‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 21 sur 60 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Le marchand de bric-à-brae.

Si je consulte les enseignements de l'histoire du moyen âge, j'y trouve que les ruines de l'antique palais des Thermes eurent successivement pour possesseurs, pendant les treizième et quatorzième siècles, les sires Jehan deCourtenay, Simon de Poissy, Raoul de Meulan, l'archevêque de Reims et l'évêque de Bayeux : ce fut vers l'an de grâce 1350 que l'abbé de Gluny, — Pierre de Ghalus, — fit l'acquisition de cette noble enceinte, pour y installer son ordre... Après une longue suite de différents maîtres, l'abbaye de Gluny subit, — comme toute la France d'alors, — une immense humiliation : 93 la déclara propriété nationale^ et elle vit transformer tour à tour sa magnifique chapelle en amphithéâtre d'anatomie, en magasin de chardons... je veux dire de librairie, et en boutique moderne, jusqu'au jour où un homme

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de eœur et de savoir... — un âne des plus savants celui-là I... — vint lui rendre un admirable reflet de sa primitive splendeur : ce fut M. Du Sommerard qui eut cet éclatant honneur, et grâce à lui, une riche collection de meubles, de bijoux, d'ustensiles, d'armures et d'objets d'art du moyen âge vint faire de cet hôtel déshérité le futur musée de nos antiquités nationales.

Telle est l'origine du musée de Cluny.

Mais qui de vous tous, ô lecteurs, me dira l'origine de ces mille autres musées qui se dressent à tous les coins de rue et qui semblent vouloir donner à certains quartiers du Paris moderne le vénérable aspect de l'antique Lutèce?...D'où sortent, je vous prie, ces innombrables Du Sommerard qui passent leur vie à ressusciter le passé, et dont la voix étrange vient, chaque matin , crier aux vieux morts : — Lazare, levez-vous!... — Ceux-là du moins ne ressemblent en rien aux artistes, dont nous essayerons de vous crayonner le portrait : leur costume, leurs mœurs, leur langage et surtout leur mission sont complètement différents ; loin de marcher à grands pas dans l'étemelle voie que creuse incessamment le progrès humain, ils ne sont jamais plus fiers et plus heureux que lorsqu'ils ont rétrogradé vers la primitive enfance de ce vigoureux vieillard qu'on nomme l'Art ; loin de glorifier la reproduction des chefs-d'œuvre du présent, ils conspirent sourdement contre toute innovation; le moderne les irrite, le contemporain les

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exaspère ; ils méprisent le nouveau, ils conspuent te neuf, et, à leurs yeux,

Ri%> n'est leof qne le ?ieiix ; le tien seol est monveau !

Plus heureux que la plupart de ses confrères, le marchand de bric-à-brac^ — car vous Ta?» reconnu, — n*a point à voler, à chaque lever du soleil, à la conquête d'un domicile problématique: il n'est point nomade ; il possède un abri fixe ; il est locataire, contribuable, patenté; il vote, il est do jury et il serait garde national, si le capitaine de si compagnie n'eût reconnu l'incompatibilité de sa barbe antique et de sa chevelure mérovingienne avec la tunique et le képi de la milice moderne; car le marchand de bric-à-brac, à force de vivre au miliea des héros d'un autre âge, en a pris instinctivement les formes et le costume : il porte un surcot et un haut-de-chausses; sa redingote s'appelle pourpotnl^ ses hoiies poulaines ; il ne refuserait pas son billet de garde si le caporal voulait l'admettre à la parade avec im mousquet et une hallebarde, avec un haubert et la cotte de mailles, pour faire la veillée des armes... C'est le Ghilpéric de sa légion !...

Les mille objets qu'il entasse dans son pandémonium forment un tout impossible à décrire ; c'est iffl mélange, une confusion, un chaos qui échappent à toute analyse: orfèvrerie, ciselures, émaux, niellures, cabochages y étalent toutes les plus bizarres excentri-

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cités de la céramique ancienne ; c'est un encombrement de poteries, de plats et coupes de Faenaa, de . grès de Flandre, de terres cuites de Nevers^ de Rouen et d'Avignon ; de bassinA, d'aiguières, de salières, de cruches, d'encriers, de ficucone^ de clepsjdres, do couvre- feux, le tout invariablement attribué à Luca délia Robbia ou à Remard de Palissy... Voulez- vous des armures damasquinées, des trousses de chasse, des ferrures de coffret, des glaces de Venise, des figurines en bronze italien, des bahuts fouillés de sculptures, des lits où dormirent les rois de la première race, des dyptiques d'ivoire, des panneaux authentiques signés Fra Reato, Jean de Rruges, Israël de Mecknen, Granack ou Primatice?... tout cela se presse dans les quelques toises carrées qui forment la galerie de notre antiquaire... Des armes?... son échoppe est un arsenal des plus complets où Tamateur peut se procurer tout ce qu'il a rêvé : depuis la massue de Gain jusqu'au couteau de RavaiUac; depuis le crik du Malais jusqu'au fusil à rouet du ligueur. Le marchand de bric-à-brac n'hésite janaais devant le désir de l'iu^heteur: Voulez- vous le hanap de Ghilpérlc, les éperons de Gharlemagne ou le plat à barbe de don Quichotte ?... ils sont là dans ce cabinet d'ébène incrusté de cuivre ; souliaitez-vous le bouclier d'Achille, le poignard d'Oreste ou des cheveux d'Hékoïse et même d'Abeilard ? ne vous gênez pas, il tient tous ces articles, et s'ils sont épuisés, repasses deoiain, il aura eu tout le temps néces-

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saire pour les confectionner: sa fabrique est au faubourg Saint-Antoine ; c'est là qu'on tourne le moyen âge et qu'on rabote l'antique, sahs préjudice du renaissance. Son habileté à l'endroit des imitations est portée, de nos jours, à un haut degré de perfection, et plus d'un véritable connaisseur <s'y laisse prendre. Aussi, qui se sent le facile courage de rire à l'aspect de ces crédules adultes de la bourgeoisie française qui entassent naïvement dans leurs paisibles demeures des terres de pipe de Greil, des miroirs de Saint-Gobain, des couteaux de Ghâtellerault, des zincs de la Vieille-Montagne et des Ruolz oxydés, sous prétexte de terres de Limoges, de glaces de Venise, de lames de Tolède, de bronzes florentins et de bijoux antiques?... L'art de défigurer le présent au profit du passé est une des bases du métier. Grâce à cette sorte de sophistication, il n'est pas jusqu'au bois qui, malgré son innocence native, n'ait aussi trempé dans cette conspiration générale : on le teint, on le contourne, on le tord, on lui donne des allures de vieillard, et de même que sous Louis XV les coiffeurs-pompadours vieillissaient les cheveux en leur 'mettant de la poudre, de même aujourd'hui on vieillit les jeunes chênes et les joyeux ormeaux en les passant au vernis-bitume et au brou de noix. Aussi, pénétrezdans tous ces domiciles innombrables qui constituent le Paris du dix-neuvième siècle, et partout vous rencontrerez des échantillons de cette audacieuse mais très-adroite parodie de Tart ancien.

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Le carton-pierre et la galvanoplastie sont deux impudents faussaires qui ont fondé une société anonyme, dont les opérations sont d'autant plus sûres, qu'elles ont pour base la crédulité publique et l'impuissance du Code pénal. Lorsque, vers 1820, Walletet Romagnesi inventèrent leur fameuse pâte imitalive, ils ne se doutaient guère que leurs innocentes rosaces dtf plafbnd se changeraient plus tard en casques, en boucliers, en haches d'armes et même en statues plus belles que Taiitique... Je connais un avoué, — et ceci peint d'un seul trait le caractère bourgeois de notre époque, — l'avoué, selon moi, — et j'ai le courage de mon opinion, — personnifie, après le fabricant de caoutchouc, le type le plus prosaïquement positif de la société raodernev.. ce desservant d« temple de Thémis s'est constitué un musée, au sein duquel il prépare ce qu'il appelle la défense de la veuve et de l'orphelin. La décoration de son cabinet est empruntée à la magnifique église des Miracles de Venise et dont la construction fut confiée à Pielro Lombardo ; pour bureau il a le précieux lutrin sculpté du chœur de Saint-Pierre, àPérouse; à gauche, le Moïse de Francavilla, ayant pour piédestal l'autel en bronze de Laurenzo Ghiberti ; à droite, la statue de la Guerre par Leoni Aretino, assise sur un socle de Baldazar Peruzzi; les candélabres sont de Riccio, les ^ boiseries proviennent de la chapelle de Saint-Paul de Léon, les tentures sont en cuir de Gordoue, et son fauteuil est tout bonnement le siège en fer ouvré du

roi Dagobert; des panoplies émaillent les murs; deux chevaliers, armés de toutes* pièces, veillent de chaque côté de la porte, visière baissée, dague au poing et hallebarde à Tépaule : tout cela nage dans on demi-jour dont les rayons austères sont tamisés à travers de sombres verrières de Jean Ack; c'est uh. ensemble imposant qui pénètre Tâme d'un sentiment de respect, dont les clients doivent se ressentir longtemps... même après la perte d'un procès. Eh bien, frappez légèrement du doigt tous ces chefs-d'œuvre de l'antiquité et <!e la renaissance ; interrogez les échos pâteux de ces aiguières, de ces statues, de ces armures et de ces bahuts fouillés de sculptures, et vous aurez le secret de toute celle poésie de la procédure de première instance. Une requête au président a payé ce Benvenulo, une/?ose de conclusions a amplement compensé l'emplelte de celle coupe de Ptolémée, et une petite affaire de mur mitoyen a suffi pour amener là ce^ deux statues, qui auraient pu aussi bien être la Vénus de Milo Ou l'Hercule Farnèse. Tels sont les bienfaits du carton-pierre; tel est l'art mis à la portée de toutes les bourses... et de toutes les intelligences !...

Grâce à qui î... au marchand de brjc-à-brac ; à cet homme qui a pris à tâche d'initier son siècle à tous les secrets perdus dans la nuit des âges; à ce nouveau Josué qui a dit au soleil qui marcliait : — « Arrêtetoi! et laisse-nous contempler les rayons que lu voulais éteindre dans l'obscur océan du passé I... »

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us DIABLE BOITEOX k PABIS Ul

Mstis cet homme, ce prophète rétrospectif , quel est*il?;.. Règle générale, lorsque ce n'est pas un juif, c'est toujours un modèle d'atelier en retraite, et souvent c'est l'un et l'autre tout à la fois. Sa jeunesse et son âge mûr se sont artistiquement écoulés dans uo milieu tout imprégné des parfums d'autrefois : à force de poser pour les Jupiter et les Charles Martel, il a fini par croire de bonne foi à sa qualité de dieu ou de héros. N'ayant parfois, hélas 1 que le manteau d'Agamemnon pour redingote et que le maillot d'Achille pour culotte, il s'est pris à révérer, par reconnaissance, ce qu'il aimait par )>abitude ; puis, il en vint un jour à se dire que, puisqu'il avait été tour à tour antique, moyen âge et renaissance, il pouvait bien faire passer dans la pratique ce qu'il avait si longtemps rêvé dans la théorie : il prit ia chose au sérieux, se constitua un Olympe au rez-de-d»aus$ée d'une rue aux Ours quelconque et fit concurrence aux divinités officielles de l'hôtel des Fermes et de la rue Drouot... Avec les classiques, il jura pca* le St^x\ avec les romantiques, il invoqua sa bonne dague de Tolède ; il eut du ventre- saint-gris î ou du palsem^ bleu 1 selon les goûts de sa clientèle, et s'il ne poussa pas encore jusqu'à la joao/e d'honneu panachée ! c'esX que son commerce et son érudition s'arrêtent là où commence l'histoire peu intéressante de nos annales modernes.

Somme toute, le marchand de bric-à-brac est-il une fraction utile de la société ? Je n'hésite pas à

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répondre : — sur mon honneur et conscience, devant Dieu et devant les hommes, oui!... — S'il trompe parfois, — et toujours sciemment, — ceux qui pénètrent dans le capharnaiim de son obscur sanctuaire, il a du moins le noble privilège d'initier ses adeptes mix grands secrets des choses du passé ; c'est à lui que revient l'bonneur d'entretenir dans les masses bourgeoises de la société cet amour des chefsd'œuvre dispersés, cette curiosité des souvenances, comme dit Rabelais, et ce bon goût qui fait apprécier et honorer la mémoire des aïeux. 11 est une des roues qui impriment l'étemel mouvement à cette immense machine qui s'appelle l'art et qui elle-même est le premier mobile de la civilisation. Donc, salut au marchand de bric-à-brac! bonne chance à ses efforts... mais aussi gare à ce Prométhée qui a trouvé le secret de l*art de faire de Vartl

Gaston riait encore du portrait, lorsque le baron, qui tenait à épuiser ses sujets, lui dit sans lui donner le temps de respirer :

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