CHAPITRE XXVIII
La vraie médecine. ~ Les étodiants qui n'étudient p4s. ~ Da baccalauréat. La pépinière des hommes sériefx
Le baron continua:
— Aux yeux du vulgaire, qu'est-œ qu'un médecin?... c'est un homme qui, comme Tavocat, le bottier ou le marchand de peaux de lapins, exerce un métier, qui rapporte ou ne rapporte pas; qu'estce qu'un malade?... c'est une denrée qui produit, une matière qui s'exploite. Et, à bien voir, mon jeune ami, cette déflnition est généralement assez juste : je vais peut-être vous émettre un gros paradoxe; mais, selon moi, la médecine est un détestable abus dans les grandes villes : là, le médecin est une sorte de nomade qui court de quartier en quartier, de maison en maison, traitant des malades qu'il ne fait qu'entrevoir au passage, dont il ignore les habitudes et les antécédents, la vie physique et la vie morale, et ne pouvant offrir, à ses investigations, que des symp-
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tomes vagues et insurfisants : une telle visite est
inutile...
— Mais, objecta Gaston, la province est loin de partager vos opinions; dans les maladies un peu sérieuses, elle appelle immédiatemenjt les grandes célébrités médicales de Paris.
— Mon Dieu I cher ami, rappelez-vous que la province est un immense parc peuplé de moutons de Panurge, pour qui limitation et la routine sont devenues une sprte de besoin et d'instinct naturels : copier et singer la grand'ville, est son incessante tendance et son but le plus sérieux. Tout ce qui lui vient de Paris lui semble parfait : elle a d'excellents bottiers et d'habiles tailleurs, mais elle se fait chausser et habiller à Paris ; il n'est pas de femme du plus mince procureur de petit tribunal qui ne s'attife d'un chapeau decJiez Laure ou d'une robe de chez M««Ro* ^er; quand la province donne un dîner, elle faft venir son brochet de chez Chabot et Potd, sa truite saumonnée de chez Ricard, et sa dinde truffée de chez Chevet, oubliant que c'est elle, province, qui a envoyé à la métropole son poisson et ses volailles, et que, sans sortir de sa basse-cour ou de son vivier, elle a sous la main tout ce qu'elle va chercher an loin et à grands frais, tout ce qu'elle a vendu cinq francs et qu'elle rachète bêtement un louis. Elle fait de même quand elle est malade ; eUe quitte son médecin qui l'a vue naître, qui l'a vue grandir, qui a suivi ses habitudes, étudié ses indispositions, qui est
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Tami de la famille, rtiomme de la maison, qui connaît ses passions, qui a découvert la source de ses souffrances et qui, seul, pouvant indiquer la cause et le siège du mal, peut, seul aussi, y appliquer le remède convenable. Que diriez-vous d*un fervent chrétien qui, à Theure de la mort, demanderait un prêtre étranger pour l'aider à franchir le rude passage de rélernilé ?... N'y aurait-il pas folie à quitter le pieux confesseur qui, pendant cinquante ans, a étudié, approfondi et dirigé sa conscience, qui, connaissant ses forces et ses faiblesses, saura infailliblement le soutenir et l'encourager au moment suprême? et celui qui a su lui inspirer la foi, n'est-il pas le plus apte à lui montrer l'espérance?... La vie du corps est comme celle de l'âme; lorsque le mal s'en empare, il y a plus que de l'imprudence à en remettre la cure et la guérison à l'étranger qui n'en a pas étudié les phases antérieures, la marche et les différentes périodes; le vieux Boerhaave l'a dit il y a deux cents ans:^ — a La maladie appartient à qui en a dépisté les symptômes. » Sur quoi donc s'appuie le médecin de Paris?... On l'envoie quérir; il arrive, avec son indifférence, dans uqe famille qu'il ne connaît pas même de nom ; il ignore l'origine, la marche et les progrès de la maladie ; ses observations sont jetées au hasard et au passage; dix minutes de consultation vont lui suffire pour juger la cause et les effets, le mal et le remède, le fort et le faible : c'est absolument un pilote qu'on irait chercher pour diriger un
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navire dan^une mer dont il n'aurait jamais entrevu les rivages... Eh bien, sans contredit, un pareil médecin est un spéculateur fort méprisable, pour qui le malade est une denrée et une matière dont il fait une infime spéculation, et qui devrait être justiciable de la police correctionnelle, comme escroc, et de la cour d'assises, comme coupable d'homicide volontaire.
—Eh quoi! interrompit Gaston, vous prétendez que la médecine, qui est au corps ce que le sacerdoce est à l'âme, soil une spéculation?...
*— Purement mercantile; oui, très-cher, dans la plupart des cas, et j'ajoute qu'on agissait très-largement à Sparte, en décrétant la peiné de mort contre tout citoyen qui se mêlait de traiter son semblable sans réussir à le guérir... C'était encore l'application de la peine du talion. Notez qu'en criant analhème sur le cliarlatanisme médical, j'entends surtout m'élever contre lefe abus impudents de la médecine parisienne: ma préférence, en ceci, hautement acquise aux docteurs provinciaux, ne saurait vous être suspecte; car vous avez dû déjà remarquer que mon cœur n'est pas grandement épris à l'endroit des choses départementales: mais il est juste de rendre à Gros*-Jean ce qui appartient à Gros-Jean, et César n'a rien à y réclamer. Le médecin de province, et surtout le médecin de campagne, est presque toujours un homme qui touche à la famille do son malade par quelque lien d'amitié, de parenté ou de connais-
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^Qce; ses rapports sociaux le rapprochent continuell^nent de celui qu'il sera, un jour ouTautre, appelé à médicamenter; il le voit, l'observe et Tétudie involontairement; il sait par cœur ses habitudes, ses passons, son fOTt et son faible; son tempérament lui est familier, ses prédispositions lui sont connues ; de sorte que, lorsqu'il est convoqué au chevet d'un nouveau malade, il sait, dans la plupart des cas, d'avance, quel est le mal qu'il va avoir à combattre. Alors, il n'est pas mû seulement par le sordide appât du gain ; (il fait payer ses visites, cela me paraît juste: il vit de la lancette, comme le prêtre vit de l'autel, et l'avocat de son bavardage) ; mais du moins il sait effacer sous les dehors d'un intérêt tendrement amical, tout ce qu'il y a de blessant dans cette idée : que soigner son semblable qui souffre est une action qu'on doive payer, comme la commande d'un habit ou d'une paire de bottes.
— Et puis, ajouta Gaston, n'est-il pas juste de rémunérer les immenses études auxquelles le médecin a dû se livrer pour arriver à obtenir son titre de docteur?,..
— Immenses études! ... s'écria le baron en éclatant de rire ; eh ! cher ami, je ne crains pas de me tromper en vousafûrmant que, sur cent docteurs qui viennent de passer leur thèse, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui n'en savent pas le quart de ce que sait une pauvre petite sœur de la Charité: La médecine, a dit Portai, c^est Veœpérience, pas autre chose; ce n'est donc qu'a-
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près un long exercice, que le docteur arri¥e àlne, que dis-je?... à épeler dans le grand livre de la nature ; sachez qu'en quittant les bancs, le plus fort élève en botanique aurait bien du mal à distinguer la guimauve du salsifis; que le premier prix de chimie vous donnerait de Tarsenic pour du sel de cuisine, et qu'il n'est pas rare de voir un premier accessit de phlébologie, lorsqu'il est appelé à faire sa promit saignée, vous piquer Tarière radiale au lieu de la veine cubitale : c'est l'histoire de tous les prix de thème grec ou latin, qui, en sortant du collège, sont généralement l'honneur et la consolation da leur famille, mais aussi presque inévitablement des crétins et des imbéciles... Et comment en serait^il autrement?... 11 n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur cette immense ruche qu'on nomme le quartier latin^ et il sera facile de constater jusqu'à quel point les studieuses abeilles qui y bourdonnent s'occupent do soin de recueillir le miel de l'avenir... Voyons les fleurs qu'elles y butinent... Le médecin sort du carabin, comme le papillon sort de la chrysalide, a dit un profond philosophe; or, étudier le carabin, c'est se préparer à la connaissance du futur docteur; c'est juger la fleur d'après le bouton, l'étalon d'après le poulain.
— Qu'entendez- vous donc par le mot carabin f demanda Gaston.
— Le carabin est un vigoureux rejeton de l'arbre social : il a végété longtemps, sous le titre de coHé^ gien, dans un des nombreux potagers universitaires,
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OÙ le pédanti^ioe cultiva plus de concombres que de lauriers verts; à l'âge de dix-neuf printemps et lorsque la barbe... je veux dire la feuille... commence à lui pousser, il s'éJance en jets luxuriants verslegrand verger qu'on nomme Paris; il aime le bord de l'eau, ce qui fait qu'il prend racine préférablement sur la rive gauche de la Seine ; loin d'être une plante cryptogame, il a une grande afrmité avec une autre espèce d'ombellifère, que les botanistes ont clasiée dans le genre ^rtse^^ : c'est pour cette raison qu'il se trouve fréquemment entrelacé à cette liane flexible qui croît sur les plus hauts sommets du jardin latin. Ces sortes de mariages floraux, qui vivent généralement ce que vivent les rosefi« s'accomplissent dans les régions élevées ; ces jeunes fleurs sont, en botanique, ce que les litrondelles sont en ornithologie : elles pereboil sous les toits et s'épanouissent à l'ombce des dominées du sii^ème étage.
— Je confesse, dit Gaston, que le prolongement Je cette métaphore déroute singulièrement la perspicacité de ma faible intelligence.
— Parlons donc en prose, fit le baron... Un jeune paysan étant donné, et ce pieux enfant ayant reconnu que la charrue héréditaire de son vénérable père pouvait tout au plus lui procurer l'aisance, l'honcieur, le repos et le bonheur tranquille, il s'est dit, en sortant de rhétorique : « — Que vais-je faire ?... la 3louse paternelle me séduit médiocrement ; le bonnet rond de ma sentie mère tourne au suranné ; je pré-
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fère rhabit noir pour moi et le chapeau à plumes pour ma future épouse : comme laboureur, mon père a passé une partie de sa vie à nourrir ses semblables; faisons le contraire, tuons notre prochain, c'est un moyen de vivre honorablement : la lancette est moins lourde que le soc, et une once de quinquina pèse moins lourd qu'un tombereau de fumier... » Alors, il a pris le coche, la rotonde ou la troisième classe du cliemin de fer et a enfilé le pont Neuf, passage naturel du Rubicon de la jeunesse bolième. Le lendemain, il s*est présenté au secjrétariat de l'École de médecine, au fronton de laquelle brille cette ms^ifique inscription : — nostra arte tollitur maliu. ce qui signifie : — Notre art enlève le malade... Là, on Ta prié d'exhiber ses diplômes de bachelier eslettres et es sciences : le grand prix de thème avait oublié ce léger détail ; mais Paris est un magnifique seigneur qui n'abandonne pas ses hôtes pour si peu; .de même qu'il vend des cigares et de l'amour, il procure, à un taux honnête, des certificats d'érudition: moyennant cent francs et un dîner à quarante sous, plus le café et le petit verre, notre futur Dupuylren s'est fait substituer, dans ses examens, par un honnête petit filou qui lui a conféré, sans déplacement, le double grade qui lui manquait.
— Que dites- vous là! s'écria Gaston ; est-ce que Ton peut obtenir ces titres scientifiques par procuration ?
— Rien de plus facile et de plus ordinaire : il
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existe ici quelque chose comme une centaine de savants modestes qui se chargent, moyennant salaire, de vous éviter le désagrément des études préalables et des refus subséquents : un habit noir, une cravate blanche et une solide connaissance du manuel du baccalauréat sufQsent à la mise en scène, et je con* nais tel entrepreneur de ce genre qui a déjà conquis soixante ou quatre-vingts diplômes sans avoir gardé pour lui-même le titre qu'il abandonne à d'autres.
— Et cette fraude est tolérée!
— Non pas! Il y a prison et amende pour ceux qui sont pris en flagrant déUt de faux en écriture publique; mais le moyende constater le délit!, ..Vous voulez obtenir votre diplôme, par exemple : un entrepreneur de baccjalauréat se rend, en voire Heu etplace,à la salle d'examen ; à l'appel de votre nom , il répond : présent! feint la timidité ou la frayeur; sesexaminaleurs le rassurent, l'encouragent; il explique Cicéron et Démoslhènes, résout Burnouf et Francœur, commente Orfila et Thénard : Bravo ! . .. dignus est intrare ; on lui confère le bienheureux diplôme sous votre nom, il vous l'apporte, vous dînez ensemble, vous vous grisez à la santé de la Sorbonne , et vous voici orné du baccalauréat, dont l'étymologie ne signifie pas autre chose que laurier de BacchuSy ce qui vous autorise à prendre vos inscriptions , et à reboire du punch..
A compter de ce jour, notre homme passe étudiant^
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ce qui n'iaiplique, en aucune façon, la nécessité d'étuéier ; non. Un étudiant a le droit de porter un bérel allemand sur le coin de Toreille, de laisser pousser sa barbe et ses cheveux comme un monarque mérovingien, de fumer dans une pipe de Nuremberg, de dtner à quinze sous chez Flicoleaui, et de dépenser quinze francs, qu'il n'a pas, au café Procope; son brave homme de përe lui donne à grand' peine une oentainede francs par mois, et il est rare que les premiers quinze jours n'aient pas lestement absorbé le premier trimestre. Alors, il se trouve généralementun fils d'Israël qui, en sa qualité de juif, lui avance quelques louis, en lui faisant souscrire un billet représentant le double de la somme prêtée, et la bonne mère, qui est restée au village, finit toujours, à force d'économie sur le beurre et les œufs, par payer, avec intérêt, à l'échéance. Puis, viennent tes farces à Romaiuville, les excentricités de la GrainJe-ClMiumière, le rendez-vous sons les ombrages du Luxembourg, les cabales de TOdéon, les orgies du sixième étage , les infidélités à Clarisse, Amanda, Louise et Paméla; puis les raccommodements, les brouilles, les rapprochements elles divorcés définitifs : tout cela demande du temps et exige du travail ; c'est l'ordinaire itinéraire qui conduit au doctorat.
— Mais l'étude de la médecine ?..• demanda Gaston.
— Oh!... quant à cela, le papa a donné ce qu'il faBait pour acheter les ingrédients nécessaires: il a
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fourni de quoi se procurer la Physiologie de Bicheraud, la Nosologie de Pinel et les Maladies eiUanées d'Alibert. Ces savants ouvrages ont été dévorés consctencieusemeat... sous forme de poulardes, ou analysés sous ligure de puncb au rhum, manière de faire de la chimie; la pathologie de Marjolin a payé les cigares, et la médecine légale d'Orfila a soldé les cliapeaux roses de Mii« Clara... Au bout de quatre années d^études^ il a passé son eiamen, soutenu sa thèse et il obtient le droit imprescriptible deMujffiar*, pur gare et, ma foi, clysterium ordonnare; il est docteur...
— Ah çà, mais!... s'écria Gaston, comment a4-il pu subir les eiamens delà thèse dont vous parlez?...
— Demandez au papillon d'où viennent les roses; à la lune, qui l'empêche de tomber sur les tours de Notre-Dame;... demandez, mon cher, tout ce que vous voudrez; mais ne forcez point Tétudiant à vous expliquer comme quoi et pourquoi il est docteur; c'est une charade dont il ignore le premier mot : il Test, donc il Test; voilà le plus clair de son affaire... Alors, vient le revers de la médaille : il faut planter sa tente dans quelque coin de département; Arthur dit un éternel adieu aux Clarisses du quartier latin, il coupe sa moustache, achète une canne à corbin, se voue aux besicles à perpétuité, se courbe à la façon des plus vieux praticiens, se procure un tableau représentant Hippocrale refusant les présents d*Artaxercèset même une pendule Ruolz surmontée d'un
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Ësculape accoslé du coq et du serpent emblématiques. Dès ce moment, il peut espérer une clientèle et, pour peu qu*à trente ans il sache épiler son front et obtenir une calvitie prématurée, il a la chance de devenir médecin des hospices et quelquefois accoucheur de môssieu le maire !
— Mais tout ceci est aussi impossible qu'invraisemblable! interrompit Gaston: ce sont des histoires faites à plaisir, qu'on entend raconter, qui font rire, mais qu'on n'a jamais vues soi-même...
— Voulez-vous, fit le baron, que Je vous parie de ce que j'ai vu, de meâ propres yeux vu, ce qui s'appelle vu? c'est très- facile ; allumons un nouveau cigare et marchons, car l'air du matin commence à devenir piquant, malgré les fourrures qui nous enveloppent
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