CHAPITRE XXïlK
Le marchaud d'estampes.
—Pour peu que le tiède soleil de la paresse ait laissé do^i andre sur vous un de ces doux rayons que le bon Nodier appelait l'amour de la flânerie ; pour peu que vous vous soyez pris, par une joyeuse matinée de liberté, à égrener vos heures et vos minutes, sans vous rendre compte de leur emploi, à peu près comme le lazzarone égrène les pater et les ave de son chapelet, sans penser à la prière; pour peu enfin que vous soyez artiste, vous avez dû, cent fois, vous laisser prendre à cet hameçon, composé d'une ficelle tendue à quelque coin de rue, et à laquelle pendent tant de poissons d'avril qu'ion nomme gravures. Hélas r l'homme qui tient cette ligne si diversement amorcée n'est pas toujours un heureux pêcheur, et il advient trop souvent que la nuit arrive sans qu'il ait pris les quelques maigres goujons qu'attendait son repas du soir.
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LE mABLE BOîTBtJXA PARIS ^^
Et pourtant, cet homme que vous voyez là, avec sa casquette de loutre, sa redingote incolore et son pantalon jadis imn^acnlé ; cet homme qui, "comme le Bias des anciens jorrrs, porte toute sa fortune sur son dos, est aussf un de ces prêtres de Fart qui ont à remplir une mission de propagande et de civilisation sociale... Ainsi que le marchand de ffgurines, dont nous avons esquissé l'imparfaite silhouette, le marchand d'estampes passe à travers les peuples pour leur annoncer les messies de Fart, pour enregistrer le progrès, constater les triomphes et asseoir les popularités conquises. Sa place est partout, car elle n'est nulle part ; celle qu'ita occupée la veille, Toccuperal-ft demain ?... Tel est le problème insohible de toute savie: hier, il tendait des filets à l'angle d'un hôtel ; la rue était passante, la lumière y tombait dans une indinaison favorable, le vent n'y bruissait que juste ce qu'il fallait pour faire frissonner ses articles d*un« façon provocatrice, le /ocaf était bon; il y avait écoulé un Gérard, deux Girodet, et il avait failH placer un David... tant le bourgeois mordait à l'appât I... Mais, voflàque le marteau des démolisseurs s'est levé avant Taurore et que la muraille, l'angle, l'hôtel et même la rtieont disparu tout à coup : alors, repliant ses gravures, roulant ses ficelles et fermant ses cartons, il s'assied, un instant encore, sur ces ruines de- Mifltumes, y pleure sa défaite et ses déceptions i c'est Marius chassé par SyB«, Marius dont aucu» Pltrtarque n^'écrira Xs vie ; mtiis qui , du moins ,.
aura la consolation de n'être pas mis en tragédie
par Arnauld.
Et pourtant, disons-le, en dehors de ces naigrations soudaines et trop imprévues que celte seconde moitié du dix-neuvième siècle a rendues si fréquentes, le marchand d'estampes en plein vent est soumis h moins de vicissitudes que le mouleur de statuettes : son art repose sur une base certainement plus laj^ et évidemment moins fragile; les chefs-d'œuvre de la peinture sont plus nombreux que ceux de la statuaire, et la reproduction en est moins coûteuse et plus facile ; elle est surtout plus féconde : pour deux sous, rhomme du peuple peut se procurer un reflet de Paul Yéronèse, de Rembrandt ou de Gérard Dow, et la photographie moderne a mis Tart véritable à la portée de toutes les bourses: Vernet fait piaffer tous ses magnifiques coursiers dans la diaumière du pauvre ; Alfred de Dreux illumine la mansarde du doux rayon que lancent les yeux bleus de ses gracieuses amazones; si les princ^esses appendent les pastels parlants de Giraud à leurs lambris dorés, bien de charmantes grisettes, perchées au sixième étage, les attachent avec des épingles sur leur papier à quatre sous le rouleau.
Quel artiste, quel amateur, n'a connu ce type vivant du marchand d'estampes qui, depuis vingt ans, suspendit les trésors volants de son musée aux murs qui s'étendent de l'hôtel de la Monnaie au coin de la tue du Bac? C'est là que le père Antoine livre,
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depuis un quart de siècle, le combat quotidien qui consistée s'emparer, pour vingt-quatre heures, d'une* place convenable à ses expositions ; plus matineui que le matinal soleil, il s'est fait l'amant de l'Aurore, dont les doigts pour lui ne sont pas toujours de rose ; la concurrence lui tend d'incessantes embû.ches ; il est souvent forcé de courir du nord au sud, du Pont-Neuf au Pont-Royal : c'est un nomade moins la lente, c'est un kabyle dont la rive gauche est l'inconstant Sahara.
Ce père Antoine, messieurs, saluez son tabouret de velours d'Utrecht ; inclinez-vous devant ses lunettes bleues et son abat-jour vert, carie père Antoine n'est pas seulement un marchand: fi donc I... Arrêtez-vous un instant le long dece.quai et causez avec te patient collectionneur des choses disparues, vous ne tarderez pas à vous apercevoir que c'est un artiste, une sorte de bénédictin qui a passé ses plus beaux jours à la recherche des plus poudreuses souvenances du passé xilographique. Parlez-lui >de ses trésors, et bientôt ^ vous l'entendrez vous initiant à tous les arcanes des âges antérieurs à la découverte de l'imprimerie : il connaît toutes les enluminures, toutes les vignettes, les miniatures, les encadrements, les lettres ornées et les culs-de-lampe du moyen-âge ; il ne les a pas toujours sous la main, tant s'en faut I o sait où les trouver, quelle obscure b cachés à l'œil profane du vulgaire lieure, il est homme à vous exhun
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250 LE ÙÏAïfLE ftOîtEDï A ?AKt»
pa^M^È, ItohHagés de TAncfett TèstdmeiH> to Chifù' mande du éhetétet l^artfkk, telles (^n'eflè^ oM pam en Ane»agft« au €(5fflmeïK;effifeût dtt(}aittriêrttesriède. Il vous nommera tous les grotesques personnages qui grimacent sous U crayon de- CàHot, car il r« arec enx m sein de cette» Bohême dont, hélas f il expert-
• mente? chaefuejonr les réalités et dont s* tie est nn trop fidèle tableair. Voute^rom des Johnson, des BeHangé, des Karî Girardet, dies Woret Fatro, des Coster, des Albert Durer ?... Tout cela* se balance ef se berce à Tescarpoletle bigarrée de cetf Aîphonse Giroux du trottoir. Voulte-vous... cecîtfïlrS'a pas, ce qui n'existe pas ? Que M importe f il répond f ouj otn^ oui, comme ces ad^its garçons de* restaurant à qui vous demandez letin d'un dos îmaginatre et qut tous répondent ftrvatîabtemfetft: Toiïir... n vous trouveraie îe portrait du* Pgre éternel peint par toi-même et la liftiograpMe de CVéopâfre exécutée par Octave... Cesf ainsi que les rêvoïtrtîons politiques ont exercé 5tir loi une moindre influence qxtt sm* le mouleur son
. confrère ; qutfnd les opinions changent, it feri strffit parfois- de changer la feftre de ses estamrpes potrr ra^ jetmfr ses sojet^ et leur imprinïef un c^het d'actualité : le Sîége de Sarragosse s'intitule le Siège de Sébasfopoî ( la Bataifle des Pyramides a pris successivement, sous songrattojt, les nomade Bataifle dflsly, de Passage des portei^deffer, d'fnlermann efd'Aîma: do moment qtf il y à des bumows et dtes yatagans, cela s'applique indifféremment aux turc^ ou aux
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Jl,» DIABUS BOYÏJ^VX A PABI3 9&1
Arables^ ^t bien des iicbet^ius i;i'«;o deaiwdeat pas plus. Il pçmhie de3 receiUes MifailUbles poux cOofeotiona^r de$ e{opej;eui:s r^ 4e$ ÂQ»pémtrice&, ressei^ablauce {garantie; W^itej:]iiaUer a JUenu faire, soa pinceau a tort et le badigeon de mon homiike triomphe J
Ausait quelle intéressaitfe eit ouria^se revue rétros pective J^e peut-o» pa« Um devmt son étalage mul- UçC)lore? QueUe iitagpifiqiiie réunjiQii de oez, de bouches et d'joieilles» que ^ou3 avo«i$ toa$ dessinés j^LdJks au fusain ou à la,sia%uinel..^ Que de groupes, ^pi^ d'acadéiinia^^ ^m de t^te^ doiU <iqus maudtmes à quinze aos les ili^justr^^ auteurs! JU, je trouve 1 éveroel JgeUêiùre, l'inévitable icps^ 4^ ^toim^Jn^, et le terrible ca&qwe de Fi^n^i iei, ç'ert A¥<»^e avec $a griloace maternellement stéc^Qtypée ; iP^tr^ avec sa lAQiwA^ en (x^r£t l/|^in av^ ^w cmxtm bcmcbe... O Gérard, A David, ô vous tous qw fûtes les thomond cj^ c^t^ :grammaire de ao$ ,preflaiers crayops wi^5s, sftlut, trois fDiS'^lttt, ^t nwtte.fois Mi^uJ... Du reste, noti^ é)i0jagi$te ^e juartf^e pas 4)eWe i)piBipn ; il projCes^ ^^1;bQr^ d^ t^^çasémlnewnQot classiques 4iJt il «jéwii fBéau^nwQttt wr te »éç;^#»lé que lui impose Jla «w>de 4e ^aciùti^ ,WP^ fmm^s ^iivipUés du rofUdoJwïie.iiaodw^. S^é^wopw^^ Al ^efifciflae^aiYiarni, ae Bimpm^ p^s Jmxy Joh^^m^çt ^ ,ïrqu«e4u bon chez MôfiUa* ,; fU (adw^ 1^ ébwcii^ ^ TfoéQptwie (Jaii^ier el.l^s pcichades de Oham, en fax^uf .de.lewr^e^prit ; sUl s^ttfBOï^e ftelaftpoix, sans e^^r à' enç^n^ïJlf essieu
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Ingres, en revanche, sa vertu se refuse à donner les honneurs de Veiposition aux trop palpables vérités de Courbet... qu'il ne vend qu'en secret; car il a coutume de dire que le réalisme est la charge de la réalité.
Mais hélas I toute médaille, — quelque romaine qu'elle soit, — a son revers ; cet artiste est bien forcé de descendre jusqu'au dernier bâton de celte horrible et prosaïque échelle qu'on nomme commerce; la pratique a ses exigences et la vente ses nécessités : de là, ce cataclysme de choses coloriées, ce déluge de bonhammes à deux sous la douzaine, ce débordement de petits portraits de grands hommes et de grands portraits de petits hommes ; de là, cette invasion des affreux chefs-d'œuvre d'Épinal et de Tours, qui se sont attribué l'épouvantable monopole des illustrations gravées sur on ne sait quel bois barbare... C'est là l'éternel vautour qui ronge le foie de Pi'ométhée... je veux dire du père Antoine I Lui, dont le rêve serait de se baigner dans un fleuve d'aguatinta et ^*eauœ fortes; lui, artiste I lui, éclectique! lui, qui porte un béret allemand et des cheveux mérovingiens, comme ua étudiant de Goethe ou de Kotzebue 1 1 1 Le voici réduit à débiter aux voltigeurs de la ligne et aux bonnes d'enfants de la capitale le portrait de Malbrotick et la complainte illustrée de M.'Fualdès ou du /«t/ errant/ Humiliation! Toute rose a donc son épine; tout laurier peut être roussi par la foudre... H faut l'^i tendre déplorer rffw?Mn>
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du Corps législatif, — le mot est de lui, — qui n'a pas créé une lai pour ordonner la gravure de certains chefs-d'œuvre qui n'existent qu'en peinture : tant qu'il aura un souffle sur les jèvres, il réclamera la reproduction du Thermidor de Mûller et de la Smala JeVernet... Le bon Fontaine poursuivait les passants en leur criant invariablement : — Avez-vous lu Barucb?... Mûller et Vernel sont les Barucbs du père Antoine, avec cette différence que leur talent n'est de l'hébreu pour aucun de leurs admirateurs.
Maintenant, vous me demandez d'où vient, d'où sort le père Antoine, marchand d'estampes en plein ventî... 11 sort et vient de partout et d'autres lieux ; son passé remonte loin, sa vie fournirait dix-huit ia-8o aux Alexandre Dumas les moins prolixes. Neveu <iu cousin du concierge de David, — de m&ssieu Dai^id, comme il le dénomme toujours, — il entra dans son atelier en qualité de balayeur : là, il assista à la création des Horaces, de Y Enlèvement des Satines et (lu Léonidas ; plus tard, il fut admis à préparer la palette de Gros, — de môssieurle baron, comme il l'appelle encore, — et il raconte avec orgueil qu'il eut l'honneur de broyer l'ocre jaune et la terre de Sienne qui dominent dans les Pestiférés de Jaffa... Il serait infailliblement passé rapin, si la persécution et la mort n'étaient venues successivement briser ses hautes «ieslinées. David mourut en exil, Gros mourut dans les flots de la Seine, et voilà pourquoi le père An-
toine, privé de son (ternier protecteur, affectionne les bords de ce fleuve dont il ne troquerait pas les parapets 'contre la devanture de tous* les Goupils de la rive droite. Sa prédilection pour Técote de David est poussée jusqu'au fanatisme ; aussi, il adore M. Bazin qui, non content d'une gloire légitimement acquise avec son pinceau, vient de consacrer son habile burin à la gravure des œuvres de Gérard : encore un bmron, si j'en crois le père Antoine.
Voilà son passé ; vous connaissez son présent; quant à son avenir... il a coutume de répéter que les artiste meurent toujours où sont morts Gilbert, Garaoëns et André del Sarte... et c'est peutêtre par modestie que parie ainsi le père Antoine, marchand d'estampes à Paris, département de la Seine. .
— En vérité ! dit Gaston , vous avez [une façon de montrer les choses qui m'intéresse vivement, et je
. ne soupçonnais pas tant d'enseigneoaents dans les banales réalités du trottoir.
— Il y en a bien d'autres, mon jeune ami ; et, si vous le voulez, je vais vous dévœler mille autres industries, que vous ne sauriez jamais découvrir toul seul.
— Ah I il y a, non pas une industrie, mais un véritable commerce en grand qui, aujourd'hui , prend des proportions telles, que, si on n'y met bon ordre, il finira par envahir toute la société moderne, au profit de l'antiquité.
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— Vous voulez parler de la manie des vieilles choses et des vieux meubles... précisément j'allais vous en dire un mot.
— Parlez, fit Gaston ; je vous écoute de toutes mes oreilles.
Le baron prit une pincée de tabac, et dit:
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