‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 39 sur 60 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les provinciaux à Paris. — De la décentralisation. — Éloge de la proYince.

— En vérité! disait Gaston en se mettant à table et en admirant la profusion de poulets à toutes sauces que rhôtelier y avait accumulés; en vérité, je ne me doutais pas de tput ce qu'il y avait d'observations à glaner pour celui qui sait étudier les choses et les hommçs! A peine sommes-nous descendus dans cette petite ville, que nous en connaissons la plupart des usages et même des habitants : en une demiheure, nous avons vu déjà passer sous nos yeux les trois quarts de la population , avec ses intrigues, ses passions, ses ridicules et ses mœurs si différentes de celles que nous quittons. Il me semble que je suis

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ici depuis dix dns, et que je conoais la Tille comme si j'y étais né.

— Vous n'en connaissez rien encore, répondit le baron ; mais j'espère que le hasard vous mettra à même de pénétrer quelques-uns de ces petits mystères sous lesquels vivote la province.

— Une pareille existence , continua le jeune homme, doit être bien monotone.

—Pas le moins du monde I et la preuve, c'est que lorsqu'un provincial est forcé de se rendre à Paris, il s'y ennuie à t«l point, qu'il est rare qu'on ne le voie pas revenir bien vite au bout de quatre jours, après avoir annoncé qu'il y resterait une semaine. Le provincial déteste Paris : il y a le mal du pays.

— C'est incroyable I

— Non pas!... cela s'explique parfaitement : sa nostalgie est ' toute naturelle... Il quitte son coin du feu, pour trouver des cheminées qui fument; des visages de connaissance, pour des regards naturellement indifférents. Le tapage des rues, le cri des naarchands ambulants, le pêle-mêle des chevaux, des voitures et des hommes l'effraye; il ne peut s'habituer à coudoyer les passants sans les saluer; il manque vingt fois par jour de se faire écraser sous les roues ; il a apportéde [son pays natal cet indéracinable préjugé que lui a inculqué sa nourrice, et qui consiste à croire que Paris est peuplé défilons qui en veulent

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à son mouchoir, à sa montre et à sa bourse ; son hôtelier, il le regarde comme une sorte de Cartouche se préparant à l'écorcher des pieds à la tête, et, à ses yeux, tout hôtel garni est une caverne peuplée de brigands qui attendent l'heure de minuit pour l'assassiner. Il y a un recueil d'histoires horribles à l'usage de la crédulité départementale ; ce sont des légendes qu'on se passe de père en fils ; tantôt, c'est celle de ce fameux barbier de la rue Saint-Jacques qui s'était associé à un traiteur : il coupait le coude ses pratiques qui tombaient, par une trappe, dans là cave de ce dernier, et on faisait des pâtés de cliair humaine qui avaient une grande renommée... tantôt, c'est l'histoire du cocher de fiacre qui, tous les soirs, enmenait une famille entière dans la forêt de Bondy, au lieu de la reconduire chez elle ; il y a aussi l'enl^ vement traditionnel des enfants, pour en faire des saltimbanques après leur avoir brisé- les articulations; on cite telle mère bien intentionnée qui, lorsqu'elle va à Paris avec son flls, gamin fort turbulent, ne sorl jamais dans la rue sans l'avoir préalablement attaché à une chaîne de sûreté qu'elle tient en main, comme une laisse. Je mets en fait qu'il n'est pas un provincial, — et ils ne sont pas plus poltrons que d'autres, — qui se couche à Paris sans regarder s'il n'y a pas ud voleur sous son lit.

— Mais ce sont des préjugés absurdes! s'écria Gbs-

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Ion... Je comprendrais bien plutôt toutes ces craintes en province où il n'y a qu'une police insuffisante; mais à Paris, qui est gardé par la plus admirable combinaison qui soit au monde, c'i3st delà puérilité.

— Que voulez-vous ?... Un préjugé ne raisonne pas : une fois admis, il prend, racine, grandit, s'étend, et devient réalité... Allez donc faire comprendre à la province que l'eau de la Seine ne donne pas la colique plus que l'eau de la Loire ; qu'il n'y a pas, à tous les coins de rue, un moucfiard qui prend note, sur son calepin, de tout ce que vous dites et de tout ce que vous faites ; prouvez-lui que tous les lapereaux de garenne qu'on lui sert ne sont pas des prisonniers faits dans les gouttières, et que chaque femme qui passe en toilette fraîche n'est pas une loretle.., n'essayez pas de le faire, on vous rira au nez.

— Si c'est à ce point de vue que le provincial considère les choses ! dit Gaston.

— Et puis, ajouta le bajon, Paris, pour lui, c'est cette agglomération de briques, de pierres et d'ardoises qui moute sous le ciel gris des bords de la Seine : il ne comprend pas l'amour du Parisien pour sa .ville ; il ne voit les choses que sous leur mauvais côté ; il ignore que pour le Parisien la vie réelle commence à dix lieures du soir, c'est-à-dire à l'heure où lui provincial va se coucher; il ne sait pas que Paris, le vrai Paris, n'«st pas celui qui s'agite, court

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et remue le long des trottoirs, mais bien celui qu'oD retrouve chaque soir, dans ces magiques réunions d'où l'esprit, l'élégance et le bon ton dictent leurs lois à toute la civilisation européenne... Enfin, la province connaîtParis, comme un Parisien croit connaître la cour, lorsqu'il s'est promené deux heures sur la plac^ du Carrousel. Aussi les habitants des petites villes nous plaignent-ils de très-bonne foi, lorsqu'ils nous voient entraînés dans le dévorant tourbillon de ce mouvement perpétuel de la grande ville. Ils nous regardent comme les prisonniers de la civi- Usation s'efforçant, chaque jour, d'élever et d'épaissir les murailles de leur cachot et se condamnant au Paris à perpétuité ; eux, ils se tiennent pour les vrais sages qui ont fui l'esclavage que nous prenons pour la liberté, et ils sont beaucoup plus fiers de voirie clocher de leur village, que de regarder la colonne.

— Dès lors, ils ne sont pas jaloux de notre bonheur? demanda Gaston.

— Bien au contraire, mon cher! Détrompez-vous. Us passent leur vie à fulminer contre les embellissements de Paris, et on a même organisé une croisade en faveur de la décentralisation. Un excellent et spirituel provincial de mes amis, — car on trouve là de véritables affections, — me disait dernièrement, ^d dînant avec moi aux Frères Provençaux : — « ^^" bien longtemps que la France subit le joug de sa ca-

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pitale : Paris est à nos yeux, nous autres provinciaux, une jeune et folle mattresse qui abuse un peu trop de ses charmes pour nous faire faire des folies. Son entretien coûte gros à ses adorateurs : plus on lui fait de cadeaux, et plus elle a de désirs; insatiable dans ses fantaisies, bizarre dans ses caprices, elle n'est constante que dans ses exigences, et, sous prétexte de nous plaire, elle nous ruine. 11 lui faut des palais, des statues, des obélisques, des fontaines, des temples, des théâtres et des quartiers neufs... passe pour celai elle est jeune, elle est belle, et il n'y a pas ^and mal à ce qu'elle tienne à la toilette... Mais il arrive toujours un moment où, fatiguée de toutes ces parures et de toutes ces jouissances trop fades pour ses aspirations blasées, elle se met à exiger des distractions et des plaisirs qui coûtent un peu plus cher. Tous les dix ans, ou à peu près, il lui prend des velléités de divorce qui dégénèrent en fièvre de révolution... Un beau matin, elle se lève, jette son mobilier par les fenêtres, démolit ses palais, brise ses statues, fait des barricades avec ses obélisques, des corps de garde avec ses temples, et des clubs avec ses théâtres ; puis, selon que son caprice du jour la pousse à se faire grande dame ougrisette, douce ou colère, noble ou roturière, elle s'affuble de titres et d'habits nouveaux, qu'en définitive il faut toujours que la province paye comptant... En 93, il lui prit une telle

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horreur delà toilelle, qu'elle parut même sans culoUes et plus que légèrement drapée en déesse delà Raison. En 1806, elle se commanda un dolman de hussard el se mit à traîner son sabre sur le pavé de toutes les capitales de l'Europe. En 1815 elle se fit marquise; en 1830, bourgeoise; 1848, poissardç, et voici qu'en 1859, elle se fait coulissière. de la Bourse... Vous comprenez qu'il est fort coûteux pour un monsieur de (iépartement d'avoir à entretenir une jolie femme, dont il est tout au plus l'ami de cœur, et ça commence à Tennuyer I »

— Voilà, interrompit le baron, ce que me disait le brave provincial de mes amis, et, comme je veaais de lui faire boire pas mal de fleur de Sillery, il s'écriait, en vidant sa coupe :

— « Allez, chère belle , livrez-vous désormais à toute l'effervescence de vos juvéniles passions; consumez vos nuits dans l'orgie des guerres civiles et vos jours dans l'ivresse des spéculations; jetez au vent votre passé, ce patrimoine des aïeux, et votre avenir, cet héritage des enfants; brisez la tombe et le berceau, le souvenir et l'espérance. Allez, allez toujours! mais nous ne voulons plus payer la carte de vos folies : cherchez d'autres papas-gâteaux qui subissent vos caprices de joHe femme ; quant à nous, nous arrêtons le compte 1 »

— Peste I dit Gaston ; votre ami n'y allait pas de

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main mortel... mais heureusement, la décentralisation n'effrayerait point Paris! il peut se passer de la province.

— Que dites-vous là ? riposta le petit vieillard, en lui offrant une deuxième aile du quatrième poulet au blanc, plat favori de la province... D'abord, ce serait un grand bonheur pour Paris lui-même que cette décentralisation. Son premier effet serait d'abolir le monopole des révolutions. Faites donc de l'anarchie à vous tout seuls, à huis clos et entre la barrière du Trône et l'arc de triomphe de l'Étoile!... Le veto de la banlieue su Rirait pour ramener l'ordre dans la capitale rebelle. Voyez-vous d'ici Gentilly lui refusant sa glace, Meudon son lait, Romainville ses lilas, Fontainebleau ses chasselas , Bordeaux son vin rouge, Epernay son vin blanc , Suresne son vin bleu, Melun ses anguilles, et Montmorency ses courses à âne, où tant de blondes et brunes vertus finissent par vider les arçons!... Paris tout seul ? allons donc !... c'est un enfant gâté qu'on enferme dans l'office tout rempli de friandises : il mangera des confitures jusqu'à l'indigestion; mais, une fois les assiettes dégarnies, les bottes vidées et les pots nettoyés, du diable s'il est capable de les remplir lui-même!... La province lui est nécessaire comme la mère à l'enfant, comme la nourrice au bébé, et si jamais maman Province l'abandonnait,

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VOUS le verriez bien vite jeter les hauts cris et de*

mander le sein.

— 11 est de fait que, sans elle... dit Gaston, le commerce des fonds de magasins serait immédiatement anéanti.

— Eh I mon Dieu oui!... nous admettons cela; mais à qui la faute?... à Paris, à ce mauvais fils, qui fait croire à sa mère qu*il lui envoie les dernières modes, et dans lesquelles elle se pavane de bonne foi... Ne lui retirons pas ses innocentes illusions, et voyez comme elles font la fortune et la joie de la capitale : elle est toujours prête, cette bonne mère; elle ne manque jamais d'accourir quand son enfant rappelle aux jours de ses fêtes, et elle s'empresse de mettre sa plus belle robe et ses rubans les plus voyants. Aussi, dans ces grandes circonstances, voyez comme nos rues et nos boulevards s'encombrent de costumes dont la radieuse excentricité ne forme pas le côté le moins adorable de la fêle !... Château-Ghinon et Quimper-Gorentin exhibent la fine fleur des pois de la Nièvre et du Finistère : il se voit dans ces solennités des corsages de femmes et des gilets humains dont Granville et Henri Uonuier n'osèrent jamais rêver l'invraisemblable illustration, et, à un certain moment, nos promenades parisiennes ont tout l'air d'un numéro fraîchement tiré du M^' nal pour rire. Et pourtant, mon Dieu I n'en rion^

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pas trop : ces capotes fabriquées on ne sait où, ces habits taillés dans des queues de morue antédiluviennes, ces chapeaux feutrés du poil de tant de castors domestiques, ces canezous découpés par des mains sous-préfectorales , et ces robes où l'économie du chef-lieu d'arrondissement a toujours soin de mettre unie de moins; tout cet arsenal de séductions départementales verse la vie et l'animation dans le grand centre de la civilisation. Paris n'est qu'un gigantesque parasite qui vit aux. dépens de ses provinces. Il est le gui, elles sont le chêne, et je vous demande à quoi lui serviraient toutes les perles de sa bourse de soie, si l'or et même les gros sous ne lui arrivaient du dehors... Et Dieu sait tout ce que la province jette de richesse dans notre large escarcelle, et combien de bénédictions montent du comptoir au" ciel, à l'aspect de cette pluie d'or dont le commerce parisien essuie alors la bienfaisante rosée !

— C'est qu'à bien voir, dit Gaston, tout cela est un peu vrai I

— Très-exact, mon cher ; et. ce qu'il y a de particulier, c'est que tous les Pharisiens qui s'en moquent travaillent^ en arriver, un Jour, précisément où en sont ceux dont ils rient si fort. L'épicier dans son comptoir rêve une maisonnette blanche aux Batignolles; l'artiste dans son ateUer se crée un chalet à

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Passy ou à Enghien. fee banquier, en consultant la cote, aspire au château en Bretagne, et tous, sans exception, s'enfuient à la campagne, aussitôt qu'un rayon de soleil a doré la flèche des tours de Notre- Dame... Nous, parlons de nos plaisirs, de nos magoificences et de nos somptuosités?... Eh! mon Dieu! Salomon, un Parisien des bords de TEuphrale, n'avait-il pas raison quand il s'écriait : « Toutes les richesses de mon temple ne valent pas le candide éclat du simple lis de la vallée 1 »

Et, à bien voir, quels sont les trésors dont nous sommes si fiers?... Nos théâtres valent -ils ce magnifique et perpétuel spectacle de la nature, où la main du grand machiniste multiplia, à chaque minute, les changemments à vue?... Nous avons FAlboni et Tamberlick... Ils ont le rossignol et les fauvettes qui ont bien d'autres ré de poitrine et qui égrènent les perles de leurs vocalises à tous les coins de bois et sur toutes les branches d'aubépine. Nous sommes Gers de nos Gerrito et de nos Taglioni... Ils sont heureux do leurs bouquets de roses et de jasmins qui dansent si joyeusement sur leurs liges embaumées. 0"® parlons-nous de Rachel et de Ristori?... N'ont-ils pas les grandes voix du ciel et le mugissement de leurs torrents qui déclament bien autrement au cœur?... Nos poètes! Les haies, les buissons et les forêts en foisonnent... Nos peintres! Le printemps leur inipro-

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vise cent tableaux ravissants à la minute. Nos architectes! Us ont des nuées d'hirondelles et de petits oiseaux qui bâtissent sous leurs yeux d'admirables édificeè, que Vitruve, ni Michel-Ange, ni aucun ingénieur civil n'eussent jamais osé rêver. Nos statuaires! Le burin du temps a taillé dans le granit de leurs roches des piédestaux dont nul de nos sculpteurs parisiens ne saurait contempler l'élévation, sans vertige. Nos beautés!... hélas! nous allons trop souvent les prendre dans leurs hameaux. Les leurs n'ont que la limpidité du cœur; il est vrai... les nôtres sont parfois moins sauvages. C'est une compensation.

— Quant à cette vérité, je ne la nie pas, dit Gaston ; le calme et l'innocence des champs son{ choses proverbiales, et il est évident qu'on y trouve plus de rosières que sur les sommets de la rue Breda, Pour moi, mon révèle plus doux,,c'est de me retirer un jour, avec celle que j'âime, avec mon Alice, dans une de ces paisibles campagnes, toutes noyées dans l'ombre et la verdure, où n'arrive aucun des tumultes de la vie parisienne, où Ton se sent vivre, où l'on n'a qu'à se laisser bercer au tranquille courant d'une onde pure. Je crois que le vrai bonheur est dans cette paix qu'on ne rencontre que loin du bruit.

— Loin du bruit ! s'écria le baron, en éclatant de rire... Comme il est facile de vous convertir. 0 esprit léger et inconstant!... Tenez, voici qu'on nous ap-

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porte le café; allumons nos cigares , c'est Tinstantoù j'aime à raconter. Je vais vous édifier à l'endroit des paisibles bonheurs de la vie champêtre et des existences coulées loin du bruit.

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