‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 38 sur 60 · CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlll

Un mariage agréable. — Farce de procureur. — libraires et traiteurs. Des dîners de province.

. M"« Fulvie Rabichon était jolie, très-jolie : c'est une ravissante prérogative qu'elle avait héritée de madame sa mère, qui de plus lui avait transmis ses autres dispositions à faire valoir sa beauté. En effet, la beauté n'est-elle pas im capital qu'il est malséant de laisser dormir, et, en bonne ménagère, ne doit-on pas le faire produire quand on le possède?... Tous les économistes sont de cet avis, depuis Smith, Malthus, Turgot, Quesnay, Say et autres théoriciens qui cmt fait de la science au coin du feu. Parmi ses nombreux adorateurs elle avait distingué M. Arthur Plumichet, et en ceci elle avait fait preuve de goût. Arthur était le lion de l'endroit. Élevé à Paris, où il

avait fait ses éludes, puis son droit, il en avait rapporté tout ce qui pouvait séduire la naïve Estelle dont il se constituait le Némorin. Il savait Georges Sand sur le bout du doigt, portait la moustache à Tespagnole et avait, le premier, importé dans la petite ville les bottes vernies et les gants paille. On comprend que M"© Fulvie ouvrit bien vite son cœur à deuï battants ; Arthur y entra tout éperonné, et ma foi, au dire de la chronique, il s'y établit bientôt comme chez lui... Comme il s'y trouvait bien et que la jeune fille adorait son locataire, elle songea à en fiiire un propriétaire définitif, et on se jura, un soir, de s'épouser.

Hélas! nous voudrions bien trouver quelque chose comme une périphrase, pour annoncer à nos lecteurs que M. Arthur de Plumichet exerçait des fonctions, fort honorables sans doute, mais dont Tinvesliture fait supposer d'ordinaire plus de capacité administrative que d'élégance fashionable... Tout amoureux qu'il fût, Arthur, ainsi que bien des jeunes hommes de notre époque positive, avait une passion plus dominante peut-être, et son ambition bien légitime avait rêvé les honneurs : être un jour membre du conseil général, député peut-être, et qui sait?.. .ministre... tant de gens l'ont été. Tel était le songe de sa jeune .et bouillante imagination. Du reste, nous devons lui rendre cette justice, que son espoir, en

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convoitant toutes ces distinctions, se repliait toujours sur sa Fulvie dont la famille riche hésiterait moins à lui accorder la main, si une main d'homme d*Etat se tendait vers elle. Pour arriver à ce double but, Arthur, sachant que le temple des hommes est comme tous les autres temples auxquels on n'arrive qu'après en avoir gravi, un à un, tous les degrés, avait mis le pied sur la première marche et s'était fait nommer... adjoint au maire de la ville... Tant pis, le mot est lâché!...

Un amantadjoint! et, qui pis est, s'appelle Arthur I vont s'écrier mes jolies lectrices, — Pourquoi pas, mesdames !... Mais il y a des adjoints fort aimables:

« Il en est jusqu'à trois que je pourrais citer.»

Or, si les fonctions pubhques ont parfois leur côté souriant, elles portent aussi en elles-mêmes le germe toujours vivace d'une foule de difficultés qui entravent sans cesse la marche des projets ; l'homme public domine nécessairement l'homme privé, et cette fois chez M. de Plumichet l'adjoint allait effacer l'amant. Appelé subitement, pendant l'absence du maire, pour aller rendre compte au ministre de certains travaux urgents intéressant sa commune, Arthur avait dû partir un beau matiç pour Paris, sans même trouver un instant pour prévenir sa Fulvie, qu'il ne

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pouvait voir que le soir à la fameuse fenêtre dont Fappui se trouvait h hauteur de jambe humaine. Le ministre ordonnait, le chemin de fer allait partir; il n'y avait pas à hésiter, et puis, un secret espoir berçait sa petite ambition administrative. Qui sait?... Le ministre, en discutant avec lui les hautes questions municipales, découvrira peut-être, dans ce diplomate de province, Tétoffe d'un homme d'Etat qui n'est pas à sa place... Bref, il partit, non sans détourner fréquemment la tête vers la petite ville ov s'abritaient toutes ses amours passées et toutes ses espérances futures, et se jurant que l'absence ne durerait pas longtemps.

Maisl... l'affaire se compliqua à Paris, comme il arrive toujours quand on s'enfonce dans ce labyrinthe appelé cartons du ministère; Arthur y était déjà depuis un mois, sans trouver moyen de donner de ses nouvelles à la pauvre Fulvie, qui, bien q\f&i ait dit l'hôtelier du Grande-Cerf ^ n'avait pas de confidente dont on pût faire un tiers pour transmettre la correspondance.

Sur ces entrefaites, M« Rabichon, — toujours rusé, — avisa le cousin Eleuthère Godartj sur la tête duquel il avait fondé une foule d'espérances matrimoniales. En général, le cousin est une matière excessivement malléable 4 l'endroit des chances hyménéales; Eleuthère était assez bête et fortement laid;

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EN PROYÏNCE H

il avait donc cent fois plus de dispositions qu'il n'en faHait pour tendre convenablement et le dos et le front à ce harnachement social. Il fut facile à la famille de l'amener à brûler, pour sa jolie cousine, de ces feux étemels qu'allume au cœur des conjoints la voix nazillarde des trente-trois mille municipalités françaises.

De son côté, la malheureuse Fulvie, irritée du silence inexplicable de son amant, senRt naître dans son âme un de ces sentiments de dépit si communs aux Arianes et aux Calypsos abandonnées ; ses amies, sachant bien que ce serait un coup de fortune pour leur amour-propre si ces deux c^urs arrivaient à se désunir, lui insinuèrent que M. Arthur était à Paris pour arrêter les bases d'un mariage, et que, déjà ùiéme, on parlait de publier les bans... Si bien qu'après avoir gémi, sangloté et pleuré pendant un long mois, Fulvie se réveilla, un beau matin, en se disant : « — Tiens I,.. je suis bien bêle! je perds ma fraîcheur et ma gaieté à ce métier de veuve du Malabar ; à corsaire corsaire et demi : Arthur m'abandonne?... et bien, moi, je l'oublie!» Le résumé de cet éloquent discours fut un doux sourire au cousin , un auto-da-fé général des missives amoureuses si lestement passées jadis par la persienne ; puis, le père Rabichon, triqmphant, annonça à tous ses amis que le jour était fixé pour la célébration du sacré-

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ment, dont tant de catholiques se passent ici-bas.

depuis que le Serpent en a prouvé à Eve la su-

perfluité.

Le jour du mariage était donc arrivé, et le brillant cortège d'amis, de parents et d'invités se rendait, comme nous l'avons vu, à la municipalité où devait se perpétrer l'union des deux fiancés. Monsieur le , maire, empêché par son vif empressement à recevoir son introuvable sous-préfet, — avait remis son code et son écharpe aux mains d'un de ses adjoints , qui avait accepté la douce mission de lire aux conjoints l'ordonnance par laquelle Napoléon le Grand ordonne aux époux de s'adorer à perpétuité.

Or, ce qui affriandait surtout les bons bourgeois de la petite ville et particulièrement l'hôtelier du Grand^Cerf, c'est qu'on avait vu précisément M. Arthur de Plumichet, premier adjoint, descendre du chemin de fer et rentrer précipitamment chez lui. Ce fut bien autre joie, lorsqu'en pénétrant, à la suite du cortège, dans la grande salle de l'hôtel de vDle, l'hôtelier dit tout bas à Gaston, en lui montrant celui qui siégeait au fauteuil du maire :

— Ah ! ça va être amusant! c'est M. Arthur qui les marie!

— Que dites-vous là? lui dit Gaston. Un arnant marier sa maîtresse I consentir à être tout à la fois le prêtre ^t la victime, la hache qui sacrifie et le bélier.

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qui lend les cornes I Allons donc! cela ne se peut pas!

— Eh! mon cher, lui murmura le baron, c'est peut-êlre sa vengeance. Donner un mari à la femme dont on a à se plaindre , c'est charger Tavenir de payer les dettes du passé.

Lorsque M"« Fulvie entra et qu'elle aperçut assis à la table municipale celui qu'elle croyait absent, elle fut bien quelque peu décotitenancée, et son voile de point d'Angleterre suffit à peine pour déguiser sa subite émotion. Mais une femme ne serait pas femme, si son cœur et sa tête faiblissaient en semblable occurence. Elle se remit, invoqua le souvenir de ses griefs, de sa dignité ; bref, elle fouilla dans l'arsenal de son sexe et en tira une quantité d'armes, dont la moitié aurait suffi à l'équipement d'une.armée de trois cent mille amazones, puis elle fit bonne contenance, sourit à son futur époux, salua gravement l'officier public et prit place au fauteuil d'un air convenable, en baissant les yeux, comme l'usage le prescrit à toute fille d'Eve qui sent l'approche du Serpent.

— C'est égal, elle a un fier toupet! murmura l'iiôtelier, tandis que M. Rabichon, admirant sa fille, jetait un regard triomphant sur l'assemblée , et que sa femme pleurait comme une fontaine, sans savoir si c'était de joie ou d'autre chose.

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Noms, prénoms, âge, qualités, serment et promesses de fidélité, tout fut établi, réglé, juré, à la satisfaction générale, et la voix du magistrat prononça le conjungo... L'affaire était faite!...

L'adjoint alors salua l'assemblée, à droite, à gauche, par devant, par derrière, et adressa aux époui le petit discours d'usage. Gaston regretta toujours que l'archiviste de la ville ne lui ait pas permis de compulser le registre B où se trouve consignée celte harangue officielle qui était un chef-d'oeuvre d'ironie et un consolant horoscope pour le mari, qui, n'en comprenant pas le vrai sens, répondit par des inclinaisons de tête pleines de gratitude et d'uAanité. Toujours est-il qu'après avoir affirmé à l'heureux mari que nul, mieuœ que /ut, adjoint^ ne pouvait le féhcitei* sur la valeur du bijou qu'il venait d'acquérir en vertu des artides tant et tant du Gode civil, il terminait ainsi :

— Et maintenant que ma tâche est terminée, pennettez-moi* madame, de remettre à celui qui doit être désormais l'unique confident de vos pensées les plus intimes, ce dépôt précieux que vous m'avez confié d^ais un temps qii'il faut oublier, si vous voulez être aussi heureuse que vous fûtes éloquente...

Et il remit au mari un petit coffret renfermant toute la collection de lettres de W^ Fulvie... Eleu-

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thère Godart, ne comprenant pas encore, salua après avoir reçu le précieux dépôt.

Puis, tirant de dessous le bureau une espèce de botte de foin composée d'une cinquantaine de bouquets fanés, Tadjoint continua :

— Ces roses, ces pensées, ces Ne m'oubliez pas, ces violettes, ces camellias, ces branches d'héliotrope, fleurs éphémères cueillies dans tous les coins discrets de votre solitaire jardin, sont des emblèmes fragiles, mais vrais, de toutes les choses d*ici-bas. Comme leurs frêles corolles, Tamour se flétrit avec le temps. Tâchez,, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers le mari, que la blanche main qui les a rassemblées et offertes vous fasse de son amour une couronne plus durable, qui préserve votre Iront des injures, de l'oubli et de l'indifférence.

Et il remit les fleurs fanées à l'époux, qui commençait à se demander si c'était l'usage que les maires et adjoints fissent de la bucolique et de l'allégorie à leurs administrés... toutefois il sourit encore, et salua derechef.

— Quant à cet anneau, poursuivit l'imperturbable officier municipal, je croirais faire injure à votre désintéressement, monsieur et madame, si j'osais vous prier de le faire entrer dans les apports de votre communauté. Sa valeur intrinsèque, quelque oÛDinae qu'elle soit, n'en est pas moins une valeur.

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et VOUS n'accepteriez pas cet or que moi-même je ne veux et ne puis garder... Or donc, j'ai prévu la délicatesse de votre refus et, oe soir, je mets ce souvenir en loterie au profit de l'établissement queDOus venons d'ouvrir aux Filles repenties de l'arrondissement : votre demeure étant dans la circonscription, j'ai lieu d'espérer que l'offre de mes billets vous sera agréable.

Et il jeta des billets à toute la société qui, comprenant enfin, se leva et se sépara, Dieu sait comme!...

— Ah! mais voici qui est infâme ! s'écria Gaston, en sortant de la salle : il n'y a pas d'exemple d'une telle lâcheté !

— Peuhl mon cher, fit le baron... je parie que l'adjoint aura des partisans et que les rieurs seront de son côté.

— La bonne* farce I ça a été joliment menéî exclama l'hôtelier qui sô frottait les mains.

— Qu'est-ce que je vous disais! ajouta le baron. Vous voyez bien : en voici un qui n'est que l'écho des trois mille voix de la petite ville, qui va vivre six mois sur cette aventure; grâce à elle, les plus bêtes auront de l'esprit; on glosera, on rira, on fera des gorges chaudes, jusqu'à ce qu'un autre scandale vienne faire oublier celui-ci. Un clou chasse ïautre, et je connais déjà assez M. Rabichon pour être sûr qu'il a trop de ressources dans son imagination de

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procureur, pour laisser attendre longtemps Toccasion de se venger sur Tun ou sur Tautre.

— Mais, dit Gaston, je suppose que Taffaire n'en restera pas là !

— Parbleu! riposta l'hôtelier... tenez, voici le père Rabichon qui sonne à la porte du président, et, comme le président a été bien, jadis, avec son . épouse, et qu'il est fort mal avec l'adjoint, son affaire est claire : ça va faire un procès agréable et il y aura du grabuge au. tribunal... ça sera-t-il amusant! ,

— Ahçà, et le mari, M. Eleuthère Godart?

— Eh bien, quoi? que vous -voulez qu'il dise? ce qui est fait est fait.

— Comment ! il ne va pas demander raison d'une pareille insulte!

— Excusez!... M. Arthur tire le pistolet comme César, et il manie l'épée comme le Père éternel I... Vaut bien mieux qu'il solde l'offense en bonsécus : on Jui fera payer des dommages-intérêts.

— Est-ce qu'il y a là matière à procès?

— Il y a toujours matière, monsieur, pour ceux qui connaissent la manière de s'en servir, et le père Rabichon ne recule jamais en pareille occasion : on n'a pas été procureur pendant une vingtaine d'années, sans qu'il en reste un peu au bout des doigts. Savez- vous ce qu'il a fait, il n'y pas plus de deux mois, le père Rabichon?.. Il avait besoin d'une

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voiture ; il se rend chez le sellier :— Combien ce cabriolet?...— Douze cents francs. — C'est cher!.. Mais, si je paye content, ferez- vous une remise? — Naturellement; de combien exigez- vous qu'elle soit? —Oh! une remiseordinaire et proportionnéeà l'objet que j'achète.— C'est convenu, monsieur: vous serez content. Le marché. fut bâclé en deux lignes, et, huit jours après, le carrossier amenait chez le père Rabichon le cabriolet qu'il avait mis en état. — Fort bien ! dit notre homme... Et la remise? — Elle sera de sept pour cent, monsieur, puisque vous payez comptant. — Qu'est-ce à dire?... Où voulez-vous que je place cette voiture? Nous sommes convenus que vous me feriez une remise pour mon cabriolet... Voici votre écrit, et cela regarde maintenant la justice!

— Ah ! par exemple 1 c'est trop fort ! dit Gaston en riant comme un fou.

— Ehl eh! fitle baron, le cas est très-plaidable et je ne connais pas beaucoup d'avoués qui refuseraient la cause.

— A preuve, messieurs, dit l'hôtelier, qu'une signification fut lancée, que les assignations allèrent leurtrain, que les huissiers se léchaient la barbe, et qu'un avoué avait déjà dit : — Voilà un cabriolet que nous mènerons en poste!... et qu'on avait demandé au sellier de verser cinq cents francs de consignation pour les premiers frais.

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— Et qu' est-il arrivé ?

— 11 est arrivé que, voyant comme ça tournait et ne sachant pas comment ça finirait, le carrossier a transigé, et qu'il a abandonné trois cents francs et une paire de guides en double au père Rabichon... V'ià une' bonne farce I

— Et il y a encore gagné cent pour cent, ajouta le baron ; après quoi il commanda un dîner comme lui seul savait les ordonner,

— Avez- vous un bon chef ici ? demanda- t-ih

— Dame ! monsieur, dit Thôtelier, le Grand-Cerf est connu à trois lieues à la ronde. Nos bourgeois n'ont rien autre chose à faire que de manger ; en province, voyez-vous, le ventre prime la tête, et il y a un vieux dicton qui dit que, du temps passé, il vint s'établir ici un libraire et quatre traiteurs; le libraire mourut à l'hôpital, et les quatre traiteurs finirent par rouler voiture.

— C'est flatteur pour la localité ! dit Gaston.

— Ce n'est pas positivement par gourmandise, ajouta l'homme; c'est un sentiment plus noble qui anime nos braves bourgeois : ici, le dîner qu'on rend doit toujours être supérieur à celui qu'on a reçu; un particulier qui invite se croirait déshonoré, si sa table n'était pas plus abondamment servie que celle des autres. Eclipser ses convive'^ , leur prouver que son vin est meilleur, que son dessert a trois plats de plus

que le dessert du dernier dîner de M™« une telle, voilà la grande question pour une maîtresse de maison. Aussi, donner à dîner, en province, est une affaire à laquelle on pense deux mois d'avance et deux mois après. Ce jour-là, la table a été mise la veille, on a nettoyé Targenterie, arboré les assiettes à IHets d'or et ajouté les rallonges. Gomment placerat-on M. tel ou M«»« telle? Qui aura la droite? qui la gauche?... Au dîner de madame la présidente, il y avait upe poularde truffée... nous aurons un faisan!... Chez le notaire, on a servi le vin de Champagne au rôti... nous le ferons verser aux entrées!... Chez le maire, il y avait un saumon pour relevé... nous mettrons un turbot!... Le turbot, c'est la fin des fins, c'est le dernier mot; du moment qu'un turbot paraît sur une table, notre affaire est claire à nous autres traiteurs ; toute la ville est en émoi ; plus d'une maîtresse de maison ne fermera l'œil avant d'avoir eu soc turbot, et c'est nous qui les vendons... On a vu des femmes faire une maladie parce que leurs maris déclaraient se contenter d'un relevé ordinaire. C'est une lutte, un assaut général; on mange son bœuf pendant trois mois, pour arriver à donner un festin de Gargantua, où l'on reste communément cinq heures à table, sans débrider, et où, les trois quarts du temps, le maître de la maison se dispute avec sa femme, trouvant toujours qu'il manque quelque chose. Tous

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comprenez que ce ne sont pas les cuisinières qui composent ces gigantesques menus : quand ces braves maritornes savent fricasser un haricot de mouton ou brûler un gigot, on les regarde comme des cordons bleus ; c'est donc à nous qu'on a recours dans ces grandes circonstances, et je vous prie de croire que, si nous savons plumer la dinde, nous ne nous faisons pas faute de plumer la pratique.

— Je comprends dès lors, dit le baron, que les libraires meurent à Thôpital.

— Dame! monsieur, fitThôtelier avec la meilleure foi du monde, c'est juste, après tout: les livres, ça ne nourrit pas I

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