CHAPITRE XXVI
Da dnel. — Ua coup d'épée poar nue salade. — Un duel an vin de Champagne. — Un coup de fleuret.
Le baron attira Gaston de Gliavri^res à quelques pas de la fenêtre ; un banc de pierre régnait le long du mur, ils s'y assirent, et le Boiteux, après s'élre recueilli un instant, continua :
— Rousseau est, sans contredit, celui qui a écrit les plus éloquentes pages sur le duel ; tout le monde connaît et vous avez lu, mon cher ami, le magnilique plaidoyer de Tacerbe moraliste, et bien peu l'ont médité sans jurer de briser leurs fleurets ou leurs pistolets. Le lendemain peut-être ceux flui partageaient ses vertueuses opinions s'en allaient plonger leur épée dans la poitrine d'un amil„. Le» duels entre gens du mondeTtvtï, — sans calembour, — ont souvent pour fondement des motifs en apparence assez plausibles ; ils sont presque toujours sé-
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rieui ; c'est chose grave, en effet, que de briser le crâne d'un citoyen à quinze ou seize pas !... L'effusion du sang est contre nalure, c'est un bouleversement effrayant de toutes les lois physiques, et la morale en a horreur tout aussi bien que l'instinct vital. Un père de famille s'y décide rarement, et il ne faut pas moins que l'honneur compromis d'une sœur, d'une fille ou d'une épouse, pour qu'un homme de quel- , que valélir aille sottement tendre sa poitrine au fer d'un rival furieux, ou se placer comme une cible à douze mètres de son pistolet chargé à balle.
Chez le soldat, au contraire, presque jamais rien ne justifie l'action de celui qui provoque son adversaire; ses motifs de duel sont quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent puérils, et, en cela, mon cher Gaston, je ne crains pas un démenti en affirmant que les exceptions sont rares... J'ai vu passer un sabre dans la poitrine d'un' vieux soldat reconnu par tous ses camarades comme l'ami le plus sincère et le plus dévoué; il avait fait toutes les campagnes de la grande armée : une croix, trois chevrons et six blessures honorables étaient ses récompenses de trente années de bons et loyaux services. H s'avisa de dire un jour à un de ses amis, vieux et brave comme lui, que son cheval était une rosse,.. L'ami se crut insulté dans la personne du coursier poussif; un coup de sabre, puis la mort vengèrent le noble animal sur l'homme échappé aux boulets d'Austerlitz, d'iéna, de Wagram et de Waterloo !.••
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Il arrive toujours que les deux champions miti- Uires prêts à s*entr'égorger, font une halte au café de la Barrière, — c'est Tusage, — pour y puiser, dans uû verre de liqueur stinaulante, le nerf et la vigiiew iftdispensables pour une seniblable opération. On appelle cela se donner du toupet (je ne sais Tétymologie de cette triviale expression) ; on y trinque avec ses témoins et son rival, ni plus ni moins que s'il s'agissait d'une partie de campagne, et le choc de$ verres qui veut dire : — A ta santé I ne manque jamais de précéder chaque libation... et on en fait beaucoup. A ta santé!... c'est-à-dire : Puisse le destin favorable te donner d'heureux jours! puisse ta vie couler douce et heureuse au sein des plaisirs 1 que le présent te soit léger, que l'avenir s'ouvre à toi, beau d'espéranecs, brillant de jouissances et de bonheur ! Absurde ironie ! cruelle dérision ! am^ contradiction ! et le verre ne se brise pas en servant d'instrument à l'immoralité d'une aussi audacieuse trahison. ..I En méditant de telles aberrations, iln'ya qu'à gémir ou éclater de rire : point de milieu ; j'ai trouvé, cher enfant, plus commode d'en rire. La pbik)sophie d'Heraclite vaut -elle mieux que celle de Démocrite?...
Moi qui vous parle, j'ai le lobe droit du pomnon percé d'un coup d'épée, pour avoir soutenu, en pleine table d'officiers, qu'on devait commencer par verser l'huile dans la salade avant d'y mettre le vinaigre ; je restai couché six mois, fqiillis en mourir
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LR DIABLE BOITEUX A PABIS 979
et m'en ressens encore aujourd'hui, après soixante dBs de convalescence I .« .
— Est-il possible I s'écria Gaston... Quoi t pour un motif aussi futile ?...
— Mon Dieu, ouil... Et ce qu'il y a de remarquable, c'est que, cinq minutes avant, mou voisin avait gravement compromis, par une parole plus que légère, la réputation de la cousine d'un jeune sous- U^itenant qui l'écoutait, et qu'on n'avait fait qu'es rire.
— Et l'on ne s'oppose point à de pareilles folies?... ÎBterrompit le jeune homme.
— Aucoûtraire ; ces folies, on tes autorise et on les réglemente; le duel a ses règles, et elles ont un côté vraiment comique, lorsqu'on les envisage de sangfroid: on fait des conventions, on pose des conditions préalables, pour se tuer, tout aussi bien que s'il s'agissait d'une partie de paume ou de billard. Ce sont les témoins qui se chargent de tracer le protocole, espèce de programme de la fêle : on commence d'abord par demander Texposition des naotifs qui vous amène sur le terrain; et, bien que tous ceux qui sont là les connaissent parfaitement depuis la provocation, l'usage exige qu'on recommence une explication, qui finit toujours par redoubler la fureur belliqueuse des deux champions; car il est évident que l'on ne peut se justifier sans accuser Tautre. En pareille occurrence, dire : — J'ai raison ! c'est répéter à son adversaire: — Tu as tort L,.
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Voici toute la base des duels : Tu as tort!... Ce grand mot une fois lâché, il est bon que vous sachiez qu'il faut du sang.
11 y a mille façons fort ingénieuses de tirer cette réparatrice goutte de sang : on sabre, on pointe, on espadonne, on badine avec la feinte, comnne vous venez d'en voir la répétition par cette fenêtre ; celui qui peut arriver à la poitrine de son rival, par t<^ coup de seconde bien développé, bien arrondi, bien moelleux, est cité comme un beau tireur; tel autre serait peu satisfait d'étendre son homme sur le gazon sans ravoir préalablement fait reculer une dizaine de pas : on appelle cela marcher à Vépée ; il y a des règles, des principes, des raisonnements et des traditions, tout aussi bien qu'en stratégie, en hydraulique, en statique et en physiologie, et ce qu'on appelait, du temps de Montaigne, un spadassin et, il y a trente ans, un maître d'armes, se nomme aujourd'hui un artiste, ni plus ni moins que Rossini, Vemet ou Pradier. L'escrime a ses Michel-Ange et ses Benvenuto-Cellini.
— Ce serait à mourir de rire, si ce n'était pas à donner envie de pleurer î dit Gaston ; et tout cela f)Our venger quoi et qui?
— Il s'agit bien de sentiment en pareille matière' teprit le baron ; le plus souvent, c'est une partie de plaisir, une gloriole et une vanité. J'ai connu un brigadier de carabiniers qui avait la facétieuse habitude de parier une bouteille de vin blanc au premwr
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sang: celui qui était touché le premier payait la consommatioQ... Un jour, il appuya un pouce de plus qu'à Tordinaire et gagna son litre par la mort . de celui qui avait été assez fou pour accepter ce défu..
— Et... s'écria Chavrières, la justice ne poursuivit pas un pareil crime ?
— Oh I que si fait I dit le ba'ron ; lé vainqueur fut mis quatre jours à la salle de police... Maintenant, si vous me demandez pourquoi le duel est moins fréquent chez les bourgeois que chez les militaires, je vous répondrai que le soldat, obligé par des préjugés de corps, à se battre pour les plus faibles motifs, se contente également d'une faihh réparation. Aussi, voyez-le : c'est toujours le sabre, — et le sabre ne coupe pas, en temps de paix, — qui tranche, ou plutôt ne tranche que fort peu toutes ces difficultés : rarement Tépée, jamais le pistolet; or, sur cinq cents duels au sabre, il y en a tout au plus un qui soit mortel; Fépée estropie ou tue, le pistolet donne presque toujours la mort et c'est précisément l'arme bourgeoise. Aussi, l'homme du monde hésite-t-il parfois, — comme, bien certainement, hésiterait le soldat, — lorsqu'il s'agit d'aller affronter la terrible perpendiculaire d'un canon rayé,rubané ou carabiné. Et la preuve, tenez : j'ai connu un judicieux œlonel qui, fatigué des rapports journaliers des duels de son régiment, fit déposer au corps de garde une paire de sabres fraîchement émoulus et terriblement appoin-
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tés, avec ordre de les remettre à tous tes braves qm sortiraient de la caserne, pour aller se battre sur le terraiu. Les deui premiers qui usèrent des armes ofGcielles se coupèrent cliacun une bonne paire de muscles ; au bout de quinze jours, on fit le relevé de la balance des duels, et il se trouva que la susceptibilité morale du susdit régiment avait dioiinué ées trois quarts; le colonel fit donner un nouveau tour de meule aux sabres ; quinze jours après, le quatrième quart des braves était réduit à zéro. Voilà toute la différence du courage civil et militaire, en mati^ de duel : une égratignure au bras venge amplement le soldat d'une égratignure faite à son amour-propre et qu'une goutte de sang suffit pour réparer et guérir ; tandis que, la plupart du temps, la mort seule peut laver les offenses sérieuses qui déterminent na citoyen à exposer sa vie. Tous les deux sont donc conséquenlsavec leurs principes, et il est tout simple que le premier se batte souvent, comme il est rationnel que le second ne s'y décide qu'après un mûr examen de l'affaire.
— C'est très-vrai et très-conséquent, dit Gaston.
— Et puis, ce qui dislingue encore ces deux classes de duel, c'est que jamais un soldat, rendu sur le twrain, n'en reviendra sans s'être battu : il serait bonni et vilipendé de tout son escadron. Le bourgeois, au contraire, se dirige presque toujours vers le menaçant rendez-vous avec l'espoir que Yaffaire nra arrangée : c'est même le premier devoir des témoins.
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Sur vingt rencontres militaires dont j*ai dû être le second, je ne suis jamais venu à bout d*en prévenir %ioe seule; tous les duels bourgeois où j*ai été appelé, se soât terminés par des déjeuners plus ou moins bieii servis, — toujours d'aprës le principe que je posais tout à l'heure. De là, le ridicule fort immérité qui forme la base inévitable de tous les vaudevilles passésy présents et futurs, où Ton met en présence deux braves bonnetiers ou épiciers, brûlant avec prudence de s'immoler réciproquement... Lembrochc^ ment du ecmard est devenu proverbial, et le restaurateur de la Porte-Maillot doit une t>onne part de sa rapide fortune, à Tardeurplus ou moins guerroyante et surtout à Tappétit matinal des champions du bois de Boulogne. Supprimez le duel, ce champêtre établissement est ruiné.
— A quoi tiennent les bilans humains! s'écria Gœton.
— A propos de déjeuner, reprit Asmodée, en riant... je me rappelle le plus joli duel dont j'aie jamais été témoin. Deux de mes amis, après une violente explication, finirent par lâcher le grand mot; et le lerrible : Tu m'en rendras raison! une fois articulé, il fallut bien songer au choix des armes; les deux adversaires étaient tout juste assez braves pour se laisser conduire sur le pré, et je pourrais peut-être me reprocher un peu de les y avoir excités. L'un et l'autre auraient bien voulu pouvoir oublier le passé el, bien certainement, sans deux ou trois jeunes fous
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que nous étions là, — il y a longtemps, je vous prie de le croire, — les deux ennemis se fussent embrassés du meilleur de leur cœur. Je vois encore leur physionomie écarquillée, lorsque je m'avisai de prononcer le mot terrible de pistolet à bout portant; Charlet et Gavarni eussent donné vingt-cinq louis pour pouvoir croquer cette double caricature!... Enfin nous par* tîmes dans un fiacre dont le cocher eut ordre de toucher au bois de Vincennes. Chemin faisant, je m'amusai à ouvrir la fatale boîte qui renfermait les pistolets vengeurs; j'en fis jouer, — méchamment, je l'avoue, — les ressorts nuenaçants, et, à chaque craquement des pièces de la platine, je voyais le tressaillement involontaire de mes deux paladins, qui semblaient simultanément frappés d'étincelles électriques. « — Parbleu! dit l'un des témoins, il nae semble qu'il n'est guère d'usage de se battre à jeun et, en tout cas, c'est une étrange sottise!... c'est bien le moins qu'avant de mourir, on se mette en état de faire le grand voyage: à déjeuner d'abord et la mort après!... » Et il appuyait mélodramatiquement sur ces mots: se battre, mourir ei mort... On eût dit Bocage dans la Tour de Nesle ou Frederick dans Ruy-Blas! — « Soit! » répondirent les rivaux, entrevoyant peut-être un arrangement ou du moins un retard à leur exécution. — « Cocher ! rue Montergueil, chez Borel... »
L'honnête automédon comprit de suite le fond de la chose, et il se mit à sourire finement, comme un
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homine initié aux mystères du duel parisien; aussi, l'entendis- je crier au garçon qui se présenta pour baisser le marchepied : — « Plumez les canards I... » Ce cocher avait étudié le cœur humain.
Le déjeuner fut exquis, comme il Tétait toujours alors au Rocher de Cancaïe, ce vieux monument détruit de nos antiques gloires culinaires: les huîtres étaient d'une fraîcheur provocatrice, et nous pûmes en avaler à discrétion, grâce au peu d'appétit de nos deux commensaux, bien et dûment rassasiés par l'idée terrible qui voltigeait à leurs yeux, au-dessus de celte table moqueuse; cependant, ils buvaient assez bravement... Au dessert, je me mis à Jeur taconter le fameux duel des apothicaires, qui prirent deux pilules, dont l'une, empoisonnée, devait donner la mort à celui que le sort désignerait pour la prendre, et nous tombâmes tous d'accord que ces disciples d'Esculape avaient montré certainement autant de courage que ceux qui se battent à l'épée ou au pistolet. — « Eh, parbleu ! m'écriai-je tout à coup , il me semble que ce serait perdre un temps bien précieux que d'aller courir jusqu'à Vincennes : que n'imitousnous ces deux célèbres apothicaires?... Garçonl... (quatre bouteilles de vin de Champagne... »
Tandis qu'on exécutait mes ordres, j'expliquai en deux mots à mes auditeurs le plan de mon duel, que je nommai duel au Champagne : une once d'arsenic dans une bouteille ; les combattants en tireront deux au sort, ils boiront, et l'un des deux adversaires
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mourra gaiement, comme le duc de Glarenee, qui se ivoyâ dans un tonneau de vin de Malvoisie; tandis que, suivant Tantique usage qui veut que les témoins prennent une part quelque peu active au combat, nous consommerons, im>us, les deux autres flacons...
— Eh bien, soit encore! répondirent les deux rivaux, échauffés déjà par l'ample consommation du bordeaux et du rancio.
Cinq minutes après, je revenais muni de la poudre vengeresse.
— Quoil vous avez osé!... interrompit Gaston.
— Rassurez-vous, sensible enfant; c'était tout prosaïquement du sucre râpé... Les bouchons sautent, nous formons le cercle autour des deux bouteilles élues, mais de façon à n'être point vus des combattants, attendu qu'ils ne devaient pas reconnaître le récipient qui contenait la mort, et je vidai adroitement une petite ficde d'huile de ricin dans Tune et l'autre bouteille...
— A vous donc, messieurs I dis-je du ton le phis solennel que je pus prendre... choisissez!
Leurs mains tremblantes s'approchèrent et chacun saisit, en frémissant, le vase empoisonne; ils burent ensemble ; ensemble ils avalèrent, et le premier y&m dut leur paraître bien amer, car je doute que Tbyeste découvrant le sang de Plisthène dans la coupe d*Atrée, ait fait une grimace plus dramatique... Chacun bat bravement sa bouteille, et l'affaire fut bonorablemeiit i>idée.
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LB WABLE BOITEUX A PARIS Wl
Une heure après^ ils étaient parfaitement étendus da^s leur lit, et comme le terrible purgatif les obligea i^us d'une fois d'en sortir, il ne tint qu'à eux de se croire victime de Tarsenic-Et voilà comme l'honneur fut sauf... et la vie aussi !
— Mais ces gens-là ne manquaient pas de courage ! repartit Gaston ; il est évident que le duel au pistolet ne se serait pas consommé, et cependant ils savaient bien que l'arsenic est aussi dangereux que le plomb : c'était donc moins le fond que la forme qu'ils redoutaient dans le combat.
—Eh parbleu ! fit le baron ; n'est-ce pas l'histoire de la mort de Cléopâtre, qui, bien certainement, eût reculé devant une lame de poignard, et qui n'hésita pas devant le baiser mortel d'un joli petit aspic rose, dardant sa langue mignonne à travers les mailles d'or d'une corbeille de pêches et de jasmins?
Tous deux se mirent à rire du rapprochement, lorsqu'un grand cri, parti de la salle d'armes, leur fit quitter le banc où ils étaient assis ; ils se précipitèrent à la fenêtre et virent le comte de Sillj qui, percé d'un coup d'épée, était tombé sur le parquet inondé de sang. Ils coururent à la porte de la salle, ils y entrèrent et virent que, dans l'ardeur de la démonstration, le maître ne s'était pas aperçu que son fleuîet s'était démoucheté : il avait donc transpercé la poitrine du vicomte, qui recevait ainsi le coup qu'il destinait à Gaston de Chavrières... Ce dernier, qui avait râtne noble et élevée, oublia bien vite ses ressenii-
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ments et fut le premier à relever son malheureux rival, qui poussait des râlements de sinistre augure. Le baron courut à sa voiture, donna ordre à ses gens d'aller quérir un médecin, et bientôt revint auprès du blessé, qui vomissait des flots de sang mêlé d'écume.
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CHAPITIU: XXVII.
Deux syslèiiics de inMeciuc. — Une inédccine sans système. I^ sœor de charité.
Tandis que le baron, aidé de Gaston, essayait d'arrêlerla violente hémorragie du vicomte, le maître d'armes, en sa qualité d'ex-prévot des dragons de la garde, voulait expérimenter de la médecine militaire: nos deux amis eurent beaucoup de peine à rem pêcher de faire avaler au blessé une bouteille d'eau-de-vie camphrée qu'il venait de retirer d'une armoire-, son raisonnement thérapeutique était fort simple et il soutenait qu'un remède qui, appHqué à Textérieur, était réputé comme salutaire, le serait, bien plus encore, pris à l'intérieur. Bientôt la porte s'ouvrit et deux hommes entrèrent: l'un était vêtu de noir et portait sur son visage l'empreinte d'une sévère gravité; l'autre, couvert d'un par-dessus de fantaisie et culotté d'4in pantalon gris-perle terminé par des bottes d'un vernis irréprochable, avait le
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Sdd LE DIABLE BOITEUX A PARIS
sourire sur les lèvres et agitait galamment une petite badine d'écaillé fondue, tandis que son compagnon affectait de s'appuyer sur un gros jonc à pomme d'ivoire.
— Ah I enfin, s'écria le maître d'armes, voici les médecins !
Le baron fit une légère grimace et dit à Gaston: Deux docteurs, c'est beaucoup contre un malade: — les chances ne sont pas égales.
Les deux hommes de la science se saluèrent réciproquement.
— Collègue, dit le plus âgé, je m'estime heureux de me rencontrer avec un homme chez qui l'expérience n'a pas attendu les années.
— C'est bien plutôt moi, répondit le plus jeune, qui me félicite de pouvoir enfin connaître celui que nous nous plaisons à nommer le Nestor de la Faculté.
— Vous en serez l'Achille, fit le vieux docteur: tu Marcetîus eris!.,.
— Cette prédiction m'est surtout précieuse dans la bouche du plus docte, du plus savant praticien
moderne.
ff
— L'indulgence est l'apanage du vrai mérite et je ne m'étonne pas d'en rencontrer beaucoup chez vous: c'est à vous, honoré coUègue, que je dois renvoyer les bénéfices de l'éloge.
— OUI ils vous doivent rester tout entiers. •* *
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U DIABLE BOrreUX A PARIS 391
Nos deux grâfids hommes seraieot restés longtemps à se frotter ainsi ; mais le baron leur fit observer qm le blessé ne pouvait attendre la fin de ce mutuel panégyrique; alors ils se décidèrent à porter leur attention sur le malade.
L*homme grave s'avança, regarda le vicomte, lui tâta le pouls en consultant sa montre et dit : « Le cas est sérieux! il y a perforation de la plèvre, déchirement du péricarde, lésion des vaisseaux, des nerfs et des vésicules membraneuses : pulmones afflicti vehe- ^ menter ^cutiuniur ! »
Et il aspira une énorme prise do tabac de la régie.
L'homme au pantalon gris-perle braqua son lorgnon d'écaillé, se pencha légèrement vers le malade et dit en pirouettant : a C'est une misera! plaie simple et non pénétrante ; écorchure, ^ratignure , bobol »
Et il se mit dans la boudie une pastille de menthe, qu'il venait d'extraire d'un charmant drageoir en vermeil guilloché.
Le premier reprit : « Je suis d'avis de phlébotomiser largement et de faire une vigoureuse application de ventouses scarrifiées et d'annélides de Hongrie : sanguisua crassamentum purificai ! x>
Le second continua : « Du repos, la position horizonUàe^ des eahnants, et^ pour tout traitement, de reaa sucrée avee irae cuillerée de fieur d'oranger. »
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292 LE DIABLE BOiTBUX A PARIS
Et il se mit à fredonner la cavatine de YÉioile du Nord.
L'homme grave leva ses besicles et dit : a Permettez, mon honoré collègue ; il m'appert que les prodromes symplomaliques échappent à votre diagnostique et que vous confondez les probabilismes palhognomoniques : sanguis sanguine cura4ur, a dit Broussais. »
— Allons doncl fit l'homme au lorgnon; le sujet a déjà perdu assez de sang, et une bonne nourriture suffira pour le réparer : le bordeayx fait du chyle et le Champagne le fouette, a dit Brillât- Savarin. *
— Mais Brillât n'a jamais été docteur 1 s'écria l'homme noir.
— C'était un profond physiologiste ! répliqua l'homme gris-perle.
— Collègue, prenez garde !... vous attentez aux privilèges du diplôme et aux droits de la Faculté!... Qui medicos contemnit , medicinà peribit !
— Vos citations sont charmantes , docteur , et prouvent surabondamment votre exubérante érudition ; mais je persiste à soutenir en simple français du dix-neuvième siècle, que si on affaiblit le malade, il sera mort dans deux jours.
— Et moi, répliqua l'homme noir, en levant majestueusement son gros jonc vers le plafond, je prends Dieu à témoin que si, à l'instant même, illico et
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LE DIABLE HH>rreUX A PARIS -295
miMrà, on ne tire pas deux palettes de sang, ce blessé n*a pas une heure à vivre.
— Essayez ! essayez, pour voir ; cela sera curieux, et je ne serais pas fâché de voir le journal de médecine enregistrer une centième de vos bévues !
— Bévues!... bévues vous-même, monsieur!... vous êtes un impertinent!
— Et vous, un ignorant !
— Un sceptique!...
— Vous, un âne!...
— Vous, un mulet!...
— Vous, tous deux ensemble : tnulus et asinm copulati ! riposta l'homme au lorgnon , en riant comme un fou de s'entendre, lui aussi , citer du latin.
— Messieurs ! s'écria le baron ; le blessé perd tout son sang; de grâce» songez plus à la médecine et moins aux médecins ; arrêtez au moins l'hémorragie, car cet homme va mourir.
— Qu'est-ce que je disais ! s'écrièrent ensemble les deux Ësculapes.
— Voyons, entendez- vous, reprit le baron, tandis que Gaston et le maître d'armes s'efforçaient vainement de s'opposer à l'effusion du sang.
— Il faut saigner!... ditThonime noir en tirant ses lancettes.
— Je m'y oppose 1 cria l'autre en se jetant à la traverse.
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S94 LB DIABLK WinUX A PÀBIS
— Eh biefi) fiûissez-ea : saignez, exclama le matUre d'armes.
— T Ofa QOQ ! interrompii Gaston que tant de sang perdu effrayait; ce serait peut-être mortel.
— Je vois que Ton n'a pas confiance en mon expérience, riposta le docteur plébotomisant: medicm àbstinet... J'ai bien l'honneur...
Et il enfonça son large chapeau, s'appuya sur sa canne, et sortit en lançant à son honoré collègue des yeux où fulguraient toutes les lueurs sinistres d'une rancune médicale.
L'autre fit une seconde pirouette, tira un cigare, salua gracieusement la compagnie et partit en reprenant la cavatine interrompue.
— Bravo ! nous voici bien plantés! hurla le maître d'armes.
En ce moment, la porte s'ouvrit de nouveau; une jeune religieuse, vêtue d'une longue robe noire, à -la ceinture de laquelle pendait un gros chapelet A ^raiiis^ooco, appiratsar le sevû; me guimpe couvrait ses épaules, une large cape de toile blanche empesée flottait sur sa tête.
— Dieu soit loué I dit le baron en se levant et en saluant respectueusement : voici la Science qui part et la Charité qiîi entre. Les chances sont pour nous.
La sainte femme courut droit au blessé, et, le soulevant avec adresse, elle le plaça sur ses genoux, dans
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ut BIABLB BOITEUX Jl PARIS SU
une direetioB légëremenl inclinée, puis, tiraal de 9t8 vasles poches, de la charpie, des compresses et des bandes qu'elle humecta avec une eau contenue dans un petit flacon qu'elle portait sur elle, elle fit en un instant un pansement improvisé qui eut pour effet im*» médiat d'arrêter complètement l'hémorragie ; alors, tirant d'une autre poche un second flacon, elle en versa quelquesgouttes dans une timballe, les fit couler sur les lèvres du malade, et sembla interroger l'effet de son remède... et elle était belle à voir ainsi 1 On eût dit une jeune mère allaitant son enfant, ou plutôt elle rappelait les touchants tableaux du moyen âge , où la Vierge divine est représentée tenant sur ses genoux le cadavre du Dieu descendu de la croix.
Au bout de quelques minutes, le pauvre vicomte donna des signes de sensibilité ; l'horrible pAleur qui couvrait son visage fit place à une légère teinte rosée, ses lèvres s'entr'ouvrirent; la jeune religieuse lui tftta le pouls, et, comme elle semblait réfléchir :
— Eh bien, ma S(Bur, demanda le baron avec douceur, que pensez- vous du malade?
— Avec l'aide de Dieu, monsieur, nous le sauverons , dit modestement la sainte femme : ce cordial a bien fait et l'essentiel, en ce moment, serait de coucher le blessé , ajouta-t-elle en paraissant r^rder autour de la salle , comme pour savoir s'il n'y avait pas un lit. I^ mattre d'armes devina, et, toujours en sa qualité d'ex-dragon dQ la garde, il courut dans la chambre à c6té, et revint bien vite , apportant dans
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Sd6 LB DIABLE BOITEUX À PARIS
ses bras rigoureux, des matelas et des couvertures qu'il se mettait en devoir d'empiler sur le parquet; mais la sœur, déposant mollement le vicomte sur les genoux de Gaston, s'empara de la fourniture et, en deux tours de main, dressa un lit, dont les draps entr'ouverts provoquaient vi aiment au repos. Le vicomte y fut transporté et, lorsque douillettement couché, couvert et bordé , il paru't convenablement installé , la sœur faisant signe qu'il commençait à dormir, dit à demi- voix:
— Le bruit et la chaleur lui seraient contraires; veuillez vous retirer, je vais le veiller.
— Quoi ! seule, fit le baron.
— Non, pas seule; répondit-elle avec un ineffable sourire ; n'ai-je pas Dieu avec moi î et d'ailleurs, avec ceci, le temps passe vite et bien...
Et elle montra son gros chapelet ; puis faisant le signe de la croix, elle se mii à égrener le saint rosaire, comme si elle eût élé à la chapelle du couvent... Gaston et le baron, comme dominés par l'ascendant de la vertu, saluèrent en silence et sortirent sur la pointe des pieds«
— Sublime religion que celle qui inspire de tels dévouements I s'écria Gaston.
— Et ajoutez, à la gloire de la vôtre, rép<»idiile Boiteux, que la religion catholique est la seule où la charité, poussée jusqu'à l'abnégation, soit pratiquée comme vous venez de le voir... Ces saintes filles que nous nommons du doux nom de sœurs, sont des
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LE DlÂBLË UOlTKtX A PARIS 297
anges auxquels Dieu permet parfois de descendre icibas, pour faire briller sur la terre les splendides reflets de son ciel: partout où germe une douleur, où murmure une souffrance, elles accourent les premières ; Tamour de Dieu et Tamour du prochain leur tiennent lieu de science ^l elles puisent, dans les étranges inspirations de leur cœur, des ressources que toutes les théories humaines ne sauraient donner même à l'expérience des docteurs ; sans cesse au cheret du malade ou du mourant, ne craignant ni la fatigue ni la contagion, ni les plaies physiques, ni les plaies morales, vous les yoyez descendre dans Thumidité fétide des cachots, ou gravir les sombres escaliers des mansardes; riche ou pauvre, grand ou petit, coreligionnaires ou dissidents, peu leur importe I tous les hommes sont leurs frères et elles pansent toutes les blessures, quel que soit le drapeau sous lequel on a combattu. Dans ces frêles femmes s'allume un magique et perpétuel courage ; elles ont la force de la vertu et la vaillance de la charité !
— Il faut sans doute, dit Gaston, qu'elles soient nées dans une condition telle, que de pareils travaux ne les rebutent point ?
— Celle que vous venez de voir, répondit le baron, et qui ne m'a pas reconnu, bien que je l'ai rencontrée cent fois dans les plus brillants salons il y a deux ans, est la fille du duc de Valmont-Ghevreuse*
. — Elle n'était pas heureuse, et peut-être que d'injuiltes préférences?...
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— Elle est fille unique, adorée de sa famille, adulée de tout ce qui l'approchait et, de plus, ayant c^ mille francs de rente en perspective.
— Mais alors, un amour contrarié...
— Ati ! vous voilà bien tous ! s'écria le baron dans une noble indignation ; eh quoi! il faut, aux yeux des hommes, que la vertu même ait sa raison d'êlre et justifie son existence par des moyens humains I vous prêtez un vil sentiment d'intérêt au plus pur désintéressement, et vous n'admettez pas le dévouement, sans lui soupçonner un motif terrestre ! Ce que le soldat fait pour la patrie et la mère pour ses enfants, vous n'admettez pas que d'autres le fassent pour Dieu, et vous accordez à la bravoure et à l'amour maternel, ce que vous refusez à la foi, à l'espérance et à la charité! Mais, injuste que vous êtes, ne savezvous pas que ces trois admirables vertus suffiraient à elles seules pour établir la divinité d'un culte et la sainteté d'un dogme? Ignorez- vous que c'est au nom de ces trois magnifiques principes, que le christianisme a fait flotter l'étendard de la civilisatioa moderne, transmué les peuples, converti les nations, renversé les idoles et cimenté le nouvel édifice social du sang généreux de ses martyrs?... Ohî jeune homme, continua le baron, en posant sa maia sur le cœur de Gaston ; tenez, il y a là quelque chose qui vaut mieux que ce qui est sorti de votre boudie. Écoutez la voix qui parle au fond de votre àme et elle vous dira, mieux que je ne le pourrais £ûi^
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pourquoi la Yortu existe et pourquoi surtout Dieu a voulu qu'ici-bas ce fût la femme qui en donoAt les plus sublimes exemples.
Gaston baissa la tète ; car il comprenait, en effet, qu'il avait procédé d'une façon purement humaine, et qu'il y avait un grand fond d'égoisme dans sa manière de raisonner ; toutefois, il ne pouvait s'expliquer comment tant de vertueuse indignation et d'orthodoxie pouvaient s'allier, chez son compagnon, à tant de scepticisme, dont il lui avait donné des preuves pendant celte nuit :
— Ma foi ! pensa-t-il, si ce n'est pas un diable, ce doit être un saint ! *
Puis, voulant sans doute tenter une excuse, il dit tout haut :
— C'est vrai, j'ai tort et grand tort ; mais c'est qu'en voyant tant d'abnégation, je n'avais pas tout à fait oublié le sot égoïsme de ces deux médecins, et que l'amour-propre de ces hommes m'empêchait de me souvenir de l'humihté de la femme.
— C'est une raison, répondit le baron. Et que pensez-vous donc de ces deux fous ?
— Oh! dit Gaston, ils confirment ce que déjà je savais : c'est que la médecine est une religion pratiquée par des sectateurs qui ne croient même pas au dogme qui les fait vivre ; c'est que les médecins sont comme les anciens augures, qui ne devaient pas pouvoir se regarder sans rire ou sans s'arracher les
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yeux ; c'est que tout ce qu'en a dit Molière, est bien au-dessous de la réalité de leur charlatanisme.
— Encore votre maudite exagération, repartit le vieillard. Les charlatans pullulent là comme partout, c'est vrai; mais voyons ensemble, mon enfant, et vous me direz après si, dans toutes les hiérarchies de la société moderne, il existe une classe d'hommes plus éclairés, plus nécessaires, plus véritablement savants et utiles que les médecins.
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