‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 36 sur 60 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Une réception de sous-préfet.

A leur entrée à ThÔtel du Grand-Cerf, nos voyageurs avaient remarqué qu'une foule de citoyens, mâles et femelles, s'arrachaient à leurs occupations, se mettaient sur le pas des portes et semblaient les regarder avec les signes de la plus vive curiosité. Ces marques de curiosité, toutefois, étaient tempérées par une sorte d'indifférence, aussitôt que ces braves indigènes s'apercevaient que les nouveaux arrivés les regardaient ; car le propre de la province, c'est de ne vouloir jamais avoir l'air de s'étonner de rien; les habitants des petites villes, tout en s'ébahissant de toiit, tiennent beaucoup à ne pas être surpris : ils ont adopté pour règle de conduite la devise de Buckingham : — Nil mirari. . • Plus on remonte

dbyGoogk

LE DIABLE BOITEUX EN PROVINCE . 67 f' l'échelle de la barbarie, sociale, plus on trouve développé ce sentiment qui, — à ce qu'il semble, — est dans la nature habituelle de l'homme primitif : ainsi, les Turcs, — peuples peu avancés en civilisation; ainsi les Arabes, et particulièrement les Kabyles, tiennent à honneur de ne jamais manifester leuradmiration pour les choses de la vie européenne; Abd-el-Kader, à l'Opéra, où il mettait le pied pour la première fois, ne sourcilla même pas à l'aspect-des resplendissantes féeries qui pouvaient lui donner un avant-goût du paradis de Mahomet. Les provinciaux font de même quand on les observe : montrez-leur un quadrille où vous feriez danser les tours de Notre- Dame avec l'obélisque de Luxor, et le Grand Turc avec la république de Venise ; dites-leur que vous connaissez un poëte modeste, un critique impartial, un juge qui ne dort pas à l'audience, et un merle bleu... tout cela leur semble naturel, ou du moins ils feignent l'indifférence. Mais, du moment qu'ils sont certains qu'on ne les voit pas, oh! alors ils deviennent curieux comme des rossignols, et feront vmgt lieues pour aller voir un veau à deux têtes, ou un saltimbanque qui avale des sabres et mange des lapins crus assaisonnés de cailloux.

A peine le baron et Gaston étaient-ils installés dans les chambres qu'on venait de leur préparer et où tous deux s'occupaient à changer de toilette, qu'un

dbyGoogk

grand tumulte se fit enteadre dans l'escalier qui conduisait à leur appartement ; puis, comme le baron se disposait à envoyer son valet de cliambre s'enquérir de la cause de ce tapage, leur porte s'ouvrit avec fracas, et quel fut leur étonnement, lors- Tju'ils virent entrer précipitamment quatre gendarmes, brigadier en tête, suivis de dix ou douze particuliers qu'ils apprirent plus tard être le maire et son conseil municipal. Quant au chef de l'administration, il était reconnaissable à l'écharpe tricolore qui ceignait ses reins et à l'air 'de majesté qui était empreint sur son long visage. Ce fut lui qui prit la pafole , tandis que la maréchaussée se rangeait, en fer à cheval, autour des représentants de la cité.

Gaston avait déjà passé une manche de redingote, et il restait le bras droit en l'air, immobile comme un groupe du Serment des Horaces, et attendant la solution d'un si étrange problème.,. Quant au baron, rien n'était comique comme la figure qu'il faisait dans cet instant critique. Son valet de chambre lui passait beaucoup mieux qu'une redingote, et il se trouvait dans un état très-favorable à la vérification complète de son signalement, au cas oii le brigadier eût vt)ulu procéder à l'inspection de signes particuliers.

—Monsieur le sous-préfet, dit gravement le maire qui paraissait fortement essoufflé et en s'adressant à

dbyGoogk

Gaston... C'est avec le plus vif empressement que le conseil municipal de cette antique cité. . .

Le jeune voyageur eût bien voulu laisser aller l'orateur; mais il avait entendu parler des harangues municipales et il s'empressa de lui faire observer qu'il se trompait, qu'il n'avait jamais été et ne serait probablement jamais ce qu'il disait, n'ayant aucun goût pour les fonctions purement administratives... Alors, le maire, se tournant tout d'une pièce vers son compagnon qui s'était à la hâle enveloppé des rideaux du lit, et dont on ne voyait plus que la tête, s'écria : —Monsieur le sous-préfet !... c'est avec le plus vif empressement...

La tête se mit à rire au nez du fonctionnaire public, et, comme le conseil municipal et les gendarmes, y compris le brigadier, paraissaient assez scandalisés de l'accueil fait à leur représentant, le baron, toujours drapé dans son rideau, heureusement d'une indienne fort épaisse, s'apprêtait à leur expliquer la méprise, lorsqu'un roulement de voilure, accompagné de retentissants coups de fouet, se fit entendre sous les fenêtres :

— Vive le sous-préfet !I criait le peuple rassemblé à la porte de l'auberge... Le voici I le voici !

Au même instant, le maître de l'auberge du Grand-Cerf enirsif en courant, dans la chambre, son bonnet de coton à la main, et il s'écria : — Monsieur

dbyGoogk

70 LE DUBLE BOITEUX

le maire!... vous vous avez trompé!... Le nouveau

sous-préfet arrive en poste! La voilure approche!

Alors ce fut une confusion, un pêle-mêle, on tohu-bohu admirables ! Maire, municipaux, sei^ents de ville et gendarmes firent volte-face et dégringolèrent l'escalier avec une telle célérité , qu'à peine Gaston avait-il mis le pied sur le balcon, qu'il les vit tous assiégeant la portière de la chaise de poste, qui en effet venait de s'arrêter.

— Voilà les hommes!... disait le baron, en se faisant culotter et cravater; tant qu'ils ont cru avoir affaire à la puissance, ils l'ont encensée, et dès qu'ils ont reconnu leur erreur, ils n'ont eu que le temps de déserter :

Donec eris felix, maltos namerabis amicos ; Tempora si fuerint nubila, solas erisî

Cependant, M. le maire, plongeant dans l'intérieur de la voiture, resta suspendu sur le marchepied, et on l'entendit s'écrier d'une voix haletante :

— C'est avec.le plus vif empressement...

— Fichtre ! je le vois bien ! répondit un organe fêlé qui partait de l'intérieur... Vous accourez daredare et vous manquez de me casser le nez !... Que diable! attendez que je descende au moins; on va voirîGnouf!

dbyGoogk

Un homme ni gros ni gras, ni brun ni blond, mais remarquable par la protubérance qu'il prétendait qu'on avait failli lui endommager, s'élança de la voiture, en murmurant une sorte de grognement que Gaston avait déjà entendu quelque part.

— Eh! mais c'est Grasset! s'écria le baron qui Tenait d'achever sa toilette et qui arrivait sur le balcon.

— C'est ma foi vrai! répiiqua Gaston : voilà qui est excellent !

— En effet, ajouta Asmodéé, il va jouer à Marseille; il me l'a GLUoncé, il y a quinze jours, au foyer du Palais-^yal.

— Vous le connaissez?

— Je connais tout le monde et bien d'autres encore... fit le baron en ouvrant sa tabatière d'ôr.

— Avec le plus» vif empressement... (continuait le maire, tandis que Grassot le regardait avec ses plus grands yeux et sa plus laide grimace), que le conseil municipal de cette antique cité...

— Antique!... ça se voit, interrompit Grassot; faut faire réparer la chaussée !... Gnouf !

— De cette antique cité vient déposer les témoignages de son amour...

— De son amour T... Une minute! c'est pas ma partie ; mais voici quelqu'un là dedans qui se chargera de la chose.

dbyGoogk

Ce disant, nolre'hérôs, en galant chevalier, arrondit le bras et offrit la main à une personne qui se débattait , depuis cinq minutes , pour sortir de sa prison roulante... Après une lutte assez vigoureuse et à grand renfort de bras, Grassot finit par extirper de la concavité de la voilure une énorme odalisque, véritable femme géante ballonnée de crinoline, dont le poids fit pencher la caisse du côté du marchepied.

— Tiens!... c'est la grosse Irma du Palais-Royal s'écria le baron.

— Quel beau corps de femme ! murmurait la foule : quel air noble ! on voit tout de suite que c'est réponse d'un fonctionnaire public !

— Déposer les témoignages de son amour aux pieds du nouveau chef de son administration, poursuivit le maire, que rien n'arrêtait.

— Déposez, déposez ! dit Irma : ça'ne fera pas de mal ; déposez quelque chose à mes pieds, ne fût-ce qu'un tabouret; car je m'aperçois que j'ai laissé une pantoufle dans cette maudite patache.

— Patache est le mot ! grogna Grassot ; j'approuve ce vocable... Gnouf I

— Les citoyens attendaient votre arrivée avec la plus légitime impatience...

— Et nous donc! fit Grassot; douze postes sans

dbyGoogk

ingurgiter le moindre aliment réparateur... mais on va voir!

— Car, privés depuis longtemps de leur chef naturel...

— Bah lest-ce que les citoyens ont été décapités?... je vois pourtant encore d'assez agréables binettes sur leurs épaules... Gnouf I...

— Il est urgent qu'une main habile vienne immédiatement reprendre les rênes...

— Minute et pas de ^farces! s'écria Irma; pas si pressé, mon vieux • le postillon les reprendra quand on se sera réfectionné.

— Les rênes de la direction...

— A moi la direction! Plus souvent! exclama Grassot... merci! Comique des premiers rôles; y a moins de tracas!... Laissons ça à Dormeuil.

— Et la direction de la chose publique.

— Ah mais ! ah mais! murmura Irma, est-ce qu'il fait des personnalités, ce vieux serpent à lunettes ?

— Cette place fut naguère le théâtre...

— Cet orateur nous prend pour des acrobates en plein vent , murmura Grassot à l'oreille de sa compagne... on va voir!

— Le théâtre de quelques scènes bien désagréables pour les^ paisibles habitants de ces contrées... De* actes coupables ont troublé la cité...

— Je vois ce que c'est : on leur a donné le Siège de Paris de d'Arlincourt, ou un ours de Dennery !

— Mais les auteurs ont été arrêtés...

— Mazette I ... reprit Irma; il n*y a que les parterres de province pour empoigner les gens I

— D*un autre côté, Faugmentation momentanée du prix des denrées...

— Ce farceur-là veut nous insinuer qu'on écorche les voyageurs dans cette localité... on va voir!

— A jeté une désolation intestine...

— Estimable citoyen, interrompit Grassot... permettez... La désolation intestine dont vous faites mention m'affecte pour le quart d'heure. Je demande à remeùblef mon garde-manger... Nous reprendrons cet intéressant colloque, tout en filant la douzaine d'huîtres et en caressant le petit blanc qu'on dit potable dans ces parages, car madame a une dispense pour le jeûne, et moi, j'en ai une autre pour les harangues... Allons, faites place, dare-dare.

— Vive le sous-prffet ! cria la foule qui n'avait - rien entendu.

Alors Grassot et Irma entrèrent danâ l'hôtel, toujours escortés par te mayeur qui /regrettant de n'avoir pu achever son speech, se promettait bieB de n'en pas perdre une syllabe... Gaston et son compagnon, qui riaient à se donner une entorse, quittèrent le balcon et descendirent à la salle à manger,

OÙ Grassot, reconnaissant le baron, faillit lui sauter au cou, heureux de retrouver une figure humaine, à cinquante lieues de la rue de Valois. ,

— Ah! baron, c'est vous!... Dites- moi donc ce que me veulent ces messieurs, depuis un quart d'heure!... c'est une tyrannie!... ça devient même indécent. On a besoin d'être seul un moment, quand on descend de voiture! Gnouf I...

— Eh parbleu! dit le petit vieillard, expliquez moi vous-même ce qu'ils nous voulaient tout à l'heure?

— Est-ce que monsieur et madame ne sont pas le sous-préfet que nous attendons, et que, dans notre plus vif empressement?... fit M. le maire.

— Moi!... Ah çà, pour qui me prenez- vous? répondit Grasset. Je suis le héros des Pommes de terre malades et des Vaches landaises !

— Voyez à quoi l'on est exposé, quand on voyage! murmura Irma.

Alors, Grasset se posant comme Bocage dans la Tour de Nesle : — Je suis Grasset , et madame est Irma du Palais-Royal, rue de Valois, à Paris, Seine, remplissant tous les comiques avec un égal succès, mais n'ayant pas encore abordé l'emploi de souspréfet.

— Quoil monsieur... reprit le maire heureux de pouvoir toucher le pan du paletot d'un grand

dbyGoogk

homme. Quoi! c'est vous qui êtes cet acteur si spirituel, si...

— Al) I fit modestement l'artiste, qui alors se trouvait entre le maire et son second adjoint, je ne me crois pas un génie, je ne suis pas non plus un •imbécile... je suis entre deux.

— Môssieur le maire!... môssieur le maire!... s'écria l'hôtelier accourant pour la troisième fois. Voici décidément môssieur le sous-préfet I*

— Vive le sous-préfet I hurla le populaire.

Le brigadier commanda : Garde à vos!... Les municipaux émus lissèrent leurs cheveux, et M. le maire s'écria : — C'est avec le plus vif empressement...

— Ousqu'est le maire d'ici? dit en entrant un bon gros paysan en blouse, qui venait de descendre d'un cheval de charrue, monseigneur le so-préfet m'a détaché ..

— il n'y paraît guère! grommela Grassot, en regardant la boue qui mouchetjail ses guêtres. '

— Pour vous dire, dit-y, qui dit de vous dire qu'il a dit qu'il n'arriverait qu'à ce soir.

— Bon ! s'éciia Grassot, en lapant sur le ventre du maire. Rengaine ton vif empressement, mon vieux! et bien des choses au sous-préfet, quand il arrivera... Gnouf!

— Je n'y manquerai pas , et croyez qu'il sera flatté...

dbyGoogk

— Quanl à ça, je m'en rapporte à vous et à votre éloquence!.,. Gnouf! Gnouf!,...

Tout le monde se dispersa. En moins de cinq minutes, le plus grand silence régna dans l'auberge, et nos deux voyageurs remontèrent dans leurs chambres, après avoir souhaité un bon voyage à Grassot et à sa compagne, qui s'apprêtaient à continuer leur route, après avoir caressé le petit blanc qu'on disait potable dans ces parages.

dbyGoogk

Page 1