‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 18 sur 60 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Une religion ^ la portée de tons. — Exercice d'an culte agréaUe.

Lorsque le dieu se fut installé carrément dans sa gloire, il tira de sa poche une tabatière en racine de buis, prit une forte prise et éternua trois fois. La mansarde retentit au bruit de cet éternuement ; Gaston se rappela involontairement ce que Virgile dit de Jupiter en pareille occasion :

Annnit... et totom nntu tremefeeit Olympam !

tous se levèrent et s'inclinèrent en portant la main sur leur cœur.

Gaston ne put s'empêcher de sourire à l'idée de cette divinité prenant du tabac et se mouchant comme un simple mortel, el il murmura quelques mots à l'oreille du baron.

Celui-ci lui répondit :

— Gardez-vous de rire de tous ces mystères ; toute

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religion a ses fanatiques. Vous vous feriez infailliblement jeter par la fenêtre si vous laissiez percer voire incrédulité... et nous sommes au sixième étage au-dessus de TenlresoU

— Mais, lui répliqua Gaston, il n'est pas possible que des citoyens de Paris, vivant en pleine civilisation du dix-neuvième siècle, soient assez fous pour croire à une pareille divinité et à une semblable religion... c'est invraisemblable.

— Pourquoi donc? fit Asmodée. Est-ce qu'ils n'ont pas cru aux Swedemborgiens, aux magnétiseurs, aux apparitions galvaniques, aux familles spirituelles de Goëslin, à l'abbé Ghatel , Vinlras, Chénau, MadroUe et Constant, à l'école de Bûchez, aux frères Moraves et aux Mormons ? Est-ce qu'ils ont repoussé l'irvingisme, Hoëne Wronski, André Towianski, Adam, Mickiewicz, les Saint-Simoniens, JeanReynaud,Fourier, Hennequin, Gabet et Lamennais?... Est-ce qu'ils n'ont pas fourni des adeptes à la religion évadienne de Ganneau, à la religion fusionienne de Toureil et Guyard, et à la religion rationnelle de Fauvety?... Croyez-moi, mon cher, l'esprit humain est capable de tous les égarements : législateurs, philosophes, économistes, historiens, poètes, publicistes, hommes d'État, penseurs de tous les temps, de tous les pays, de toutes les écoles et de toutes les sectes, en couronne , en manteau, en habit brodé ou percé, au coude, les célèbres et les obscurs, les délaissés et les influents, tous ceux enfin qui ont émis un principe.

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risqué un sophisme, écbafaudé un système, lancé un axiome, affirmé ou nié une opinion, se sont laissé aller, plus ou moins, au plaisir de se foirer une divinité quelconque. Le dieu qui a le plus de chances de succès auprès de certains croyants est toujours celui qui arrange son dogme et ses pratiques de façon à flatter les propensions, les goûts et les passions de ses sectaires. Le dieu que vous voyez là a parfaitement compris le cœur humain, aussi lui a-t-il bâti une petite religion fort agréable. Il s'est dit, qu'ici-bas et quoique l'homme fasse , la femme est toujours le premier pouvoir social ; loin d'approuver l'aphoriaaie de Molière, qui était un impertinent,

Da côté de la barbe est la toate^poissanee. Et la femme n'est là qae pour robédience y

il a posé en principe que le sexe faible doit être le sexe fort; que la femme à quarante ans acquiert des qualités plastiques qui la rendent fort appréciable; que jusque-là elle est une fleur embaumée bonne è respirer, mais qu'alors elle devient un fruit savoureux bon à cueillir. Vous vous doutez, mon très-cber, que c^ principe seul lui a valu immédiatement une foule d'adhésions empressées : réhabiliter la patte d'oie et préconiser la fausse natte est un coup de mattre; aussi, vous le voyez, bien des fruits mûfs sont venus se ranger sur les degrés de Tautel, ce qm n'exclut point de nombreuses jeunes fleurs qui ne

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sont pas fâchées de rêver au bonheur prodiain d'une maturité anticipée. De plus, ce brave dieu, se rappelant que Mahomet avait trouvé un puissant point (i*appui dans le dogme de la pluralité des femmes, s'est demandé pourquoi il ne renverserait pas le principe de rislamisme, et s'il n'aurait pas un bien plus solide levier dans la promulgation d'une loi autorisant la pluralité des hommes?... C'était accaparer, d'un seul coup de filet, tout ce qui porte une âme sensible, une lète tant soit peu volcanisée et une constitution convenablement prédisposée. 11 s'est dit que le cœur féminin est un coffre- fort qui n'a qu'une clef qu'on ne donne qu'une fois, mats qui peut fort bien se prêter souvent; que le mariage est une pièce de monnaie frappée à l'effigie d'un seul, mais qu'on met en circulation au profit de tous ; et alors il a décrété un immense harem dont les femmes sont les sultans et dont il est, lui, le premier favori; il s'est réservé, pour loi seul, le droit exceptionnel d'aimer au pluriel, et, en sa qualité de tout-puissant, il s'acquitte assez bien jusqu'ici des fonctions fort complexes de ses nombreux devoirs.

— Quoi ! fit Gaston fort scandalisé, c'est dans t^e but?...

— Ohice côté- là e^ l'agréable, mais l'organisateur n'a pas oublié l'utile : à la porte figute un tronc dans lequel chaque adepte verse son offrande en quittant le sanctuaire, car ici c'est comme à la foire, 00 ne paye qu'en sortant si on est content, et il pa-

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raît qu'on l'est toujours, car les profits du culte permettent à ce dieu de vivre d'une façon assez confortable. Il y en a qui se font ingénieurs, cordonniers, magistrats ou marchands d'allumettes chimiques, car item il faut vivre : lui, a trouvé plus simple et moins coûteux de se faire dieu lout de suite, et il rend justice à sa condition en s'avouant à lui-même que le métier est lucratif... quoique fatigant; aussi songet-il parfois à s'adjoindre deux ou trois sous-dieui qui pourraient l'aider dans l'exercice de son terrestre ministère.

-^ Quelle est la jeune femme au nez retroussé qui l'aidait dans ses invisibles mystères du tabernacle, et qui vient d'entrer avec lui?

— C'est la prêtresse de service ; chacune a sm jour, et dès qu'elles ont été honorées de cette secrète initiation, elles deviennent sacrées ; de fleurs qu'elles étaient elles passent fruits et on les nomme en langage mystique : Sirva... Depuis six mois que la religion marche, le dieu a fait trois cent quarantecinq sirvas.

— Les dieux sont grands ! dit Gaston en s'indinant.

En cet instant, le susdit dieu qui était resté comme plongé dans un océan de réflexions, et qui semblait se complaife silencieusement dans la contemplation de sa majesté, leva lentement les yeux, secoua sa brune et luxuriante chevelure, puis promena sur toute cette féminine assemblée le velours chatoyant

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de son regard. Une sorte de fascination s'empara des adepteé, les joues s'empourprèrent, les poitrines poussèrent de tendres roucoulements et les fruits de quarante ans. parurent l'emporter sur les fleurs de dix-huit dans cette subite inhalation de l'Esprit inspirateur. Celui qui soufflait ainsi sur les Ames tint, à son fervent auditoire, au discours tel que Gaston, jeune homme fort moral, se crut obligé de se boucheries oreilles, ainsi que le sage Ulysse, son modèle, l'avait fait à son passage, près de Gharybde et ScyDa. Il entendit donc peu ou point de la passionnelle homélie, et il serait, dès-lors, difficile à Thigtorien de raconter les détails dogmatiques de cette séance.

Gaston fut tiré de son isolement volontaire par un geste mystérieux que fit le dieu. Ce geste consistait à agiter au-dessus de l'assistance un mouchoir consacré par certains signes cabalistiques. Tous les yeux bleus et noirs se tendaient vers ce bienheureux mouchoir, et, enGn,le dieu le laissa tomber sur la tète d'une jeune fleur blonde, au grand désespoir des fruits châtains ; la jeune fleur s'en fit comme un voile, se leva lentement et suivit W dieu qui rentra avec elle dans le tabernacle, dont la porte se referma sans bruit.

— Ce sera, dit le baron, la trois cent quarantesixième sirva.

— Les dieux sont de plus en plus grands, répondit le jeune homme.

La porte s'ouvrit avec fracas, et Gaston reconnut le

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même commissaire qu'il venait de voir dans la maisoD de jeu. Son entrée ne produisit point un effet pareil à celui dont il avait été témoin ; personne ne songea à s'enfuir, et Taspect de l'écharpe tricolore a'effraya aucun des adeptes. Seulement, lorsque*le magistrat, qui parafêsait connaître les êtres et détours du t^U' pie, se dirigea vers le tabernacle^ toute l'assistance en masse se jeta sur la porte pour en défendre l'en* trée... Jeunes et mûres, jolies et douteuses, fleurs et fruits se précipitèrent, faisant un rempart de leurs corsets, de leurs crinolines et des mille autres boucliers dont la nature a amplement fourni la plus dodue moitié du genre humain. Le commissaire, aidé de son escouade*, perça victorieusement ce bataillon sacré, et lorsqu'il porta la main sur la clef du tabernacle, un cri d'borreur jaillit de toutes les bouches et les mots : sacrilège ! anathème I tombèrenl drus comme grêle sur le fonctionnaire public, qui, malgré la gravité de sa mission, avait bien du mal à ne pas éclater de rire.

Enfin, force resta à la loi, la porte lut ouverte, le commissaire entra ; mais le baron, entraînant Gaston vers le palier, profita, coi;pme il l'avait déjà fait dans la maison de jeu, du tumulte général, pour s'esquiver ; en descendant l'escalier, ils aperçurent une longue robe blanche qui disparaissait derrière une petite porte«

— Le Dieu est sauvé I dit le baron, il avait une porte dérobée à son tabernacle.

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LE DIABLE BOITEUX À PARIS t07

— Et où donc se réfugie sa divinité ? demanda Gaston.

— Dans l'endroit où Calvin trouva la mort et où M. Domange trouve la fortune !.-

— Les dieux ne sont pas toujours grands et tous ne sont pas en bonne odeur ! fit le jeune homme en descendant de ce paradis perdu.

— Eli bien I jeune théiste, que vous disais-je ? lui dit le baron, lorsqu'ils furent redescendus dans la rue, vous ne vous attendiez certes pas à trouver ici même un cinquante millième dieu qui succède à tant d'autres; et pourtant Pa^is, eu ce moment, en compte quatre autres à ma connaissance. Ce que vous venez de voir n'est pas une plaisanterie; ce Dieu existe, U a son dogme, son culte, ses mystagogues, ses religionnaires, ses dévots et ses fanatiques; ce n'est pas une histoire inventée à plaisir, et, il y a huit jours, les tribunaux avaient à juger un autre dieu qui, sous prétexte que l'Être suprême ne doit de compte qu'à lui-même, refusa de répondre aux interpellations du président qui lui demandait son âge : il fut condamné, en correctionnelle, à quinze jours de prison et à vingt-cinq francs d'amende. Il avait rêvé le martyre et n'obtint que le ridicule.

- — Eh quoi ! dit Gaston, il y a donc des âmes assez crédules pour se prêter à d'aussi absurdes jongleries, et comment peut-il se faire que de telles folies aient cours dans le progrès moderne ?

— Voulez vous, reprit le Boiteux, vous faire une

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idée du succès de ce que vous nommez folie et jonglerie? Tenez, je ne parie point seulement de Paris, ni même de la France ; mais allez en Angleterre, pays civilisé par excellence, et vous y trouverez de bien plus remarquables aberrations en fait de déisme. A Birmingham, par exemple, vous pourrez voir une fabrique de dieux, et si vous êtes désireux de vous monter une petite religion de poche, voici le tarif exact et le prix courant: — « Yamen (dieu de la mort), en cuivre fin, ciselé avec beaucoup de goût, uneguinée et demie; Nirondi (roi des démons), modèles très-variés, dessin hardi, dorure solide, deux livres sterling; Varonnin (dieu du soleil), aveccliar d'airain et fouet en argent garanti, quinze dollars ; Couberen (dieu des richesses), travail admirable et superfin, six livres. On entreprend les demi-dieux à prix réduits ; escompte au comptant.»

— Voilà qui dépasse toute croyance, et véritablement c'est à dégoûter des autres religions ? s'écria Gaston.

— Peuh I fit le baron, en cherchant sa tabatière.

— 11 est vrai, continua le jeune homme, que, dans tout exercice de culte, il y a abus, fraude et exploitati(fc de Thomme par Thomme.

— Ah ! ah ! dit le petit vieillard en riant d'une façon étrange, voici que vous devenez philosophe !... Qu'entendez-vous par là, cher ami?

— Mais.. .que, dans toute religion, il y a quelqu'un

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qui paye les frais du culte et quelqu'un aussi qui les empoche.

— Qui donc les empoche?

— Mais... l'inventeur ou le continuateur...

— Que vous nommez ?

— Le dieu ou le ministre, le prophète ou le prêtre... le sacerdos... que je traduis par doté d'une façon focrée.

— Bravo! exclama le baron ; l'étymologie est ingénieuse et un peu bien spirituelle I... — Seulement, appliquée généralement, elle devient tout bonnement un sacrilège... Tenez, jeune philosophe, écoutez-moi quelques instants, et, sans aller plus loin, je veux vous prouver qu'en fait d'étymologie, presque toujours le mot grammatical est en désaccord avec le sens logique... Et puisque c'est le mot et la qualité de sacerdos qui vous inspirent ces édifiantes idées, c'est en vous peignant le plus humble représentant des hiérarchies sacerdotales, que je veux vous prouver que vous avez le tort d'être ingrat et l'ingratitude d'avoir tort.

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