‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 37 sur 60 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Un monsieur qui fait de bontfes alTaires. — Une jeune fille bien élevée.

— En vérité ! s'écria derechef Gaston, lorsqu^après avoir achevé sa toilette, il vint retrouver le baron dans Tappartement voisin oà son valet de chambre lui remettait un œil de poudre; je trouve cet endroit charmant; cette aventure m'a mis en bonne humeur, et puis, voyez comme maintenant tout est paisible : ce calme me repose, ce silence me rafraîchit la tête et le cœur, et il me semble que je vivrais dans cette campagne !

— ■ Imprudent ! exclama le petit vieillard, en poussant la porte qui était restée entrebâillée ; si l'on vous entendait, vous ne savez donc pas que vous seriez incontinent mis en interdit et qu'on vous refusé-

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rail le pain et le sel?... Dire, en parlant du séjour dans une petite ville, qu'on est à la campagne l... Appelez Paris un hameau, les Tuileries une chaumière, Notre-Danae une chapelle et la colonne Vendôme une allumette chimique surmontée d'un moucheron, nul ne s'en émouvra, et le préfet de la Seine en rira tout le ^premier ; mais ici, c'est une autre affaire ! c'est une insulte que rien ne pourrait réparer : on n'appelle pas campagne une cité qui possède un juge de paix, deux notaires, une garde nationale, trois tambours et une salle de spectacle oîi l'on joue la tragédie tous les ans, le jour de la foire; on n'appelle pas campagne une localité dans laquelle passe uir ruisseau qui fut fleuve ; où Jules-César a campé ses légions, où Napoléon le Grand serait venu en 1805, s'il n'avait été occupé à Austerlitz, et au sein de laqueUe le roi Jacques II eût pu se retirer, tout aussi bien qu'à Saint- Germain, s'il l'eût connue!... où Grasset a déjeuné avec Irma I...

— Vous faites bien de me provenir, répondit Gaston. Je ne croyais pas insulter l'endroit, en vantant son calme, son silence, et cette paix qui laisse les habitants dans une douce et perpétuelle quiétude.

A peine Gaston achevait-il cet éloge de la béatitude champêtre, qu'une horrible détonation de coups de fusils et de pistolets vint ébranler les fenêtres de l'auberge du Grand-Cerf. Les trois tambours muni- '

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cipaux tapaient, à tour de bras, sur leurs peaui retentissantes ; une musique, où le cuivre le disputait au boyau de chat, grinçait à tous les échos du quartier , et les douze cloches des trois paroisses envoyaient leurs plus furieux carillons jusqu'au plus haut des cieux. La rue retentit tout à coup du bruit des pas de la muftitude, et les gamins poussaient des hourrahs à déraciner une sous-préfecture.

Gaston et le baron coururent à la fenêtre et virent une sorte de cortège, précédé du suisse de la paroisse en culotte courte, chapeau à plumes, hallebarde et épaulettes de lieutenant général des armées de Condé. Derrière ce représentant de la force armée catholique marchait une jeune fille, vêtue de blanc, couronnée de fleurs d'oranger, et donnant le bras à un gros monsieur en habit bleu barbeau et étranglé dans une cravate blanche à col de guillotine. D'autres couples, mâles et femelles, marchaient gravement au pas, à la suite de cette Iphigénié qu'on menait au sacrifice ; car il était évident qu'il s'agissait de conjoindre deux fiancés.

Cette exhibition- de toilettes départementales allécha nos observateurs, et Gaston proposa d'aller assister au mariage civil qui devait d'abord avoir lieu à l'hôtel de ville... Le propriétaire du Grand^CerflQ confirma dans celte idée, en leur disant que c'était M»» Fulvie Rabichon qui allait se marier, avec son cousin Go-

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dart, à la moirerie. Il leur raconta comme quoi Mlle Fulvie était un des beaux, partis de la ville; que le père Rabichon, ancien avoué retiré, ne se ferait pas couper les deux oreilles pour trois cent mille francs ; que c'était, do son temps, un madré procureur qui savait plumer la poule sans la faire crier, et que quant à la mère Rabiclion, elle avait si bien mené sa barque, que son mari la citait sans cesse comme le modèle des patronnes dont jamais ses maî- Ires-clercs n'avaient eu qu'à se louer... Les maîtresclercs riaient beaucoup, et comme ils étaient passés avoués à leur tour, ils faisaient le même éloge de leurs moitiés et de leurs fondés de pouvoirs.

Un mariage dans la société excite toujours une grande curiosité au sein de la petite ville : c'est ordinairement une am^le pâture à la conversation des cercles, où, lorsqu'on a parlé des variations du baromètre et du fameux orage de 1825, on n'a plus qu'à ?e jeter sur les imperfections de son prochain ; aussi a publication olflcielle des bans matrimoniaux estîlle une bonne fortune pour les désœuvrés de la province: on en parle le matin, on en parle le soir, ît il ne manque pas de gens qui ont le courage de le se coucher qu'à neuf heures et un quart, pour )rolonger le bonheur de leurs appréciations. La eune fiancée qui sort nette, ou seulement écornilée, de fcette sorte d'enquête préalable, a le droit

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d*o£frir un cierge de quatre kilos à la vierge Marie: mais, jusqu'à ce jour, il n'y a pas d'exemple que la bonne mère de Dieu se soit jamais éclairée à ce luminaire impossible,.. M® Polycarpe Rabichon, au dire de Thôtelier, s'était fait son sort lui-même : son père, marchand de peaux de lapins, courant lés campagnes pour collectionner la d^ouiUe de ces rongeurs de choux , avait fait donner une éducation élémentaire à son fils; entré dans une étude de procureur, en qualité de saute-ruisseau, ce jeune groom de déesse Thémis annonça tout d'abord les plus remarquables dispositions ; à douze ans il savait déguiser un tarif , et il rappelait toujours avec 'orgueil qu'à quinze ans et demi, il avait su frustrer un droit d'enregistrement... ce qui est le chef-d'œuvre du genre. Son patron. M® Griffart, émerveillé de si précoces aptitudes , osa prédire son brillant avenir; il le fit successivement second, puis premier clerc; et finalement , un beau jour, fidèle à ses habitudes de malin procureur, il lui mit sur le dos deux charges à la fois, son étude , qu'il lui céda, et sa fille, qu'il lui donna en mariage; la seconde charge paya la première. La jeune M"*® Rabichon avait les yeux à fleur de joue, les sourcils arqués et le nez au vent ; sa taille était rondelette, son corsage dûment meublé, et les trente-deux perles que dame Nature avait enchâssées dans le corail de ses lèvres

• semblaient proYoquer toutes sortes de sourires... Les clients aimaient à la rencontrer dans le vestibule, et Ton donnait à entendre que le pr^ident du tribunal lui avait fort bien démontré la nullité de l'article 212 du Gode civil, chapitre VI. Dans de telles conditions, l'étude ne pouvait que s'améliorer ; c'est ce qui arriva, et Ton voit qu'au bout de seize à dixsept ans, Me Rabichon, ayant vendu son étude et doté sa Fui vie, ne se serait pas fait couper ce que vous savez pour trois cent mille francs. Seulement il n'imitait point son prédécesseur, et ce n'était point à un avoué qu'il confiait le bonheur de son enfant. Cette mesure était bonne autrefois; alors les fils succédaient à leurs pères. Ils héritaient de la fortune, de la considération et de la position acquises ; mais, dans cette seconde partie du dix-neuvième sièele, il est convenu, dans la province, que le fils d'un huissier doit être avoué ; que le fils de l'avoué doit devenir notaire ; que l'héritier d'un notaire doit entrer dans la magistrature, et que le rejeton du magistrat doit arriver au conseil d'État ; presque tous y font la culbute; mais est-il décent d'être ce que fut son père ?... Le gendre que M« Rabichon donnait à sa fille n'était rîen de tout cela : M. Eleuthère Godart vivait de ses rentes... Vivre de se» rentes, c'est, en province, la çrande ambition de tous : c'est une position qui :>rime toutes les autres, et, quand elle est héréditaire,

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c'est-à-dire lorsqu'elle certifie qu'on n'a jamais élé bon à rien de père en fils, elle donne entrée de plein pied dans la société.,. Éleuthère Godart, par son mariage, ouvrait donc à sa femme les portes duténacle qui, dans les petites villes, ne s'entrebâillent jamais pour les avoués; les notaires y arrivent, malles autres n'ont pour se consoler que le salon de môssieur le maire ou du sous-préfet, les jours de réception officielle, à propos de la fête du souverain. ou de la tournée départementale du général ou de préfet.

Voilà pourquoi toute la ville était sens dessus dessous : la fille de l'avoué épousant un homme de la société, c'était là un de ces événements comparable au mariage de Pierre le Grand avec \ai cantinière Catherine, ou, dans un sens inverse, à VuDion de la grande Mademoiselle avec Lauzun.-

Mais ce n'était pas tout : il y avait un autre intérêt, un intérêt principal qui s'attachait à cette chah mante cérémonie ; jusque-là , il ne se trouvait datt tout ceci qu'un de ces événements heureux qui nlèvent la position d'une famille ; ce n'était pas T^ faire de la petite viUe. Il lui fallait son petit os : ronger, et vous allez voir comme, au lieu d'ufe mauviette, ce fut une bonne et grasse poularde qu'oc servit à sa voracité.

— La mariée paraît, ma foi, jolie ! dit Gaston, et

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descendant l'escalier, pour se rendre à la mairerie.

— Dame! fit Thôtetier qui les suivait, son bonnet de coton à la main ; il n'y a pas que monsieur qui s'en soit aperçu.

— Elle a un air de candeur qui intéresse tout d'abord, ajouta le baron en souriant dans le nœud de sa cravate.

— Pour ce qui est de ça, répliqua l'homme, c'est l'usage de chez nous : l'air d'innocence fait partie du costume; ça s'attache avec des épingles, tout comme le bouquet de fleurs d'oranger.

— Eh ! notre hôte, dit Gaston en se retournant, vous insinuez cela d'un air?...

— Ah !... après ça, lit l'homme d'un ton narquois, faut pas croire toutes les méchantes langues. Une jeune fille peut bien avoir eu une inclination, sans pour ça renoncer au mariage.

— il y a donc eii inclination? demanda le baron.

— Faut croire! Puisque la femme de chambre passait les billets...

— Les billets !... à qui?

— Après ça, faut croire que c'est des calomnies. A quoi bop s'écrire, quand on se voit, tous les soirs, à une fenêtre du jardin, au rez-de-chaussée, et que l'appui de la croisée est à hauteur de jambe humaine?

— Eh mais! s'écria Gaston; voici une candeur

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qui me parait tant soit peu problématique!... Et le futur mari ignore donc ces détails ?

— Oh ! n'en doutez pas : c'est un brave garçon cpji passe sa vie à empailler des oiseaux et à enfiler des papillons au bout de longues épingles : il court les bois, ou dort dans son cabinet, et il ne se mêle pas de ce qui passe del^rs : il épouse de confiance. Aussi, me voilà tranquille : à compter d'aujourd'hui, si le vent emporte renseigne de mon auberge, je sais bien où je trouverai de quoi remplacer mon Grand- Cerf.

— Voyons, voyons! dit Gaston qui aimait à s'instruire ; il y à là-dessous un mystère provincial que je voudrais bien connaître : il paraît que nous sommes les seuls qui ignorions celte histoire ; racontez-nous-la.

— Bien volontiers ; d'autant plus que vous l'apprendriez par les autres, car M. Arthur étant arrivé tout à l'heure par le même train que tous, faut croire qu'il va y avoir du scandale dans Landernau... Aussi, on va rire, et voilà pourquoi toute la ville est en émoi... Ahl ça va être un beau jour I

Et alors l'hôtelier du Grand^Cerf raconta à ces messieurs ce que nous allons analyser nous-mêmes, pour arriver plus vite à la mairerie.

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