CHAPITRE XX
Monsieur le curé.
— Quel plus gracieuxmodèledes vertus sacerdotales que celui qui s'offre^ chaque jour, à l'admiration du chrétien?... Qui de nous, le soir , dans une de nos pronaenades le long des bois et des prés, n'a parfois rencontré un bon vieillard vêtu d-'une soutane noire, marchant lentement et lisant dans son bréviaire les saintes prières du jour? De beaux cheveux blancs ornent son front, comme une couronne devant laquelle s'incline tout regard; dans son œil limpide et doux rayonne un suave reflet de bonheur et de sécurité; le sourire de son âme a passé sur ses lèvres, et, s'il parle, sa voix seule suffit pour vous attirer à lui. Son empire, c'est ce petit hameau, dont là-bas vous apercevez le modeste clocher presque noyé dans les flots de verdure qu'il dépasse à peine ; son peuple, c'est quelques paisibles et pauvres villageois qu'il a baptisés, qu'il
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a mariés, qu'il ensevelira peut-êlre , et tout Tborizon de sa puissance ne dépasse point le revers de cette verdoyante colline autour de laquelle, depuis cinquante ans, il se promène en priant, à la tombée du soir... Pour qui donc prie-t-il ainsi, avec tant de ferveur, que le bruit de vos pas n'a pu le distraire de sa pieuse oraison?... Il prie, le saint pasteur, pour le petit troupeau que Dieu a confié à son amour; il prie pour que la rosée du ciel descende sur les moissons, pour que le chaud soleil féconde les rameaux et les allons, pour que la semence germe au champ du laboureur. Il demande au Tout-Puissant d'écarter les vents et l'orage des épis, les mauvaises passions du cœur et de faire fleurir et fructifier le grain de la terre, comme la sainte parole dans les âmes. Et puis, s'il prie pour lui-même, c'est pour supplier Celui qui l'a envoyé de lui donner la force et la grâce : la force pour faire le bien , la grâce pour le faire faire aux autres. Si quelqu'un souffre au hameau , c'est son oreille attentive qui entend le premier cri de la douleur ; si une misère se révèle au fond de quelque chaumière , c'est toujours sa vénérable figure qui apparaît sur le seuil. Que dis-je?... tous ces maux il les devine avec l'admirable instinct de sa charité, et il a appris, — seul artifice qu'il sache pratiquer, — Fart de découvrir le secret des infortunes el de leur éviter les troubles de l'aveu. Jamais, dans sa longue carrière, il ne s'est surpris à envier la richesse; son pauvre presbytère lui a toujours paru un palais trop
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grand pour abriter ses humbles désirs, et si parfois, en songeant à la majesté du Seigneur, il s'est arrêtée quelque pensée ambitieuse , c'est qu'il lui semblait que rien ne serait comparable à son bonheur, si sa petite église pouvait refléter un peu des magnifiques splendeurs de la cathédrale. Cet ami , les enfants le vénèrent, les hommes l'estiment et les vieillards l'aiment comme un fidMe compagnon de voyage qui ne les quitte même pas au bout du chemin ; car, bien ^ longtemps après leur mort, ils savent que sa voix s'élèvera encore pour murmurer leur nom dans sa prière commémorati ve de chaque jour. . . A ces hommes qui vieillissent et s'usent dans le travail, il ne défend point le repos qui est un plaisir et le plaisir qui est un repos; il se mêle souvent à leurs jeux pour les purifier par sa présence, et doublé ainsi leurs joies en les sanctifiant par l'offrande qu'il en fait à Dieu. Sa vie est une longue suite de bienfaits : il moralise et adoucit la rude nature de ceux qui l'entourent; il les console des maux du présent , [en leur faisant entrevoir les félicités futures ; il leur fait oublier la terre en leur montrant le ciel, et sacrifiant sans cesse la houlette au troupeau, il accomplit le précepte divin et donne sa vie pour ses brebis.
Cet homrhe, quel est-il?... quel est son nom?... Nul ne le sait. Les bonnes gens qui l'écoutent et l'aiment depuis cinquante ans ne pourraient dire ce nom, et les petits comme les grands, les jeunes filles aussi bien que les vieilles fileuses de la veillée ne savent
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qu'une chose, c'est qu'on appelle cet apôtre... Monsieur LE Curé.
Voilà les hommes qui accomplissent véritablement la grande et imposante mission!... Voilà ceux qui ont vraiment été utiles àl'humanité !... Ce sont ceuxlà que les Turenne, les Vauban, les Fabert et les Ck)ndé ont honorés à l'égal des grands capitaines, sachant bien que ces courageux soldats de l'Évangile remportaient d'aussi utiles victoires avec la croix que d'autres avec l'épée. Et qui sait ce que le cœur de ces obscurs héros de l'Église militante renferme de mystères connus de Dieu seul? Qui connaît leurs luttes secrètes, leurs combats ignorés, leurs découragements ou leurs victoires ? Oh ! il y a parfois tout un long poëme dans l'existence, en apparence si calme, de ces hommes à l'œil limpide et doux; leur sécurité ne leur vient pas de la terre, et si leur front semble paisible, c'est qu'ils sont un peu comme l'azur du ciel, qui peut rester pur malgré les agitations d'ici-bas.
Le baron avait prononcé ces paroles avec le feu d'un saint enthousiasme, et Gaston regardait avec élonnement cet homme qui, semblable au Protée de la Fable, avait le don de lui apparaître sous mille formes différentes t tantôt croyant, tantôt athée, pieux ou impie... et, comme il gardait un silence qui dénotait sa stupéfaction, le baron reprit :
— Vous êtes étonné, mon ami, de me voir proférer des paroles aussi édifiantes; mais, tout diable que
VOUS me croyez, soyez certain que je n'en suis pas moins orlhodoxe, et vous allez en juger...
Dans une excursion que je faisais, il y a bien longtemps déjà, sur les bords de la mer, non loin du Tréport, je m'arrêtai pendant une journée chez le curé d'un petit hameau perdu dans les sables, et que les géographes ont peut-être oublié de mentionner sur leurs cartes dédaigneuses. Le presbytère, sorte de cottage enfoui dans les falaises, dans la verdure et dans les flots, m'avait séduit par son aspect véritablement pittoresque; et j'ajoute que, par le plus heureux des hasards, le vieux prêtre qui l'habitait se trouvait être précisément un de mes anciens amis, mon meilleur ami, puisqu'il avait été mon confesseur. Pour les hommes de croyance et de foi, il y a dans ces rencontres fortuites, après les longs jours de Tabsence, une indicible félicité que viennent sanctifier les douces souvenances du passé ; il y a alors d'intimes émotions qui se réveillent dans le fond du cœur, comme lorsqu'on retrouve un ami qu'on croyait disparu, soit dans la mort, soit dans l'oubli. Ce fut donc et pour le vieillard et pour le jeune homme un de ces jours aimés où tout est joie et soleil, souvenir et espérance ; où, remontant tous deux par la pensée vers les heures si fugitives écoulées dans l'étude et la prière, nous repassions ensemble toutes les péripéties de ce drame qu'on nomme la vie... Sa vie à lui, saint prêtre de Dieu et sujet fidèle du roi, c'avait été la persécution, presque l'exil, puis, après
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LE DIABLE BOITEUX X PARIS îi&
tout, la résigoation et le pardon des offenses. La mienne à moi, je la lui racontai comme autrefois, comme au temps où il répondait à chacun de mes aveux par le conseil et l'absolution;... comme autrefois aussi sa voix me conseilla, puiss/i main me bénit.
Nous eûmes bientôt parcouru et visité tout son petit domaine enclos de haies vives et dans lequel Dieu avait fait éclore plus de fruits que de fleurs. Une vieille servante, un chien Adèle, deux ou trois couples de pigeons domestiques et une poule entourée de ses poussins, telle était la paisible famille au milieu de laquelle ce bon vieillard oubliait les splendeurs envolées de son brillant sacerdoce, et nul moins que moi sans doute, pas même sa pieuse et naïve compagne, ne se doutait que cet homme si simple, si obscur aujourd'hui, avait été l'un des plus illustres orateurs sacrés de son ordre... On a dit que rhumilité était une vertu chrétienne ; je crois, avec Bossuet, qu'elle est bien plutôt une essence du catholicisme.
Il y avait toutefois chez ce pauvre curé une chose qui tranchait par son luxe sur toutes les autres; c'était sa bibliothèque. Là, on retrouvait toutes les plus précieuses créations de l'esprit humain : historiens, poètes, orateurs, théologiens ; en un mot, tout ce qui constitue le fond d'une bibliothèque sérieuse était là occupant la seule salle un peu vaste du presbytère... J'admirais, depuis un moment, ce trésor
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dont j'étais loin de soupçonner l'existence en.pareii lieu, lorsque ma vue tomba sur un petit corps de bibliothèque isolé et dont les rayons en palissandre incrusté d'ivoire étaient chargés de brochures toutes reliées en noir : cette particularité était d'autant plus remarquable que presque tous les autres volumes offraient des couvertures bigarrées de diverses couleurs.
J'en fis tout haut la remarque, et mon curé répondit à ma curiosité en prenant une des brochures qu'il me présenta. Je l'ouvris et vis qu'elle avait pour titre : Office des morts,.. 11 m'en présenta une seconde, puis une troisième et presque toutes enfin, et je fus/plus étonné qu'auparavant quand je m'aperçus que toutes portaient le même titre et étaient le même ouvrage absolument semblable, renfermant la messe des morts, les vêpres, les matines, les lauffes, etc., etc.
« Vous paraissez étonné, me dit-il enfin,, de me voir donner ainsi la place d'honneur à tous ces petits Hvres qui, tous ensemble, n'ont peut-être pas coûté dix francs?... Mais, pour moi, pour mon cœur, ces quelques brochures grossièrement imprimées ont un prix bien supérieur à celui do toutes ces pompeuses éditions qui brillent autour d'elles. J'appelle cette petite collection de brochures ma bibliothèque commémorative, parce que, en effet, dans chacun de ces volumes est déposé un souvenir qui, bien souvent, éveille en moi la mémoire des choses éteintes, et que
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ces pages sont pour mon âme comme ces vases mystérieux d*où s'échappent parfois les suaves émanalions de parfums ignorés. J'ai longtemps habile un p^i.vs où Tusage veut qu'à chncjue enterrement on distribue aux assistants un de ces petits livres noirs où se trouve l'office complet des funérailles; comme prêtre, et souvent, hélas! comme ami, il m'a fallu conduire bien des cadavre* à la fosse où viennent s'effeuiller toutes les roses de là vie. Il m'a fallu, moi, pauNTe âme détachée de toutes les âmes d'ici-bas, pleurer et prier sur bien des tombes entr'ou vertes... et je pleurais et je priais, mon fils; car parmi tous ces livres funèbres, il en est peu qui ne rappellent à ma mémoire une triste et mélancolique souvenance. A la première page de ces brochures, vous voj'ez que ma plume a inscrit le nom de chaque* défunt, avec la date de sa naissance et dfe sa mort : joie et tristesse, sourire et larmes, heur et malheur!... Et quand, parfois, je me trouve dans un •le ces moments où l'âme inquiète a besoin d'amertume et de rêverie ! quand il faut une pâture à cette imagination que saint Augustin appelle Veunemie du logis , alors je prends au hasard lo pre« nrier venu de ces livres, et sur cette première page, sans jamais la retourner, mon cœur lit bien des volumes tracés par le souvenir, bien des drames lugubres avec leurs nœuds, leurs péripéties et leur,s^ ciénoueraents qui sont tous la mort; car, mon fils, il n'est ici-bas qu'une seule vérité vraiment vraie,
itizqd b^.Gôogle
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c'est qu'il faut retourner à Dieu, comme le dit le divin Maître dans le livre admirable de son Imtation. D
Et, sur un de ces petits livres, je lus Thistoire touchante d'une jeune fille qui avait adoré un gentil^ homme de la maison du roi Louis XVI. Le jour même filé pour son mariage, elle était morte... morte duis les bras de sa mère et (Je son fiancé... Ce fiancé se nommait Maurice^ comte de S... Il adorait celte femme, et en la perdant il voyait s'écrouler tout son avenir de gloire, d'amour et de fortune.
Cette histoire était écrite à la main sur quelques feuilles ajoutées au livre des morts...
Je quittai le bon curé, et je crus voir que les larmes qui brillaient dans mes yeux brillaient aussi dans les siens.
Six mois après, je reçus une lettre de part encadrée de noir, qui m'annonçait la mort de M. Maubigb, comte de S..., chevalier de Saint-Louis, ex-gentilhomme de la maison de Sw M; Louis .XVI, mort i l'âge de quatre-vingt-six ans, curé du village de B..., près de Tréport.
Dieu venait de lui dire de la rejoindre...
Ce saint prêtre, je le connaissais depuis vingt ans; ses bons paroissiens l'aimaient depuis un demi-siède, et nul n'eût pu lui donner un autre nom que oekii qu'il avait choisi lui-même, en renonçant volontaifement aux brillants titres qu'il tenait de ses aïett( : pour tous, comme pour moi, il avait toujours été
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Monsieur le Gijjié, et sa persoaniÛGation .s'était liumblemeivt résumée dass cette banale ^ppeUaticm qui recouvcâitt comme d'un linceul son passé, son présent et son avenir..
Vous qui .méprisez les grandeurs 4u sacerdoce et qui niez i'béroAsme dans Thumilité et dans Tabnégalion cbrétieufies, philosophes, venez donc contempler UQ pareil spectacle, et dites-nous si le passage du prêtre ici-bas n'a pas quelque chose de magnifique et de.sablime qui imprime aux fonctions sacerdotales un caractère admirable de force et 4e majesté. Gomme un pasteur qui marche ^n tête du troupeau, le prêtre avertit, enseigne, excite, modère ou encourage, et guide toujours; son exemple est une sorte de drapeau qui flotte en av^nt des peuples et sur lequel le doigi de Dieu a inscrit les commandements de sa ioute-^uissance. Aussi, voyez comme à ioèjâje& les époques de la civilisation, les nations elles-mêmes (ces brebis du Maître) se précipitent suc ,les pas de ces conducteurs de peuj)les; à Leur vois., les empires s'améliorent « les royaumes se fortifienX, les mœurs se polissent Les saint Augusiia, iefi Basile^ les Ambroise, les Benoîl^ les Dominique, les Grégoire impriment leur magnifique cachet à leur siècle, et, dans les jours du oomhai conune aux heures du triomphe, von les i^etrouve sans cesse en tête des phalanges chrétiennes, pour y crier le nom du Seigneur, dont dis sont Jes plus vaillants défenseurs, La vie du prêtre est un reflet
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de réternelle existence de l'ange : faire le bien et en inspirer Tamour à tous; reporter à Dieu rhomnjage de toutes les adorations; bénir les joies de la terre pour mieux les épurer; bénir encore les douleurs du corps et les douleurs de Tâme pour mieux les sanctifier, telle est la sainte mission du représentant de Dieu parmi nous.,. Et qu'est-ce donc que cette mission, lorsqu'à raccomplisaement sacré (le ses pénibles devoirs, Tient se joindre rétemd combat des regrets et des riantes souvenances du passé?... Quel martyre que celui de Tbomnie dont nous venons d'esquisser une des mille souffrances! et que de ronces à écarter, pour arriver au but rêvé pendant les quatre-vingt-six ans d'un pareil voyage!...
Un tel héroïsme est exclusivement catholique : il vient de Dieu ; il n'appartient qu'à ceux qui ont pris pour sceptre le roseau moqueur de la tlagellation et pour couronne les épines du Calvaire.
Le baron se tut, et Gaston le regarda avec stupéfaction, ne comprenant pas que des idées aussi complètement orthodoxes entrassent dans les croyances d'un homme qu'il regardait comme un athée; aussi, pour sortir d'embarras, s'éciiat-il :
— Qui sait?.,, c'est peut-être là qu'est la vérité!
— La vérité ! riposta le baron en haussant les épaules... Encore un mot tout fait, une locution
toute sellée et bridée, dont chacun se sert et que personne ne comprend... On a tant intenté de vérités, et on a donné à ce trisyllabe tant d'acceptions élastiques I... Mais, naïf enfant, une vérité n'est vraie qu'en raison du degré de longitude sous lequel elle est proclamée... il est humain de tuer les enfants contrefaits, ou de les jeter dans le Tibre : vérité Spartiate ou latine, enfantée par la cherté des subsistances, ou par l'orgueil des races, dans cette avare république de Lacédémone ou dans celte fière monarchie romaine, que j'ai pu étudier tout à mon aise... Les grands sont les représentants de Dieu icibas: — vérité européenne qui ne tend à rien moins qu'à représenter l'Être suprême comme un bourreau, un incestueux et un voleur ; vérité née de la faiblesse de tous et de l'audace de quelques-uns... Les nègres sont faits pour être esclaves:... vérité colonâle née du besoin de sucrer son café, et qui, bien qu'en pensent les lecteurs des premiers-Paris, n'est pas tombée devant l'argumentation des philantropes, mais tout bonnement devant la surabondance du sucre de betterave. Nous pourrions aller ainsi jusqu'à «iemain, sans épuiser l'inépuisable nomenclature des vérités controversables. N'allez donc pas si loin pour trouver le motif de cette grande chasse à la vérité : ceux qui la poursuivent visent un tout autre gibier et, depuis le marchand de contremarques qui pousse des hurlements enroués h la porte de l'Ambigu, jusqu'au dieu qui renifle voluptueusement
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Tencens de ses adorateurs, tous n'bnt qiftan but : celui de savoir, te raatin, comment ils dfcefont le soir.
— Eh quoi, s*écria Gaston, toirt cela ferait de la spéculation f
^- Jeune homme, il existe dans^ Paris, seton les staticiens, Tingt-huit h trente mille particttHers qui ignorent complètement, en s^éveiltent, de quefle façon ils pourront, non pas seulement se procuTcr un petit pain d'un sou, mais qui en sont à résoucfre des problèmes cent fois plus insolubles; et pourtant ces hommes respirent, marchent, rient, boifvent, mangent et parviennent à passer une longue vie sur la terre : quelques-uns^ mènent un tarara ftort confbrtaWe.
— Gommant cefai peut-il être ?
— Ce sont ce qu^on nomme les existences proëlé' matiquesj et ce- que j'appelle les X de réquation sociiale.
Jugez en vous-même'.
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CttAPITRE XXJ-.
L'art de vivoter. — Les existences problématiqnes.
— Je VOUS dirai donc , continua le baron, en puisant dans sa boîte inépuisable, qu'il existe dans cette immense cité quelque chose comme trente mille affaméi? qui, sans gîte, sans argent et sans industrie connue, trouvent pourtant le moyen de se coucher lotis les soirs dans un exceflenf lit, après avoir parfaitement dîné, pris leur cafS et fumé d'assez convenables cigares. A quel Pactole ignoré, à quel Sacra mento mystérieux vont-ils puiserle minerai dont ils extraient Tor nécessaire à leur inexplicable entretien?... Toilà précisément ce qui constitue la vie de ces problèmes humains; problèmes insolubles, dont l'inconnue est impossible à dégager, et que nul algébriste, si fort qu'il soit, ne parviendra jamais à expliqtrer... Et ne * croyez pas que je m'amuse à ranger dans les existences problématiques ce négociant feilli
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qui, après avoir déposé son bilan , éclabousse ses créanciers, sans qu'on devine d'où lui viennent ses ressources : chacun sait qu'il n'y a que les banqueroutiers qui fassent rapidement fortune. Je ne parle pas non plus de ces fils de famille, jeunes mineurs à qui la générosité paternelle accorde mille écus par an et qui en dépensent vingt mille ; je laisse de côté ces gracieuses femmes, qui n'ont que leur beauté et s'arrangent de façon à rouler voilure; l'usurier se charge des premiers; quant à ces dernières, ne clierchez pas. si loin, elles possèdent un capital qu'elles savent placer fructueusement... Non , en fait de problèmes, je veux vous en poser de plus inextricables et qui pourtant existent et se pavanent au grand jour.
Quel est , par exemple , cet homme au maintieD simple et modeste que vous rencontrez tous les soirs, fumant son cigare, aux Champs-Elysées? Sa tenueest bourgeoisement soignée, sa moustache proprement cirée ; il est ganté, chaussé et culotté comme un honnête employé qui émargerait au grand-livre. Ses amis le nomment Duval ; c'est donc un Français , et il a sans doute un état... Rien de tout cela: il n'a jamais figuré sur le contrôle d'aucune administration ; il n'occupe aucun emploi, n'émarge aucun traitement et ne jouit d'aucun revenu, salaire ni rémunération. El cependant, il a un petit appartement fort propre, il dîne dans un restaurant assez choisi,-fail sa partie de dominos le soir dans un café fort avouable, et il
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n'est pas rare qu'on le rencontre à Torclicstre d'un de DOS petits théâtres, quand Tafliche est appétissante... Si, paifois, yous sautez d'un wagon du chemin de fer du Havre dans le débarcadère de Saint- Gloud, Saint-Germain ou Asnières, et que vous vous égariez sous les délicieux ombrages de ces paradis champêtres, il n'est pas impossible que vous aperceviez M. Duval, en jaquette et pantalon de nankin, donnant le bras à un canezou blanc égayé de rubans roses. Comme il n'a que quarante ans, il se reconnaît encore le droit de batifolage, et il en use honnêtement, abritant sa gaieté sous l'ombrelle de sa compagne, qui l'appelle mon oncle. S'il vient à sauter ou à courir le long des charmilles ou sous les arbres séculaires du parc impérial, vous entendrez distinctement le son argentin de quelques pièces de cinq francs, qui semblent chanter d'avance les mille refrains imprimés à l'encre bleue sur la carte du restaurateur. Après avoir dîné sous les marronniers, dansé sous les tilleuls et conversé sous les coudriers, il reprend le chemin de fer avec sa nièce^ chargée de bottes de lilas odorants et... et voilà I
— Ah! mais... décidément, s'écria Gaston, il faut bien qu'il ait de quoi solder tous ces petits plaisirs ; la Carte à payer ^e paye.
— Aussi ô-t-il je vous l'ai dit, les poches assez décemment garnies. . .
— D'où lui vient cet argent?... Ah I je comprends... il est attaché à la police I...
iS.
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— Bon I je vous y preiwte; voilà le^gi^nd mot des bourgeois et des badauds^ Poureu!!, toute* existence* incomprise s^e^liique par là, ei le caissier de la-pré^ leeture tient ladirf die liotitesles Ghawries et énigmes secfiales ; défaites-votisi ferès-€her, de ces ftiçons proviociales qui nfoBipAus course depuis 1804^ et qui ne sont pas mieux portées en 1®58 que les bottes à retnmssis ou les» boucles de culottes.*. Il y a une police, c'est vrai; elle est bonne, elle est nécessaire; mais souvenez -vous que le policier le mieux rétribué, à rheure qu'il est et' à une époque où les gouverne naents sont assez forts»- pour mépriser l'espionnage occulte, touche deux francs par jour , ce qui autorise peu les coûteuses excursions sur les bords de la Seine... Tenez, ayez la patience de vous post^ demain matin à !» portfe où vous avez vu aatrer M. Duval; il est midi, le voici qui va sortir... 11 sort, ou plutôt est-ce bieu lui ?.,. Sa démarche est raide, sa tournure militaire; il' a donné à sa moustache une courbe' rappelant la lèvre supérieure des vieux grognards de l'Empire ; unQ sorte décapote, ornée de brandebourgs, se croise sur sa poitrine ; ses bottes bien cirées sont éculées ; sow chapeau, quoique soigneusement brossé, accuse une évidente vétusté; il y a, dans toute sa personne, un reflet d'ancienne spleadfeur, de grande infortune et de misère imméritée;.. 11 est propre, mais râpé ; fier, mais modei^... Si nous pouvions le suivre» nous le verrions consulter son carnet, se diriger vers quelques maisons notées sur son
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LE' mXBlE' BOITEUX A* PARIS 227
agenda, monter, sonner et se faire annoncer sons un nom^n ki ou en ko. Il a bonne façon, il se dtt recomraanéé'par un- géhérarlégaltement en ko ou en ki\ que nuî'n'â conmu-; c'^t'égal, onieTeçoit, on M ^rësentèf un' siège et on M demande le motif de sa visite'... Il estréfùgié, réfugié polonais (son baragouin rarttfeste), il occupait' le grado dé capitaine dans la l^n Blaguinski, ilétait ttès-protégé par la princesse Karotinska ; voici dès papiers qui en font foi, et* mêtae' il fôil* voir; en écartant sa capote, un bout de ruban jaune et noir; décoration qu'il obtint à la bathitle de Krakinski, etqu'il a la' douleur de ne pouvoirporter ostensiblement... Bref, on l'écoute; peutêtre est-ce un de ces escrocs comme on en voit tant; pourtant, il a des larmes dans la voix, if comprime des soupirs mal étouffées ; si c'était' une des mille victimes de Vinfàme Nicolas, du Chacal du Nord, dti moderne Attila ?... Oh I si cette misère était vraie !... 01e peut... elle doitrêtre ; mieux vaut, dans tous les cas, être diipe que cruel... et onr lui sert la main, en j glissant:.. Diable ! on ne peut )[ms donner dix' sous à un protégé de la princesse Kàrotînska et' à un' excapitaine de la légion Bllaguinski... On le fôrced^acceptérun louis, qu'il reçoit eu détournant la tête ef la rougeur au front;- il sort en portant la main 5 son* mouchoir et vous-méTrae sentez* une larme perler* sous vos paupières; car cet homnre, c'est le malheur^ ennobli par la pudeur et la probité ; c'est tm' héroïque' continuateur du brave Kosfciuko, qui; comme lui,
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nn LE DIABLE BOITSUX l PARIS
saurait tomber percé de coups, en s*écriant : — Finis Poloniœ!
M. Dp val n'est donc problématique que pour ceux qui n'ont pas approfondi le prol)lème ; son métier, c'est d'être réfugié de n'importe quoi : réfugié pololais aujourd'hui, réfugié espagnol demain ; sous Espartero, il est carliste; sous Montémolin, il deviendrait progressiste. La semaine dernière , il était conspirateur allemand, victime du despotisme autrichien, ruiné et écrasé par la lourde charge de la Krdgsbereitschaft (mot fortement bourré de consonnes exotiques et convenablement empreint de couleur locale); tout à l'heure il se disposera à paraître en proscrit fuyant devant la tyrannie de l'absolutisme et refusant de couper ses moustaches ou de réformer son chapeau pointu... Il est, on le voit, réfugié en gros et ne faisant le détail que par occasion.
Quel est cet autre qui trouve moyen de se faufiler dans votre escalier, dans votre antichambre, et glisse comme un sylphe sur le tapis de votre cabinet, sans que vous sachiez par quelle fente il a passé?... Le voici devant vous, l'air humble, timide et humilié: c'est un homme de lettres, à qui il n'a manqué que du bonheur pour devenir célèbre; il termine en ce moment un immense travail sur les poètes Scandinaves comparés aux bardes calédoniens et aux trouvères de la langue d'oil. Voilà son manuscrit, veuillez y Jeter un coup d'œil. Cinq cents pages, c'est moins
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LE DIABLE BOITEUX k PARIS 221^
que rien I... Vite vous fouillez dans voire poche, car vous n'avez pas le temps de l'écouter; vous lui jetez cinq francs... alors, il exhibe une longue liste crasseuse où figurent les signatures les plus honorables : Lamartine, Musset, Viennet, Saint- Marc, Girardin, Sainte-Beuve, etc., etc., toute l'Acalémie française; vous êtes supplié d'ajouter votre nom illustre (c'est son mot), à cette brillante pléiade. Les poëtes scandi'^ naves pendent sur votre tête comme une épée de Damoclès; il faut vous débarrasser, vous prenez la plume, vous signez; mais à côté de chacun de ces noms et à la colonne de la souscription, vous voyez que tous ont contribué pour dix francs... — J'ai quatre enfants bien- malheureux I murmure l'historien des bardes et des trouvères; vous ajoutez cinq autres francs, et il part en glissant sur le tapis, sans que vous ayez le temps de voir par où il s'est échappé... Supposons que cet homme de lettres réussisse seulement deux fois par jour dans ses démarches (ce qui est facile) voilà une existence problématique qui se fait très-honnêtement six à sept mille francs de rente, sans capital et sans immeubles, sans patente et sans contributions directes ou indirectes.
Cette dame, tout de noir habillée, c'est la marquise
de quelques étoiles : elle est dame de charité;
elle quête pour les pauvres de Chandernagor ou pour les victimes du tremblement de terre de Guatemala.
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2MP LB* DïABLE BOITEUX A PARIS
Cette autre rachète des petits Chinois pourites fairet baptrîser : Cinq francs pour sauver A^s mifflons'd^âmesl... c'est pour rien;
TOïcr un inconnu qui >'0us arrête sot 1èr boulevard; il vous saute au cou, vous brise le métacarpe dans une chaleureuse poignée de main... — Tii ne me remets pas?. .. Gomment!... dix ou vingt années d'absence peuvent-elîes effacer du cœur les traits d'un intime ami de collège?;.. Jfe suis un tel. Te rappellestu notre professeur de rhétorique à Bourbon, notre chef d'institution rue de Gliehy, notice' maître d*étudès, notre pion?... -Ah l' les* bons tours que nous lui avons joués!... Un jour, tu te souviens?'... car tU' étais le plus farceur et aussi le plus aimé de toute la» pension... Et, alors, une longue histoire d'escapadies de collège, qui s'applique à tout passé universitaire; vous avez comme une sorte de réminiscence de tout ce joyeux printemps de l'adblescence, et vous souriez, tout en vous demandant quel peut être cet ami intime dont le nom ne s'applique à aucune de vos remembrances... Enfin, six heures sonnent, vous êtes vis-à-vis le Café de Pari^^ voussaluez votre ex-camarade, en disant : — Charmé de larencontt-e : au revoir ; je vais dîner. . . — Volontiers ! répond l'inconnu ; ef, cpielque abasourdi que vous soyez du quiproquo, vous n'osez, pour une fois, risquer une impertinence envers un homme qui peut bien avoir été votre copitiy votre camarade. Cette tme/èw se renouvelle tous les jours avec d'autres, et voilà comment avec un peu
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. LE DIABLE BOfEBOX IL PARIS 2îf
d'flplMBb et une tedingote propre e^ des gunts demi fraisf, on peut chsqoe seir' se passer la d^ouzome d'huîtres et la poularde truffée, arrosée de cltos-vou^ geot et humectée de fteur de SiHery. Comme cet hemme* est gai convive, parlant) sec, buvant à Tave^ naot et qu'il possède un eilûlerrant répertoire* d'anecdotes et de chroiliGpMs. du' jour, il n'est pas rare que Y ancienne amitié en produise une nou*veUe : on se revoit,, on- se petoonve, on redkie, et Ton ne se sépare que le jour où, entre la poire et le fromage, il vou& emprunte cinq ou sii. louis, sous prétexte qiu/il a (»ibUé son porte-monnaie à k^ campagne.
Cet autre jeune homme que vous lencontrez en habit noir, cravate de batiste, chapeau crêpé et gant» de deuil, se rend à rentemement d'un riche défuat. Suivez-le à l'église, voius te verrez i^urer; poussez jusqu!au Père-Lachaise ,. voue l'entendrez sangloter,..
— Il a perdu un parent aimé?.,, demanda Gaston.
— Je ne crois pas,, ca», en revenant des! funérmlles, le voici qui change de' toilette : habit bleu à boutons guillochés, pantalon, gris-pefle, cravate de fantaisie et gants jaunes; il va, dîne» en ville; il charmera ses voisins de table par sa gaieté, et le soir, comme l'on dansera, il ne manquera ni un quadrille, ni une valse, lii ime rédowa*
— C'est dcmc un nouveau Protée*?
— Vous avez deviné ; et il trouve son profit à
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S3i LE DIABLE BOITEUX A PARIS .
rêlre. 11 est de tous Itîs enterrements et de toutes les noces : il se fait dnq francs chaque malin en rev^dant le crêpe, les gants noirs et le livre des morts qui sont distribués à tout homme qui se rend à la maison mortuaire, il dîne le soir dans tout hôtel dont la maîtresse du lieu a besoin déjeunes et d'infatigables danseurs. Il suffit d'une maison qui lui ouvre toutes les autres.
— Ah!... s'écria Gaston, voilà qui est de pure ia* vention ?
— Rien n'est à inventer à Paris, mon jeune ami; tout y existe, et je vous étonnerais grandement si je vous initiais à *tous les étranges myslères qui sont la vie cachée — mais réelle — de la grande cité... Paris est comme les princes, que le vulgaire ne voit jamais qu'en représentation et en costume officiel; mais, pour les courtisans qui vivent dans l'intimité des rois, il y a autre chose que le sceptre et la couronne: Louis XIV en robe de chambre et Gharleraagne ayant ôlé son haut-de-cha^isse, deviennent quelque diose de très-différent du vainqueur de la Hollande ou du rédacteur des Gapitulaires; les grandes capitales sont comme les grands de la terre : elles ont leurs passions, leurs faiblesses, leurs ridicules et leurs besoins;
Et la garde qai veille aax barrières du Loavre M'en défend pas les rois. •
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Ji faut, pour bien connaître Paris, le prendre en désliubillé, au saut du Ut, et s'appliquer surtout à soulever les pans du manteau de pourpre dont il re^ couvre ses haillons... Vous mettez en doute ce que je viens de vous raconter touchant les industries problématiques; que diriez-vous donc si je vous affirmais que les choses les plus saintes, les plus sacrées, celles qui sont la base des intérêts du cx^ur, celles qui se rattachent à tout ce que la vie sociale a de plus sérieux, sont aussi une des branches les plus productives de l'arbre de la spéculation commerciale? .. Vous paraissez étonné, mon jeune ami?.,. i¥on Dieu, levez la vue vers ces millions d'affiches qui garnissent et placardent les murailles de la moderne Babylone; qu'y voyez-vous?... Entre Uannonce de VEau indienne qui teint les cheveux à la minute et l'éloge du fameux onguent qui ne guérit pas les cors aux pieds, vous lisez :
a L<»s personnes des deux sexes qui désirent se marier peuvent en toute confiance s'adresser à M«n« de X..., qui s'occupe avec succès de ces sortes iVaffaires, ayant à sa disposition un riche et noml)Teiix RÉPERTOIRE, tant en France qu'à l'étranger... {Affranchir,) »
Et, chose qui va vous étonner davantage, c'est que des centaines de mariages se négocient par cette voie et que la plupart sont fort heureux; et cela se comprend facilement, du moment qu'il est admis que
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SS4 LE; DIABLE BOITEUX il FARI8!
litym^tt est une affaire, et qu'un placement de coeur est une opération comme un placement de fends. Vo«lez-vous du 3?... youle»-vous du 5? du Nord ou (te l'Ouest ? du Londres ou du Hambotirg ? Désirezvolts une blonde, une* brune, une grande, une petite? de la crinoline» ou du réel ? du gras ou du maîgw^... Approchez ! Voici le répertoire par lettres alphabétiques; nous arons un choii des plus variés... Nous ne prélevons qu'un simple droit de commis* sion pour les préliminaires : un lowis de provision; plus cinq pour cent, — taux îégal, — en cas de , réussite.
— C'est raisonnable! direz-vous: on n'écorche pas trq3 la clientèle.
— -C'est vrai I... Mois pour peu: queTagence fasse, par an, une dizaine de mariages à^ cent milite frtmcs dfe dot, — ce qui lui est facile — cela f^jrme* un droit de cinq pour cent sur le capital' d'un- nriHfon: soif cinquante mille livres de rente.
C'est gentil.
Yoilà, cher ami, des existences* fortement problématiques; ce sont là les douteux chardons qui croissent et vivotent sur les pentes abruptes de la vie : Dieu, qui est bon pour tous, lésa semés. sur. les sommets inaccessibles, sachant bien qu'il se trouverait des àms assez' savants pour trouver le moyen tle les brouter. Rien ne fut créé en vain : les abeilles ont les fleurs, les oiseaux ont l'azur ; si la dorade poursuit le moucheron sur les lames argentés du lac, l'âne, à son
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tour, va conquérir le chardon sur les cimes escarpées du rocher social.
Dites, après cela, que VAne est un animal inutile !
Mais, toutes ces petites industries sont le menu fretin de cette grande pêche qu'on nomme la vie... c'est la pêche àlaljgrie ! — Voyons la pêche au filet.
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CHAPITRK XXll.
Artistes en plein vent.
Le baron allait continuer, lorsqu'un homme passa près d'eux, portant sur la tête quelque chose que Gaston ne distingua pas tout d'abord, empêché qu'il était par l'obscurité que n'avaient pas encore dissipée les premières érubescences de l'aurore.
L'homme, en marchant, soit hasard, soit maladresse, heurta l'épaule du baron, et la planche qui se balançait sur sa tête, tomba par terre avec un grand fracas. Des débris de plâtre roulèrent dans le ruisseau, et le pavé fut, en un instant, jonché de tous ces éclats blanchâtres qui, à travers la brume du matin, semblaient des flocons de neige tombés dans le ruisseau.
L'homme, sans se fâcher, se mit à contempler ce grand désastre, essuya une larme et se contenta de murmurer : — Et moi qui comptais sur la vente de
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celte coulée pour donner du pain à mes pauvres enfants et à leur malheureuse mère !
Le baron, en souriant, lui demanda à combien il estimait tout ce qu'il venait de briser involontairement.
— Hélas! monsieur, fit l'inconnu en portant un simulacre de mouchoir à ses yeux... Hélas I c'était toute ma fortune ! U y avait là quatre Pradier, trois Duret et deux Phidias, sans compter une douzaine de vases d'après l'antique .
— A combien tout cela? répéta le baron.
— Lesais-je, monsieur? je comptais toujours bien en retirer un louis... peut-être plus.
— En voici deux , fit le baron en tirant deux pièces d'or de son gilet.
— Quand je dis un louis, s'empressa de répondre i'iiomme, je ne compte pas le temps que je mettrai à remplacer tous ces objets qui m'étaient commandés, et que peut-être on refusera, si je tarde à les livrer.
— Mon cher, riposta le baron, vos clients doivent être habitués à ce genre de retard, car voici la seconde fois — si ce n'est la troisième — que ««^ ^'^^ vnc commandes.
L'homme, sans attendre d^autres ext massa la planche veuve de son fardeau dans les nombreuses smuosités de la ru
— Qu'est-ce que cela? exclama G( comprenait pas.
SM LE DIABLE BOiTfiUX À PARIS
— Ça! répondit le haroo, €'est ua des Âouveaui problèmes commerciaux doikt je vous parlais précisément à rîDstant z j'allais vous montrer la pèche au âlet, et c'est iencore un j^écheur à la l^oe qui u^us arrête. Celui-ci est un marchand de figurines de plâtre qui, t:^ trouvant pas assez de débouchés pour son industrie, s'est imaginé de tecer la consommation de ses produits, en les faisant briser |»r ceux dont la bonne mine lui permet une auiple indemnité.
— Est-il possible ?
— Vous veneE de le n^oir: 4out est possible à Paris. . . Mais gardez -vous de j^ger tous les.marchaiuls de figurines sur ce aM)dèle : cette classe coopte, au contraire, une notable quantité dé braves .gens; te statistiques de la police Attestent que rarenaentles tribunaux ont m^e à partir avei* ces artistes m plein vent; c'est un peu pour eux qu-a été fait le {proverbe : — Pau/iûre^ mai$ honnête.
Le marchand de figurines, vou^Tavez certainemei^ remarqué, mon cher ami; peut-être ne raveE-vous pas étudié dans ses nombreux rap^rts avec la ^wlisation, et pourtant vous le trouverez sans «cesse sir votre passage : à Tangle des rues, sur Ta^phalte des trottoirs, sur le bitume des pontsi, siiir le macadam du bo^Leyard ; dans la ville, dans les laubour£s»-sott^ le porche des églises, so«is .lQ.|^énst(fle des tbéâipes, jqu'il fasse jour, cm qu'il fasse .nuitt, chaod "mx froid, pluie ou soleil: son Louvre, à lui, c'est \xm $4aftcbe
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IM BIABLE «OltfiUK A PARIS ^Oê
^'il porte en équilibre eur sa 4éte ; là sont rangés tous les grands honunes de soa musée ; c'est sa gtlerie des antiques et des modernes ; c'est son Parthénoa 4 que 4is-je ? c'est son monde ei c'est lui ^ «n e^tr Atlas I...
Et que d'esprit d'observation, que de connaissanoe du cœur humain ne lui faut-il pas à cet homme., doni toute la fortune est basée sur les caprices de la mode, sur rinconsiance de l'enthousiasme et sur la variabilité des engouements publics l... N'a-t-il pas -contre lui les revirements politiques, les passions religieuses, les vicissitudes philosophiques, lés combats d'écoles^ et tout ce qui constitue la fragilité des grandes vogu^ d'iiCi-bas?... Si le caaon de 1^830 lui brisa tous ses bustes de Charles X, est-ce que les balles de 1^848 oe firent pcânt voler-en éclats tous les Louis-Pbilippe qui se dressuent, en statuettes, sur sa oMKieste planche de sif)fn ?... Le jour où le peuple de Ffaooe eut le bon sens d'en revenir âux belles et sublimes croyances de ses pères, est-ce que le pauvre mouleur ne lut .pas obligé de jeter au baquet ses Voltaire et ses Rousseau pour eh confoctioûnear des Fénélon et des Jeamae-d'Axc?.*. Ah 1 en vérité, je vous le dis : ^esiimee taatque voudrez vos savants conservateurs de musée; laites la part de leur talent et de kwt sei^ace; vanéez-les, je le ^eut Wôn; aaais tous ces cb^fs - d'OMwre ^û'ite offreW à l'arinairatioû des peuples, ces peintures de Raphaël, tes maubres de Phidias, œsibwwaze&jees émaui:^ ces i»v«lres, et tous
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ces magnifiques monuments qui sont comme un arc de triomphe jeté entre le passé et l'avenir , qu'en font-ils?... Il les conservent; ils en sont conservateurs, le mot l'emporte I Les révolutions n'y peuvent rien ; le flot de l'émeute s'arrête au seuil du temple dont ils sont les grands prêtres; car les peuples respectent ce qu'ils admirent, et, que ce soit la Ligue ou le roi qui triomphe, rarement un mousquet ou une hallebarde s'attaquera à une Vénus de Mile ou à une toile de Paul Véronèse.
Loin de jouir de celte étemelle sécurité, mon pauvre artiste en plâtre s'estimerait le plus heureux des mortels, s'il pouvait se dire qu'il conserve, et c'est précisément là sa grande pierre d'achoppement: Paul et Virginie, Bolivar, le général Foy, la Fayette et son cheval blanc, Gavaignac et Lédru-Rollin, les épagneuls à tête mobile et les perroquets rouges ont tous eu le même sort ; tous ont figuré sur la planche ambulante et tous ont fini par retourner au baquet natal, où vont se noyer périodiquement toutes les espérances du malheureux mouleur de célébrités... Conserver est un Wenlieureux vocable qui n'exige point dans l'idiome du marchand de figurines. Si encore il avait des compensations!... Mais où sontelles?... Je me trompe : il en a une, une seule ; mais elle est grande, elle est belle, et, -r- ce qui vaut mieux pour liji , — elle est sûre , car elle s'appuie sur l'amour et l'admiration. Cette compensation, — toute commerciale à ses yeux, — réside dans la figure his-
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torique de celui qui grava les impérissables souvenirs de sa gloire dans la chailïnière du laboureur comme (Jans le palais des rois; pour le mouleur, Napoléon coiffé de son petit chapeau , les bras croisés sur sa redingote grise, est un fonds de magasin d'un écou»^ lement rapide ; c'est un objet de consommation quotidienne, une denrée de première nécessité, coii^me le pain ; et, quand il veut désigner un produit d'une vente sûre , il a coutume de dire dans son langage pittoresque : — Ça, c'est du Napoléon!... comme d'autres disent : — C'est de l'or en barre!... En effet, ie petit caporal est une mine inépuisable, dont notre marchand sait tirer le meilleur parti ; et remarquez que cet homme est un véritable baromètre vivant qui passe à travers la civilisation, pour constater les variation^ de l'atmosphère publique. L'examen de ces musées en plein vent peut donner, à coup sûr, la connaissance de l'opinion et des croyances d'une nation; on peut, sans crainte de se tromper, y étudier les mille variations delà popularité et y lire l'histoire des peuples : ainsi, sous le premier empire, la planchette du mouleur était invariablement chargée (le tous les maréchaux et généraux de nos armées triomphantes : c'était la préface de l'histoire des Victoires et Conquêtes^ que M. de Norvins a certes /lien volée à mon brave colporteur d'images; voilà pour la politique. Quand l'esprit d'incrédulité souffla sur la France, on vit apparaître, près des bustes de Voltaire et Rousseau, déjà nommés, ceux de Volnay
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et Mirabeau; voiià pour Ja pjbjiosophie. Le& figwM6 gothiques furent ï>eawaei5-efl voguig, .par te uaouvolueut qui eutraîua vers Tétude 4u mojen âge; pte lard, les Jjusies.dje Gaethe, de SchiUter, 4e Bjronjdfi Skaispeaxe coastatèrent la rév^ûon Jiiiérair^e, 0,d« nos jours, les pastiches P<;)«ïpad<Hir4éajQntriBûtïwlrt propension à rétrogra/ier vers Louis XY, si jo» û'j prend gard^. Un écrivâia a dit ; — Les aûciens élevaiejijt des statues d'airain gufi la guerre etle$ reW^ftions rcnvermimt bien mU; plus ^ages, du usK^io^^ cela, Xk9us nous contenions d^ wiouler «iir le plâtre nos iidmiratjoas et m^ .çMpûci^ 4u ^()«^en4, «copne si nous voulions syjïiUoljfser^ paj la togiiilé de U mtière, la .fragilité de. ce xjw'elle /^ej^o-ésente^^. C'est 400e quelque chose qu'iin pauvr^e homtne qui iève audessus de la foule c^tte pjancbe incorru|Hible, du haut de laqueJJe .d<esceadent tant d'^nseignea^eets irréfutables.
Mais le xuar^hand 4e fig^rin^ j^ nm auAre mi^9^ à remplir , ^t ciette ,aûssip>n .se j;a,pport^ préf^iséjrneot à ce quenpu^diôionScau.ç^>^nftenqen^ent40>cMte^i« .monqgrapiiique; ilpqpuJô«i«e i;ai4t,iitetWetMaiM¥^ du vulgaire, iUfanjiliariseiesina^s^siaveiclafi^préseO' tation des <ehefs-d'4»vyre , e^ quelque igijp^^fwtes que soient ces r^iprésentôtion^ , cites u^ soint pas inoia* comme un nûroir qwi reflète Jeipr^ogrès aujc ;^eux de la multitude^ au reste, il lest é^vide^t .qm J^ moulage en plein venlaiait.vwjpk^siwwen^ dqpusfluel^M^ années ; le métier ,e&t pr^que un iUfi# ^^ £>^^ -b^^
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coup pouf te petit leirtier et même pNwrrourrier, dé pouvoir se îmrt^ i bon m»ché, Uïie sorle de musée daroeslïque, où, arec tm peu de bonne volonté , on finit par troiïrer ime lotntarôe ressemblance entre l'original el la copie ; Pr*dier, Jouffroy, David, Lecbéne, Detey père et fils, Ovetter, Marochetti, Gajrard , Dure! el tous les grands maîtres de noire é{K)qiif , n'onfl jamais songé à se pkindre de la popularité dHine semblable repnDdctetion : on aime ses enfants , même après leur pelHe véi oie ^ disait la marquise de Créquy; el M- Scribe nous a afftnoé à nous-mème qu'il prenait toujours grand plaisir à entendre défigurer ses spirituelles eoAiédies par les troupes de province, voire de Carpeutras, au pied du mont Ventoux... Et cela se comprend : être reproduit, bien ou mal, c'est revivre; et c'est précisément en cela que la planche du marchand de figurines est un véritable théâtre, une vraie scène, — de Pézénas, si vous voulez, — où l'artiste n'est janxais £àch4de se voir représenter. Aussi le moulage à bon marché est-il l'expression la plus éloquente du succès ; il est au statuaire ce que l'orgue de Barbarie est au compositeur; il popularise le sculpteur , comme l'autre fait «iu musicien, et demandez à Rossini, à Auber, ^ Ha- ^^vy et Meyerbeer, s'ils ont eu jamais l'idée de s'inscrire en faux contre les notes , souvent douteuses, •le ces orchestres en plein vent.
le marchand de figurines est donc une sorte d'artiste, qui se tient au courant de tous les succès et qui
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nous initie aux sublimes mystères du progrès humain: si nos grands statuaires sont les prêtres de l'art, lui, n'est-il pas le cicérone qui explique à la foule tous les chefs-d'œuvre renfermés dans le temple?...
Ne le méprisons pas, messieurs ! . . . Laissez-lui suivre sa route, à cet homme qui s'est fait le héraut de toutes vosïgloires; qu'il garde sa place au soleil et sa part au grand banquet de vos triomphes ! Prenez le festin, mais ne lui disputez pas les miettes et n'oubliez jamais que si vous êtes le rayon, il est le reflet; que si vous êtes la voix, il en est l'écho.
Gaston avait écouté le baron, sans l'interrompre; il comprenait que dans les choses en apparence les plus fertiles, il y a toujours une observation philosophique à glaner et il se réjouissait de se voir initier si commodément aux mille secrets de la vie parisienne.
En ce moment , il vit un autre homme qui s'occupait à tendre des cordes et des ficelles à l'angle de la rue.
— Quel est celuiTci?... demanda-t-il. Est-ce encore par hasard un nouvel industriel dans Texercice de ses mystérieuses fonctions ?
— Précisément I répondit son guide ; cet homme est un négociant, et bien plus, c'est un artiste.
— Un artiste!
— Oui I et vous le connaissez depuis longtemps. ■— Moi !
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— Jugez-en , et puisque Thomme qui nous quille m'a donné Toccasion de quelques utiles réflexions, je vais vous peindre, en quelques mots, celui qui arrive là...
Gaston se disposa à écouter, tandis que son compagnon, après s'être un instant recueilli, commença en ces termes!
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