de Tyr, que j'ai rencontré à la cour de Commode au onzième siècle, et qui, après avoir été chercher la vérité en Arabie et en Phrygie, eut la gloire d'êtrele précepteur de Marc-Aurèle; concluons, dis-je, que lorsqu'on interroge les hommes sur la nature de la divinité, toutes leurs réponses sont différentes, mais que, au milieu de cette variété prodigieuse d'opinions, vous trouverez un même sentiment par toute la terre: à savoir qu'il n'y a qu'un seul Dieu, qui est le père de tous... Ajoutons avec Platon, que tout le bien c'est lui qui le fait, et tout le mal c'est l'homme... Ne cherchez donc pas à le définir, à V analyser^ comme le dit saint Victor ; n'imitez pas ces malheureux parias des vieux collèges primitifs, qui rampent, le ventre contre terre, à travers l'inextricable labyrinthe du fatras gothique, décrétâtes, capitûlaires, scholastique, logique, sciences occultes, coutumes ,

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dialectique et qui, lorsque, de spirale en spirale, ils arrivent, exténués et blanchis, au bout de l'enseignement de récole, se trouvent le plus souvent vis-à-vis de quelque formule vide, vaine, momifiée, telle que les réaux, les nomioaux, les universaux, les entilés de la substance I... ombre d'abstraction, songe d'une chimère, inanité d'une inanité, squelette d'un infusoire!... Semblables à ces prêtres de l'Inde qui, après quelques années de flagellation et de jeûne, sont enfin admis dans la pagode souterraine qui recèle l'oracle, ils traversent d'interminables couloirs, des enfilades de cryptes, de passages, de vestibules, — arcanes, du Dieu promis; — à la fin, les voici devant la niche de l'idole, le rideau se tire... Que trouvent-ils?... Un vieux singe pelé, un vieux, mandrille galeux qui casse une noisette et cherche ses puces!...

— 11 existe pourtant, dit Gaston, une quantité innombrable de philosophes, sceptiques ou religieux, qui passent leur vie à la recherche ou à la discussion de ces grands mystères ...

— Hélas! oui ; etlous le sont au point de vue de leur égoïsme : cela me rappelle un conte que j'ai lu dans je ne sais quel recueil indien ou chinois, a Je venais de faire bfttir un cabinet au fond démon jardin ; j'entendis une taupe qui raisonnait avec un hanneton : — Voilà une belle fabrique! disait la taupe; il faut que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage...—Vous vous moquez, dit le hanneton ; c'est

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un hanneton plein de génie qui est Tarchiteete de ce t>àtiment !...)> Depuis que j'ai lu ce conte ou cette histoire, mon jeune ami, j'ai résolu de ne jamais discuter les attributs ni la puissance du créateur, au point de vue étroit de Tégotisme humain.

— Oh I nous n'en sommes plus là à Paris, répondit Gaston ; la France est chrétienne, et les dissidents eui-mémes sont parfaitement d'accord sur l'essence du Dieu qu'ils adorent : il n'a qu'un nom, qu'un attribut et qu'un culte.

— Vous croyez cela, jeune philosophe!... eh bien, sans sortir de cette rue, sans aller plus loin que cette petite porte , je vais vous convaincre du contraire : tenez, voyez-vous là-haut, sous les combles de cette vieille maison, une lucarne où tremblote une lampe fumeuse ?... c'est le temple d'un Dieu qui a ses adep- . tes, ses adorateurs, et qui aura ses martyrs... Ce Dieu, je vais vous le faire voir en chair et en os; il est là, il vient de souper avec son portier, et, comme c'est aujourd'hui qu'il procède à l'initiation de quelques néophytes, c'est le moment de le prendre.

— Que me dites-vous là! fit Gaston fort^tonné... je connais assez la folie humaine pour admettre qu'un charlatan s'avise de se faire le grand-prêtre d'un culte de son invention ; mais vous ne me ferez pas croire qu'il y ait un intrigant assez osé pour se faire Dieu hii-méme!

— Gela s'est vu plus d'une fois, sans compter

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Alexandre qui se fit déclarer fils atoé de Jupiter, par l'oracle d'Ammon. Dans tous les cas , montons, et vous pourrez acquérir la preuve qu'il existe à Paris un Dieu que vous ne connaissiez pas.

Ce disant, le Mentor prit le bras de son jeune Télémaque et ils se mirent à gravir le péristyle du temple : c'était un étroit escalier vermoulu, dont chaque marcbe craquait sous les pieds, d'une façon peu rassurante ; Çaslon en fit l'observation et trouva que le dieu perchait un peu haut.

— C'est de tradition, dit le Boiteux : les dieux aiment les hauteurs, et tout chemin qui conduit vers eux est étroit : AUapetunt dii at ardua itinera cœli, a dit Lucrèce.

Parvenus au sixième étage, ils furent arrêtés sur le palier par une vieille femme qui leur murmura quelques paroles mystérieuses ; le baron lui répondit sur le même ton : — Schiboack!... et la vieille, reconnaissant le mot de passe, s'inclina en portant sa main ridée sur son cœur, et nos héros continuèrent.

-^ Cette prêtresse, dit Asmodée tout bas, est la cuisinière du Dieu : le matin, elle écume le pot au feu et, le soir, elle allume l'encens; aussi, vous voyez qu'elle a retroussé son tablier et qu'elle a eu l'intention de se laver les mains.

Il ouvrit une porte basse, souleva un morceau de vieille tapisserie et tous deux entrèrent dans le sanctuaire : c'était une assez grande chambre mansardée, sur les murs de laquelle le peintre du coin avait ba-

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digeonné à l'encaustique une foule de figures bizarres, mais où le nu dominait ; la plastique y régnait dans toute sa gloire et dans tout son affranchissement delà feuille de vigne; il était -évident que Tartiste qui avait créé ces natures prises sur le fait était un jeune réaliste de l'école de Courbet. Sur une sorte d'estrade élevée d'un pied, se voyait une table couverte d'un châle, jadis Temaux, et dont les palmes mal dissimulées accusaient la prétention à jouer le rôle de tapis ; quatre bougies de l'étoile fumaient en compagnie d'une lampe primitivement Garcel et passée modérateur; un fauteuil en velours d'Ulrech et d'une couleur mystérieusement inappréciable se pavanait en tendant ses bras, vides mais tout imprégnés de la crasse divine : c'était le trône et l'autel qui attendaient le dieu, lequel était, pour le moment, dans son tabernacle ; le tabernacle consistait en un cabinet de toilette, pris aux dépens d'une alcôve et où la divinité passait sa culotte, pendant que les adeptes se livraient à la méditation contemplative.

Gaston jeta un coup d'œil observateur sur l'assistance : elle était surtout composée de femmes ayant, la plupart, franchi le tude fossé de la quarantaine; mais, à la flamme mal étouffée qui jaillissait par les fissures de leurs ardentes prunelles, on voyait bien vite que ces natures privilégiées étaient faites pour comprendre et imiter les personnages qui ornaient le badigeon du temple. Gaston crut même avoir deviné

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les mystères du culte, à quelques particularités mal dissimulées par Tombre des rideaux de Talcôye: Il y avait aussi plusieurs hommes qui semblaient attendre, avec impatience, rentrée du Dieu en retard : quelques coups de canne frappés sur le parquet, interprétèrent alors les désirs des plus jeunes initiés et un léger murmure parcourut l'assemblée.

L'accord d'un piano, allié de fort loin à la grande famille d'Érard, se fit entendre : c'était la sous-prêtressa, fille cadette du concierge et accessit futur du Conservatoire, qui annonçait l'entrée du dieu, sur l'air varié de // pleut bergère, arrangé par Glapisson et gravé par Heugel; l'exécution n'en était pas irréprochable, mais l'accordeur du temple était bien pour quelque chose dans l'absence de quelques bémols que la sous-prétresse n'hésita pas à remplacer hardiment par des dièzes supplémentaires... Au sol final de ce morceau en ut majeur, (l'ut manquait), le tabernacle s'ouvrit, tous se levèrent et le dieu parut, dans tout son éclat, précédé d'une jeune femme assez jolie et dont le nez retroussé trahissait les dispositions religieuses. Le dieu était vêtu d'une longue robe de chambre blanche, serrée à la taille par une cordelière de coton rouge, dont la sœur jumelle avait été oubliée à la sonnette de la cheminée; sa chevelure brune avait évidemment accepté le joug du fer à friser, et sa barbe lui donnait un faux air de fleuve Scamandre cherchant à plaire aux nymphes du Sipiois. Au total, le dieu était un assez

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bel homme, et Gaston comprit le pieux sourire. des adeptes femelles, lorsqu'il promena sur l'assemblée son regard qu'il cherchait, sans conteste, à rendre fascinateur et chatoyant.

Le dieu monta à l'autel, c'est-à-dire sur l'estrade, et s'assit sur son trône... de velours d'Utrecbl.

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