CHAPITRE XIV
Apparftioii de saint Jean. —Un forçat libéré évôqne. — La femme da seigueur de Saint-Mémin.
Le baron s'assit sur un banc de la cour^ avec Gaston, et il lui raconta Taventure suivante :
— Dans une petite ville qui désire garder Tanonyme, existent deux sœurs^ ayant toutes deux dé» passé leur majorité de quelques lustres, et qui, si Ton en eroit le bedeau de la paroisse, sont tout bonnenumt des saintes,, à qui il ne manque qu'un nimbe d'or autour de la tête et une roue dentelée à la main gauche, pour ressembler à sainte Gatiterine... pas la Catherine de Sienne, laquelle, en IdfTSy eut une conversaticm avec le Père étemel, mais Vautre, celle qui est malheureusement leur trop fidèle patronne. Fort bien avec M. le curé qui a son couvert mis, tous les dimancbesy à la tabte de ces béates, goujnnandes
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comme*. • des dévotes; très- appréciées des dames de rEofant-Jésus pour lequel elles brodent de petites camisoles et enfilent des colliers de verroteries, on comprend que leur réputation de vertu ne souffrit jamais aucune atteinte. Jouissant d*un assez confortable revenu mis en commun, elles n*ont point poussé l'abnégation jusqu'à s'abstenir des bonheurs permis. Leur cave est digne d'un abbé de Gîteaux, leur office ne craint pas celui de monseigneur l'évêque, et elles connaissent à fond l'art de confectionner le ratafia, le brou de noix et le vespétro, liqueurs aimées du clergé. Nulle part les confitures et les conserves ne se font plus à point, et on les cite surtout pour leur talent à pétrir le massepain et les brioches qu'on bénit les jours de fête de la sainte Vierge. Point n'est besoin de certifier que les jeûnes, les quatre-temps et les maigres y sont rigoureusement observés. Les marchandes de marée le comprennent si bien, que, tous les vendredis, elles réservent leur plus belle pièce de poisson pour les deux saintes; les crieuses de quatre saisons leur mettent également de côté la fleur du panier, et savent bien où porter la première botte de petits pois qui paraît dans le canton * . . Dame ! c'est que nos deux sœurs sont orthodoxes I
Elles sont naturellement de toutes les congrégations , brodent les nappes d'autel , festonnent les aubes, plissent les surplis, embaument de muguet
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tous les tiroirs de la sacristie, cliantent les cantiques au salut, quêtent les jours fériés, et garnissent de ' velours rouge à paillettes d*or tous les petits reliquaires avariés ; aucun reposoir ne s'élève sans leur participation; elles vont à confesse toutes les semaines, gagnent des indulgences, et, ayant l'absolution pour huit jours, communient tous les matins. On espère beaucoup qu'elles légueront une forte part de letir fortune pour Tetitretien de la chapelle de sainte Pétronille, qu'elles ont adoptée pour protectrice spéciale.
Ceci posé, vous comprenez, mon cher, que le bedeau est parfaitement dans le vrai, et qu'il a mille fois raison de béatifier des existences aussi utiles au genre humain en général, et au clergé en particulier... Nous lisons dans le Mahabarata hindou qu'i existe, dans l'Inde, une classe de femmes privilégiées, dont la vie se passe à faire des petits sachets de poudre de sandal pour les prêtres de Brahma, et qu'en récompense d'une carrière aussi agréable à la divinité, elles iront après leur mort dans l'Ile des fleurs où les roses fleurissent toujours et où les bengalis chantent à perpétuité... Avouez que nos dévotes valent au moins autant que celles de Bénarès ou du Maïssour.
Donc, un beau soir, entre neuf et dix heures, on frappe à la porte de nos deux béguines ; trois petits
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coups discrètement grattés par le marteau décèleni la main prudente d'un homme d'église à Toreilleei perte des maîtresses de la maison, occupées en ce moment à fondre leurs bouts de bougie, pour en confectionner des agnus en cire vierge. ►. Un prêtre en effet, mais un prêtre inconnu, se glisse rapidement dans le sombre corridor, et est reçu par die avec toutes les marques de respect dues à la robe qui révèle sa position sociale. Un chut ! vigoureusement appuyé d'un index sur la bouche, arrêta les questions que naturellement elles allaient adresser i rétranger... Arrivé dans le petit salon, rinconnudii, après s'être signé :
^- Rendez grâce au Seigneur qui a daigné jeter te yeux sur vous, mes sœurs^ un grand événement se prépare, et c^est en votre faveur que va se renome- 1er le miracle qui ne fut opéré que trois fois : au bénétice de sainte Scolastique, de frère Pancrace, de l'ordre des récollets, et de Marie Alacoque, ainsi qu'il est certifié dans un in-quarto de Langue! , imprima en 1727. Le Seigneur lui-même , touché de tes prières, va vous apparaître cette nuit, et je suis saint Jean le Précurseur, qui viens l'annoncer, en ce jour, comme je l'annonçai, jadis, aux Juifs, sur les bords du Jourdain I J'ai pris cet habit, ajouta-t-il, pour ne point éblouir vos faibles yeux.
Je vous laisse à penser l'effet que produisit ce(fc
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•évélatioû- Le dieu Krichna, huitième iBcarnation le Vichnout apparaissaût à Ardjounah dans la grotte le Pandous, ne fut pas reçu avec de plus grandes Darques de vénération, et toutes deux tombèrent à ;erioux» en implorant la bénédiction de saint Jean le Précurseur.
— Oui, mes chères sœurs, ajouta-t-il, vos vertus rous ont mérité cet insigne bonheur; mais relevezrous, car le temps est arrivé. Ne le perdez pas à •endre hommage à celui qui n*est rien^ quand celui jui va venir est ,tout. Or, en revêtant la chair hunaine, vous n'ignorez pas qu'il se condamne, m'onentanément, aux diverses infirmités qui sont la x>nséquence du péché du premier homme. Il aurs 'aim et soif, et bien hîeureux sont ceux qui donneront un verre d'eau : il leur sera rendu au centuple lans rétemité... que je vous souliaite de tout mon jœur.
JLes deux sœurs, ne sachant à quel saint se recomnander, se préparaient à courir chez le traiteur voi in, pour improviser un souper digne de la grande iène de Paul Véronèse; maisle Précurseur, désirant e plus complet secret, affirma que le repas devait itr-e modeste et que le pain et le vin suffisaient, suirant Tantique usage des saintes agapes ; seulement, il îtait bon que le plus grand luxe possible fût déployé, jt <iue la nappe, couverte de toute Targenterie de la
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maison, ressemblAt plutôt è un reposoir qu'à une table à manger. Précisément nos deux sœurs sont connues pour posséder le plus riche dressoir de Tarrondissement, et, en un instant, elles dépaquetèrent leurs trésors : vaisselle plate, fine argenterie, salières précieuses et dessert de vermeil, tout fut digne de rhôte qu'on allait recevoir... Quand tout fut prêt, et que le Précurseur eut donné le dernier coup d'œil à Tordonnànce du banquet, il leur dit : .
— Maintenant, rendez-vous toutes deux, en vous tenant par la main, chez M. le curé de votre paroisse, et dites-lui que le miracle d'Ëmmaûs va se renouveler; qu'il vous conduise à Féglise, et là, dans la chapelle de la sainte Viei^e, récitez tous trois ensemble les litanies et vingt-quatre douzaines de chapelets, après quoi vous le ramènerez ici, où il a été invité à partager votre félicité.
Les deux sœurs exécutent Tordre avec la plus dévote ponctualité, et, au bout de trois quarts d'heure, elles rentrent avec le curé.-^. On arrive, en tremblant, à la salle à manger... O ^rprise! ô miracle ! Vaisselle plate, salières d'argent, cuillers de vermeil, sucrier doré, fourchettes, boîtes d'argenterie, couteaux à lames niellées, cafetières ciselées, tout avait disparu comme par enchantement. Une montre, naguère accrochée à la cheminée, avait imité la vaisselle, et une soutane, jetée sur le parquet, attestait
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que le Précurseur avait dépouillé son humanité... Ainsi le prophète Élie, s'enlevant au ciel, en 880 avant saint Jean le Précurseur, — le vr^i! — laissa son manteau sur la montagne dont j*ignore le nom.
— Ah! par exemple I s'écria Gaston ; ceci est un conte fait à plaisir. On ne me fera jamais croire qu'un pareil vol ait pu avoir lieu. J'admets toutes les sottises de la crédulité humaine ; mais ceci passe tout ce qu'on peut inventer en ce genre.
— Tout est possible, mon cher; et n'avez-vous pas appris l'histoire, connue de toute l'Europe, de cet évêque qui, sous la Restauration, fut reçu à la cour, officia à Notre-Dame en habits épiscopaux, ordonna quarante-cinq diacres, et fut, peu de temps après, reconnu pour un forçat libéré qui n'était pas plus prêtre que vous et moi?... On agita même, à Rome, la question de savoir si les quarante-cinq diacres, qui étaient de bonne foi dans la cérémonie de leur ordination, se trouvaient définitivement engagés par leurs vœux... Je ne sais si on s'est prononcé pour l'affirmative ou pour la négative , mais c'est historique, et c'est là un grand exemple qui prouve que tout est possible en fait de crédulité humaine. Du reste, lisez dom Calmet et Langlet, qui ont imprimé des volumes où sont relatées toutes sortes d,e visions et apparitions, et vous y verrez comme quoi la sainte Vierge et sainte Barbe apparurent à un
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jeune jacobiû nommé Yetzer et lui imprimèrent les sacrés stigmates... Il y a encore une fameuse apparition, dont vous lirez les détails dans le manuscrit iio 1770 de la Bibliothèque impériale, où il est établi que la femme du seigneur de Saint-Mémin, morte et enterrée depuis longtemps , vint visiter son mari pour lui reprocher de ne pat avoir assez donné au couvent des cordcliers. L'affaire fut portée au parlement ; le procureur général requit que les pères cordeliers fussent brûlés vifs; mais l'arrêt ne les obligea qu'à l'amende honorable, le cierge à la main, et à être expulsés du royaume : ledit arrêt est du 18 février 1554... Eh bien, à l'époque où eurent lieu ces apparitions, il ne manqua pas de gens quij arurent, pourquoi voulez-vous donc que nos deux dévotes soient plus esprits forts que d'autres?...
— Les superstitions du seizième siècle, objecta Gaston, n'auraient plus cours aujourd'hui.
— Aujourd'hui, dites- vous?... Eh! mon jeune ami, notre siècle des lumières ne vaut pas mieux que les âges des ténèbres, et, pas plus tard que demain matin, je vous mènerai au tribunal, où dx)it se juger, m'a dit l'hôtelier, une cause dans laquelle se trouve un sorcier, qui a su se foire passer pour tel, aux yeux de quelque diose comme deux ou trois cents ^ imbéciles de cet arrondissement.
— Au total, dit le jeune homme, j'avoue que, sans
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pour cela me déclarer partisan de Tobscurantisine et de la superstition, je préfère cette simplicité naïve aux-prétendues lumières du scepticisme et de la philosophie moderne... Ici, du moins, on a sa foi, et si Ton croit mal, en résumé Ton croit... et c'est quelque chose.
— C'est vrai, et, en ceci, les femmes de la province font généralement preuve d'une grande ardeur. — Mais, — voyez la contraction! — ici, les hommes, en fait de croyance et de religion, en sont encore aux principes surannés, aux vieilles idées du dix-huitième siècle. A Paris, — je Vous l'ai dit autre part, — soit par conyiction, soit pour s'astreindre aux prescriptions delà mode et du bon ton, les hommes du monde ne rougissent pas de montrer leurs sentiments religieux. Ils vont à l'église, comme ils vont aux Italiens; ils assistent au sermon, de même qu'ils se rendent à une séance de l'Académie, et ils se font gloire d'être catholiques, comme ils s'enorgueillissent d'être Français. A Paris, pour tout dire, l'incrédulité n'est plus de mode. Elle est mal portée... En province, au contraire, entendez raisonner la plupart des hommes, — je dis la plupart, et non pas tous ! — c'est à se croire reculé d'un d'emi-siècle en matière rehgieuse; c'est à se figurer qu'on est en plein Directoire, époque des esprits forts et des bottes à retroussis. Ces messieurs en sont encore et toujours aux idées rationalistes et
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philosophiques de Gondorcet, de d'Alembert, du baron d'Holbach, d*Helvélius, de Grimm, et de J. J. Rousseau ; TEncydopédie s'est réfugiée en province; ce n'est plus que là que Ton trouve des déistes et même des athées, qui s'appuient sérieusement sur l'autorité de Diderot et sur les facéties de Voltaire. Le scepticisme religieux est le type de la province ; il y est toujours de mise, par la même raison qu'on s'y habille, parfois encore, comme il y a vingt ou trente ans. Les costumes et les mœurs, les modes et les croyances ne s'adoptent pas aussi vite qu'on le pense : une fois enracinés dans les habitudes d'une nation, il faut du temps pour les changer. Paris, qui est la tête, envoie sa vitalité aux provinces, qui sont ses membres ; mais ce n'est pas en un jour que son exemple acquiert partout force de loi. De mên^.e qu'il est toujours arrivé que les modes parisiennes n'ont été vulgarisées dans les départements que lorsqu'elles étaient déjà usées dans la capitale, de même les progrès moraux n'exercent ici Jeur salutaire influence que lorsque Paris en a déjà éprouvé depuis longtemps les bienf^sants effets. N'y avait-il pas dixhuit mois que les dames du faubourg Saint-Germain et de la Cliaussée-d'Antin portaient les manclies plates, lorsque les élégantes d'IUe-et-Vilaine ou du Calvados en étaient encore aux manches à gigot? et plus récemment, n'avons- nous pas vu la province accueillir
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de ses sarcasmes riramense développement des jupes . parisiennes, puis en arriver elle-même à outrer Tabus de la crinoline ? Aujourd'hui, le gonflement s'apaise à Paris, et il augmente dans les départements. Us sont en retard, voilà tout.
Nos moralistes en étaient là de leur discussion philosophique , lorsqu'un tumulte épouvantable . vint troubler le silence de la nuit. C'était comme un lointain mélange de voix confuses et discordantes qui par^uraienttousles tons d'une gamme désordonnée; des sons inconnus, des accents sauvages se mêlaient à cette étrange cacophonie qui rugissait avee une sorte de frénésie. En un instant, toute Tauberge fut sur pied, et bientôt les corridors furent encombrés de voyageurs réveillés en sursaut et qui, paraissant en costume uniformément nocturne, se demandaient de quoi il s'agissait... Le baron et son compagnon sortirent de rauberge,et, guidés parle tapage de cette musique inconnue , ils se dirigèrent vers l'endroit d'où venait le bruit.
Voici de quoi il s'agissait.
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