CHAPITRE XXV
Témoins à forfait. — Bravoure à trois francs le cachet.
— OÙ s'arrêtera le génie de Tinduslrie ? continua le baron, et quel est THercule assez puissant pour oser dire à Fesprit huniain : — Tu n'iras pas plus loin!... On a beaucoup écrit, mon cher ami ; on a longuement disserté sur les mille professions étranges, dont on ne trouve le spécimen que dans les bas-fonds de la bohème parisienne ; j'ai moi-même utilisé mes rêveries sur l'asphalte par l'observation des mœurs populaires, et j'avoue que, pour le philosophe, il y a le long des trottoirs une mine féconde de découvertes et d'études des plus ijQtéressantes à exploiter. Aux trente et quelques mille bouches mâchant à vide, dont je vous ai parlé, lesquelles se multiplient par trente-deux dents parfaitement aiguisées, il faut quelque chose de plus substantiel que l'espoir, et c'est cet impérieux besoin de trouver une place quelconque au banquet commun, qui sert d'inspiration à
dbyGoogk
tous ces affamés Paturots en quête d'une position sociale.
De là, ces nouvelles industries qui existent et qui fonctionnent, industries vraies, quoiqu'elles ne soient pas vraisemblables ; jugez de celle-ci :
Depuis que les sévérités de la législation ont rendu très-difflcile la complète perp;étalion des duels, il s'est établi une sorte «d'entreprise destinée à aplanir les obstacles en cette matière. Voici ce qui vient d'ad venir à M. de... appelons-le M. de Beaufort si vous le voulez bien..., et je vous prie de np pas croire que la chose soit inventée à plaisir4..M.de Beaufort, il y a deui jours , a une discussion au théâtre à propos d'une «talle d'orchestre ; qudques gros mots, un geste offensant, bref, une provocation amènent un échange de cartes ; on n'a plus qu'à chercher ses témoins... Or, vous savez que le personnage de témoin est devenu un rôle assez désagréable. En certaines circonstances la position des combattants est préférable, puisque, pour peu tpie vous receviez la plus insignifiante égratignure, le parquet vous met hors de cause et ne vous appcBe plus que comme témoin accessoire au procès.
M. de Beaufort diercha donc parmi ses amis: l'un partait pour le mariage de sa sœur, l'autre pour l'enterrement d'un onde millior^naire, un troisième avait un rendez-vous d'affaires, un quatrième un rendez-vous d'amour... Les plus disponibles étaient -à sa discrétion, mais à la condition expresse qu'on
dbyGoogk
prendrait le chemin de fer du Nord, el qu'oo irait se battre, le pied droit sur la frontière de France et le pied gauche sur la terre de Belgique, Le malheureux en était là de ses préparatifs de eomi^t, lorsqu'il reçut une lettre timbrée d'un cachet représentant deux épées en croix :
a Monsieur, vous êtes prié de passer le plus tôt possible au cabinet de M. X... rue X... n® X... pour vous entendre sur votre différent avec M. un tel. »
M. de Beaufort ne comprenait pas trop qu'un arrangement d'honneur pût se dénouer dans un cabinet d'agent d'affaires ; toutefois, il se rendit à l'invitation contenue dans ia missive.
En entrant dans un bureau assez propre, il s'adressa à une sorte de commis qui était t|*s-sérieusement occupé à écrire ; ce commis, après l'avoir salué, prit la lettre, et voyant le cachet, lui dit de l'air le plus naturel du monde : — Section des rencontres, troisième porte à droite.
La troisième porte i droite donnait accès dans un cabinet fort élégant, dont les lambris étaient ornés de panoplies de fleurets, pistolets et autres armes offensives et défensives. Un petit môssieu, tout de noir habillé et de blanc cravaté, l'accueillit avec les marques de la plus exquise politesse. M. de Beaufort s'apprêtait à lui demander l'explication de la lettre qu'il avait reçue, lorsqu'il l'arrêta, en disant: « Monsieur, je connais l'affaire parfaitement, depuis
dbyGoogk
son premier jusqu'à son dernier mol ; vous avez un duel, mais vous n'avez pas de témoins, et je suis charmé de vous en offrir. — Comment, monsieur! fit M. de Beaufort, tout confondu d'une tellu marque d'intérêt de la part d'un homme qu'il n'avait jamais vu, tant de dévouement et sans me connaître !... — Je vous connais fort bien, monsieur, dit le petit homme noir en saluant de rechef : vous êtes M. le comte de Beaufort , riche propriétaire, demeurant telle rue, n® tant ; vous occupez le premier au-dessus de l'entresol ; vous recevez la Revue des deux Mondes et la Patrie ; vous déjeunez à midi et dînez à sept heures; vous payez exemplairement votre cote personnelle et mobilière ; vous montez votre garde le plus irrégulièrement possible; vous êtes grand amateur de spectacle et fort paisible de caractère; vous avez, en ce moment, une affaire que vous n'avez pas provoquée ; il vous manque deux témoins, je vous les offre ; il ne s'agit que de s'entendre sur la façon que vous les désirez. — Gomment, la façon ?...— Mais oui, nous avons plusieurs qualités : le témoin simple, dix francs; si vous tenez au paletot noir avec gants de Suède et bottes vernies, c'est vingt francs... Nous nous chargeons aussi de fournir la voiture et le docteur ; alors, c'est vingt-cinq francs en sus. Quand l'affaire s'arrange et se termine par un déjeuner, nous percevons de plus un droit de cinq pour cent. — Et pourquoi cela? objecta M. de Beaufort, que celte exposition intriguait passablement.
dbyGoogk
— Ah! fit le petit môssieu en souriant, ceci est le plus clair de notre affaire : sur dix rencontres, il y en a toujours neuf qui se terminent au restaurant de la grille de Ville-d*Avray, et nous avons basé notre opération sur la connaissance du coeur humain. — De sorte que votre maison est... — Une agence générale de témoignage, môssieu, fit le bureaucrate en saluant itérativement. Nous tenons des témoins pour baptêmes, mariages, actes de Tétai civil et religieux; nous fournissons des danseurs aux maîtresses de maisons qui sont en disette de jambes ; nous procurons des pleureurs pour enterrement et des chanteurs pour lunch et soirées assises... Nous avons en ce moment une forte partie de gentlemen très élégants et parfaitement convenables pour assister un homiïie tel que vous, dans une affaire d'honneur. Les moustaches et le ruban se payent en dehors, et nous ajoutons deux francs cinquante, si vous tenez à ce qu'on arrive sur le terrain avec un panatella aux lèvres et un stick à la main. »
Le comte de Beaufort se mit à rire comme un fou et, — ce qu'il y a de plus drôle, — c'est qu'il accepta \di fourniture de deux témoins première qualité, avec cigare, ruban, stick, coupé et docteur... Duel depi;imière classe... le tout coté à cent francs net, et dégagé de tous autres frais. Au moment où il sortait du bureau, il manqua de heurter un visiteur qui y entrait, et il n'eut que le temps de se détourner, en reconnaissant son adversaire qui, probablement, ve-
dbyGoogk
naît pour le même motif. Les témoins, de part et d'autre, appartenant à la même administration, od comprend que l'affaire devenait des plus faciles à arranger : le droit de cinq pour cent, dès lors, s'expliquait. Le duel, en effet, n'eut pas lieu, et, moyennant vingt pièces de cinq francs, plus la perception légale du cinq, nos combattants n'eurent à se mêler de rien autre chose que d'acquitter en espèces la facture de V Agence générale des témeignages.
Gaston rit beaucoup de cette étrange industrie, dont il n'avait aucune idée, et il fallut toute la confiance que lui inspirait la gravité du baron, pour ne pas essayer de réfulet un si incroyable récit; mais, tout à coup le rire s'éteignit sur ses lèvres ; il passa comme un nuage sur ses yeux ; car cette aventure, ce duel, ces épées, ces témoins, lui rappelaient que, lui aussi, avait une affaire d'honneur à viderl 11 fit un retour sur lui-même, consulta sa montre et leva la vue vers l'azur du ciel, comme pour y chereber l'heure.
Les étoiles commençaient à pèlir, quelques lueurs phosphorescentes rougissaient vaguement l'horiion, et déjà les échos mystérieux de la grande ville répétaient, par intervalles, ces mille bruits indécis qui annoncent le réveil de la nature. Des voitures chaiigées de toutes les provisions nécessaires à ralimenlMion d'un million d'hommes, apparaissaient, çàet là, dans l'ombre des carrefours ; les filous attardés regagnaient leurs repaires, fuyant devant les approches de l'au-
dbyGoogk
LS DIABLE BOITEUX A PARIS S7t
rore, que les coeurs vertueux aiment seuls à voir lever. Bien des maris commençaient à s'éveiller, bien des femmes commençaient à dormir ; c'était aussi le réfeil de Paris qui allait ouvrir ses boutiques et fermer ses alcôves.
Gaston qui, tout en s'intéressant beaucoup à tout ce que le baron lui faisait voir, n'avait pourtant point oublié ce qui s'était passé, au commencement de cette nuit, chez la marquise de Meyran, fut facilement rappelé à la réalité de sa position. Et comment eût-il pu oublier cette gracieuse image d'Alice qui venait se refléter perpétuellement dans ses yeux et dans son cœur?... Alice, tendre et belle, c'était pour lui le bonheur, et rien ne pouvait le distraire de la douce pensée qui, sans cfôse, le ramenait auprès d'elle. Mais aussi , entre die et lui, se plaçait obstinément une autre image que rien ne pouvait chasser, et le nom détesté du vicomte de Silly venait crisper les lèvres de Gaston, qui le murmurait avec une colère mal coutume. Le baron, qui s'apercevait bien vite de tout ce qu'on eût tenté vainement de lui cacher, allait l'interroger, lorsque Gaston lui rappela qu'à la pointe du jour, son rival devait les attendre, avec des armes, au bois de Boulogne.
— C'est-juste ! lui répondit-il ; et moi-même j'allais vous en faire souvenir; mais, auparavant, ditesmoi quel est le genre de coup que vous avez adopté pour blesser ou tuer votre adversaire ?
— Je ne vous comprends pas, fit le jeune homme.
dbyGoogk
— En d'autres termes, de quelle botte comptez vous vous servir pour sortir du combat à votre honneur?
— Mais ce ne sont pas là de ces choses qui se raisonnent d'avance ; arrivé sur le terrain, je saurai me défendre et attaquer : la vengeance a son génie, et la colère ses inspirations.
— La phrase est parfaitement ronde et sonore, répliqua le Boiteux en lui riant au nez; mais, permettez, mon très-cher : avec de tels principes, vous êtes sûr de vous faire percer un poumon, ou tout au moins crever un œil. L'homme qui va sur le terrain doit s'y préparer, comme l'acteur qui s'apprête à jouer dans une première représentation. Le duel a ses coulisses et ses répétitions, et négliger les moyens préparatoires, c*est s'exposer à être sifflé... je veux dire tué... Voyons : est-ce en tierce ou en quarte que vous attaquerez? procéderez-vous par feintes ou coups-droits ? adoptez-vous la garde basse ou haute, les coupés perpendiculaires ou horizontaux ? marchez-vous à l'épée ou. rompez- vous ? fouillez- vous le cœur ou simplement le froissé de fer? êtes-vousde récole allemande ou italienne?...
— Mais tout cela ne s'analyse pas : on tire comme on peut.
— Mon cher, faites-moi le plaisir de me définir le duelliste.
— C'est... c'est... ma foi! c'est... je n'en sais trop rien.
dbyGoogk
— C'est un individu qui, au lieu de tirer au blanc et de viser sur un mur, une cible ou une hirondelle, préfère tirer sur un homme ; il a, en outre, la chance de passer pour un brave, en ne s'en prenant qu'aux poltrons ou aux maladroits : or, vous n'êtes pas un lâche, tâchez donc d'être expérimenté.
— Comment faire ? demanda Gaston, qui comprenait peu la bravoure à trois francs le cachet.
Le baron fit signe à son cocher, qui arriva au grand trot ; le valet de pied baissa le marchepied, et, sur l'indication du maître, qui venait de monter ainsi que Gaston, l'équipage partit rapidement à travers les voitures de maraîchers qui commençaient à encombrer les rues.
L'équipage s'arrêta bientôt sur le boulevard, et nos deux observateurs descendirent ; le baron souleva le marteau d'un hôtel ; le bruit sec du cordon retentit immédiatement ; la porte s'ouvrit et ils entrèrent.
Au fond de la cour et au rez-de-chaussée, deux larges fenêtres étaient brillamment éclairées : le petit vieillard, appuyé sur sa canne 5 pomme de diamants, fit signe à Gaston de le suivre, et ils allèrent tous deux s'accouder sur ces croisées à hauteur d'appui et d'où, sans être vu, on pouvait découvrir tout ce qui se passait à l'intérieur... Celait une salle spacieuse dont les murs, blanchis à la chaux, étaient couverts de fleurets, de sabres et d'épées de combat, couronnés de masques en
dbyGoogk
fil de lailoQ et accostés de plastrons et de gros gants en pecu tuméfiés par des pelotes de crin : il était évident que c'était là une salle d'escrime et que le prc^riétaire était un mattre d'armes. Deux hommes seulement veillaient dans cette saDe, et Gaston n*eul pas de peine à reconnaître celui des deux qui lui faisait face : c'était le vicomte de Silly, son rival, qui, le corps nu jusqu'à la ceinture et les pieds dans des sandales légères, tenait un fleuret et suait sang et eau à parer et porter des bottes à son adversaire. Celui-ci était un homme dont le bras musculeux tenait également un fleuret, et qui, à chaque coup qu'il essuyait ou attaquait, ripostait par une observation faite dans un langage fort inintelligible pour beaucoup: — « L'épée droite I partez I une, deusse ! la pointe au corps! coupez! une,, deusse! marchez à l'épée î le poignet en quarte ! tournez la tierce ! feinte seconde ! une, deusse! fendez- vous! en. garde!»
— Savez- voxis ce que fait là votre adversaire? dit tout bas le baron.
— Il est clair, répondit Gaston, qu'il fait la répétition dont vous parliez tout à l'heure...
— Et que, de plus, il apprend par cœur une petite leçon qu'il vous répèfera au point du jour. Remarquez bieai ce que lui démontre le professeur; c'est le coup de Jarnac qui vous tuerait infailliblement, si vous n'étiez venu ici pour en apprendre la parade et la riposte : tenez I... le maître
dbyGoogk
les lui indique; retenez cela, car c'est le seul moyen d'en sortir sain et sauf.
— Mais c'est une lâcheté! dit Gaston ; c'est un assassinat prémédité !
— Et cela ne coûte qu'un louis... fit le baron; vingt francs de plus que bien des gens ne donneraient pour apprendre l'art de sauver une femme qui se noie ou un homme qui tombe d'une voiture.
— Le duel alors est une duperie, dans de telles conditions I
— Le duel ! !... Éroutoz, mon jeune ami.
dbyGobgk