CHAPITRE XIX
De la magistrature. — De la prcMîédure, — Présidents et offiders ministériels. — Les épices. — Intégrité du juge. — Homo sum. — La justice. — Deux sorciers.
Trois hommes noirs, revêtus du même costume que ceux qtfils avaient aperçus dans la cour, étaient déjà assis à une table recouverte d'un tapis vert. Une très-légère différence distinguait leur habillement. Cette variété consistait surtout en un double galon qui garnissait la toque qu'ils portaient sur la tête. Un grand tableau représentant le Fils de Dieu sur la croix les dominait et faisait face au buste, plus ou moins ressemblant, du chef de l'Etat.
dbyGoogk
— Ces trois hommes, dit tout bas le baron à son compagnon, sont Ëaque, Minos et Rhadamante. Us remplissent ici les redoutables fonctions du Menou indien et du Menés égyptien, excepté qu'au lieu de juger les morts ils jugent les vivants. Us sont armés d'un glaive plus redoutable que Tacier, Us frappent avec la loi* C'est la conscience visible de Thumanité.
«*- Ce sont alors des arbitres bien redoutables, dit Gaston, et leur j)ouvoir doit être terrible.
— Non ; comme ils ne sont pas infaiUibles, ils ne sont pas absolus, et d'ailleurs, la loi qui les arme sert aussi à les modérer. Leurs passions peuvent les égarer, mais elles tie les entraînent pas. Ce petit volume in-12, à tranches multicolores, que vous voyez auprès d'eux, leur sert de conseil dans les cas difficiles, mais les avertit aussi de ne pas écouter seule* ment le témoignage de leur esprit. On l'appelle Code^ de même qu*on appeUe Codex le recueil des receltes propres à guérir : ce sont les chirurgiens de la société ; et ce petit livre est un système complet, mais quotidiennement perfectible, de législation. U leur sert de règle, et leur est aussi nécessaire que le bréviaire à un curé. Du moins ils ont cet avantage sur les médecins physiques, qu'on peut en appeler loyalement de leurs sentences loyales. Thémis a moins de présomption qù'Ësculape, parce qu'elle a de plus hautes fonc-
er byGoogk
tioDs. Ck)mbieD de malades qui auraient besoin de faire réviser les ordonnances qui les condamnent I
— Alors, dit Gaston, rien n'est plus simple que de rendre un bon jugement, puisque le Gode indique la règle et la formule.
— G'est vrai ; mais les juges ont des contradicteurs, ce sont les autres hommes noirs que vous voyez là, et qui ont pour mission d'embrouiller les fonctions de la justice. Ceux-ci ne doivent se rendre à aucune évidence; ils ont pour métier le devoir d'opposer les textes les uns aux autres, de faire hésiter la conscience dans le dédale des lois et des interprétations. Gequ'ils redoutent par-dessus tout, c'est l'indignation qu'inspirent le crime ou la fraude, et ils tempèrent par tous les moyens cette indignation qui ferait juger vite. Leur ressource la plus habituelle, c'est de prolonger les procès à l'infini. Quand un débat commence, il n'est pas rare qu'il ne finisse jamais, et si maître Rabicbon était là, il vous dirait qu'il plaida jadis un délit de chasse où il s'agissait du meurtre d'un perdreau ; l'affaire dura sept ans, il y gagna cinq mille huit cent quatre-vingt-cinq francs et soixantequinze centimes pour son propre compte, et toutes les plumes de la compagnie de perdreaux n'auraient pas suffi pour griffonner les rames de papier timbré qui fut noirci dans l'intérêt de la cause.
— Le métier d'un juge doit être horriblement fa-
dbyGoogk
tigant, et, dès lors, je suppose que vu le mal qu'il se donne, on doit reconnaître magnifiquement ses services.
— Que parlez-vous de services? Quand on travaille pour le bien public, on travaille pour l'honneur. Le salaire gâterait le dévouement, et la société n'achète et ne paye que ce qui est vendable, c'està-dire la joie matérielle.
Qu'une danseuse de l'Opéra arrive à exécuter convenablement une pirouette sur la pointe des orteils ; qu'un ténor italien ou russe gazouille un quart de ton plus haut que ses confrères; qu'un pianiste arrive à force de .travail à briser d'un seul coup avec le petit doigt les huit cordes d'une octave: voilà des utilités qu'on récompensera par trois et quatre cent mille livres de rente. Mais cet homme élevé dans des études sévères, qui veille sur les intérêts de la société, qui rame toute sa vie pour empêcher de sombrer la barque qu'on a confiée à son expérience, barque qui contient une partie de la cargaison précieuse dont elle allège le vaisseau de l'État ; mais ce juge, comment le payer? Le trésor public y renonce, et les dix-huit cents francs, les deux mille francs qu'on lui donne ne sont point un traitement.
— Deux mille francs I s'écria Gaston, mais c'est ce
dbyGoogk
que gagne par mois un simple procureur! Il n*est pas, en protince, un seul Rabichon qui n'arrive à se faire un traitement annuel dix fois plus considérable! Et pourtant celui qui juge est bien au-dessus de celui qui défend.
— Aussi, qu'advient-il?..» Le notaire et l'avoué roulent voiture, digèrent la dinde truffée, qu'ils arrosent de vin de Sillery ; ils établissent leurs filles avec des dots de cent mille écus, et se retirent, après quinze ans d'eiercice, dans des campagnes délicieuses ; ils prennent du ventre à quarante ans, couvrent leurs épouses de point d'Angleterre et leurs gilets blancs de chaînes d'or et de breloques d'Amérique, Ils meurent généralement de gras-fondu, après avoir été membres du conseil général et parfois députés ; on leur achète des terrains à perpétuité, et on leur élève des tombeaux en chaux hydraulique, sur lesquels leurs fils affligés n'ont pas le temps de venir pleurer, occupés qu'ils sont à courir à Chantilly, ou à faire valoir la fortune paternelle dans les couUsses de l'Opéra... Mais le juge, le magistrat, marche à pied comme Diogène, mange des fèves comme Aristide, enveloppe sa femme de laine comme une Lucrèce, se retire à soixante-dix. ans dans sa coquille; il meurt maigre comme Perrin Dandin, est enterré comme un juif, et, sur l'herbe de sa fosse , concédée à temps, l*on aperçoit parfoié une ombre qui vient s'age-
dbyGoogk
m PROVIKCE 247
nouiller et pleurer : c'est sa veuve qui est en chambre, ou sa fille qui brode en cachette pour le monde; quant à son fils, il viendra dimanche ; il est expéditionnaire au grefle du tribunal. Toutefois , Féquilibre étant une loi providentielle, l'avoué et le notaire ont payé cher leurs futurs loisirs! Quelle attention minutieuse et de chaque heure ils ont dû porter à toutes leurs actions et à tous leurs actes, La t^éprimande* les poursuites, l'inflexible tarif, sont les épées de Damodes suspendues à un pouce de leur tête, et qu'ils sentent même bien souvent frétiller dans [la pointe de leurs cheveux,
— D'où vient donc, interrompit Gaston, que la justice soit si peu rétribuée , quand on a augmenté les traitements des autres fonctionnaires ?
— Ceci tient à une question de mœurs et peutêtre de dignité. Autrefois et sous l'empire des anciens abus, c'était le justiciable qui payait son juge. Il y avait les épices, qui formaient le droit alloué au tribunal dans les procès; le plaideur, primitivement, envoyait à son juge des boîtes de fruits confits et des dragées. Peu à peu, on y substitua des dons plus substantiels, et enfin de l'argent, et on comprend tout ce qu'une semblable habitude pouvait entraîner d'iniquités ; c'est en parlant de cette sorte de simonie judiciaire que Saint-Amand, poëte du quinzième siècle, s'écrie :
dbyGoogk
Ce Uii certes un triste jeu, Quand à Paris dame Justice, Pour avoir mangé trop d'épice, Se mit le palais tout en feu.
Cesépices formaienl un assez joli traitement, c*est alors que les juges, s'ils n'avaient pa^d'équipages, pouvaient se rendre au Palais montés sur leur mule. H existait même, à cette époque, un proverbe qui atteste encore leur antique splendeur, on disait : Ferrer la mule du juge, pour exprimer l'action d'attraper son mattre; cela vient de ce que les laquais qui accompagnaient ces messieurs au Palais jouaient entre eux pendant la séance d'audience, et quand ils manquaient d'argent, ils en demandaient à leurs patrons, sous prétexte que leurs mules avaient besoin d'être ferrées... ils avaient donc des laquais. ..et même de l'argent!... La révolution de 89 abolit cet indigne abus ; il n'y eut plus d'épices, et les vieux éraolumenls restèrent toujours les mêmes. La dignité de la magistrature s'opposa à ce que des réclamations fussent formulées par un corps qui n'a cessé de donner l'exemple du désintéressement, et voilà comme quoi, en 1859, la première fonction de l'Etat se trouve êlre rétribuée comme^ en 1242, époque où le bon roi saint Louis rendait la justice sous le chêne de Yincennes... ce qui, du reste, dispensait de payer le loyer d'une salle d'audience.
dbyGoogk
— Alors, dit Gaston, il est évidemment impossible qu'un malheureux président du tribunal d*une petite ville puisse résister à la tentation : certainement il vend sa conscience, et pour peu qu'un plaideur ait de Tor à jeter dans la balance, il est probable que le plateau fera comme celui qui lest sur Timposte de la porte que nous venons de franchir : Téquipollence sera rompue.
— Jeune homme, répondit le vieillard, je n'ai qu'une chose 5 vous dire : depuis soixante ans, la France a traversé bien des écueils, et malheureusement beaucoup de ses institutions y ont fait naufrage ; des financiers se sont réfugiés dans la banqueroute, des administrateurs ont été concussionnaires, son armée même l'a trahie par quelques-uns de ses généraux, ses princes l'ont abandonnée et sa noblesse l'a combattue... Seule la magistrature, s'enveloppant dans sa justice et dans son intégrité comme dans un imperméable manteau, a vu passer les tempêtes sans baisser le front : elle a su garder ses vertus comme le soleil garde son auréole au-dessus des orages, et, dans les plus sombres jours de nos annales d'anarchie et d'iniquité, on ne peut citer un magistrat français qui ait eu même la pensée de forfake, non pas à Thonneur, mais à la simple délicatesse... C'est là la richesse des juges quin'ont plus d'épi ces; c'est là ce qui constitue leur patrimoine glorieux ; c'est là ce
dbyGoogk
850 Llî DIADLB BOITEUX
qui fait \\\ie, en dépit de la pauvreté qui est son unique salaire, il y aura toujours en France une magistrature qui se recrutera parmi Télite de la jeunesse nationale !
— Ces hommes, dès lors, dit Gaston , sont des cœurs austères, inaccessibles aux passions vulgaires; des sortes de prêtres qui ont renoncé aux vanités de ce monde et qui s'affranchissent des fautes qu'ils ont à juger... Un juge doit êtfe comme l'athlète qui, avant de se présenter dans les jeux solennels de la Grèce, ab»tinebat Venere et Baccho^ selon ce que rapporte Horace.
Le petit vieillard reprit en souriant : — Un magistrat n'est pas un anachorète ou un Père de l'Église, encore moins un des sept sages del'Attique, et, du moment qu'il a troqué sa toge contre le simple costume bourgeois du dix-neuvième siècle, il redevient homme : Homo est^ et nil humano alienum ni se putat...
Les vertus farouches comme celles d'Alceste n'admettent aucune excuse et deviennent injustes à force de rigueur» Les bons juges ont l'honnêteté solide mais souriante de Philinte. Ils ne se détournent pas de l'humanité pour juger les hommes. Leur cœur n'est pas plus insensible» leurimagination n'a pas plus d'inertie que le cœur ou l'imagination des procureurs
dbyGoogk
KN PROVINCE 251
et des notaires. Un grand philosophe n'a-t-il pas écrit quelque part : « La vertu est comme Tor ; il faut, pour rendre son raétal ductile, TamoUir par un peu d'alliage. » Les juges, en quittant le prétoire, peuvent amollir leur or, voilà tout : la vie réelle, avec ses tentations et ses petites faiblesses honnêtes, est le commentaire du code. Les juges vivent comme vous, à côté de vous. Je me suis laissé chuchoter que Caton n'était pas indifférent aux beaux yeux de la femme de Fabius Maximus; Socrate, au dire d'Any tus, mérita parfois la jalousie de Xantippe, et Platon a laissé un mièvre dialogue sur la volupté.
— Je comprends, dit Gaston. Mais du moment que la toge est le gage de la sagesse, et que le costume oblige, il n'y a pas d'inconvénient. Le contraire serait dangereux chez des hommes qui tiennent en main les destinées sociales, l'avenir des nations.
— Oh I oh ! comme vous y allez, reprit le baron. Ils ne tiennent pas absolument ce qu'ils touchent. Lorsqu'ils ont condamné ou absous, ils n'ont satisfait encore que leur conscience.
— Comment ?
— Sans doute, une question peut être envisagée par un tribunal sous un point de vue, et admise sous un aspect tout différent par un autre; de sorte qu'un arrêt n'est pas exécutoire et qu'un jugement n'est
dbyGoogk
jamais détiDilif. Un justiciable peut être condamné en première instance, absous en appeU remis en cause par la cassation, et ainsi de suite jusqu*à sa mort, qui le purge Immédiatement de toute action judiciaire.
— Et comment peut-il se faire qu'ayant pour guide unique et unitaire ce recueil, ce code dont vous parliez, ils ne suivent pas tous une marche identiquement uniforme?...
— On n'a jamais bien su ; mais toujours est-il que la cour de Rouen, par exemple, ne juge pas d'ordinaire comme celle de Lyon, et qu'en matière de duel (pour citer un des mille cas), la police correcti(ma^e condamne toujours, tandis que la cour d'appel absout invariablement. De quoi cela dépend-il ?
11 y a partout des juges honnêtes et instruits; tous n'obéissent qu'à leur devoir. Pourtant, les uns voient UD délit où les autres ne voient rien. Quel est le secret de cette divergence? That it the question :
ADHUG sue JUDICE LIS EST.
En ce moment, l'huissier audiencier frappa de sa verge sur une table et cria, d'une voix nazillarde : Silence!... Le nombreux public ôta ses casquettes et prêta attention.
Deux hommes, l'un âgé de soixante-dix-huit ans, l'autre de trente-neuf, étaient assis au banc des accu-
dbyGoogk
ses. D'après l'acte que lut le greffier, ces braves industriels s'étaient constitués en société anonyme... et pour cause... Le but de leur association était l'exploitation pure et simple de l'antique crédulité départementale, et l'audience avait réuni une assez nombreuse affluence de clients désabusés, venant revendiquer le prix des consultations occultes données, ou plutôt vendues par nos deux docteurs, qui se disaient tout bonnement sorciers... Cette affaire excitait d'autant plus d'intérêt que, parmi les curieux de la petite ville, il restait bon nombre de crédules, qui soutenaient que ces gens-là étaient véritablement ce qu'on les accusait d'être.
Le premier témoin est une bonne vieille de soixante-quinze ans , qu'à sa tournure légèrement bohémienne, on pourrait prendre pour une associée des prévenus. Elle s'est à grand 'peine traînée de son village, pour venir raconter au tribunal les nombreuses déceptions de sa crédulité; elle s'exprime en ces termes :
— Pour lors, à huit heures du soir, on frappe à ma porte. J' dis qu'on entre... on entre : — Bonsoir, que me dit ce vieux blanc qui est là dessure le banc des parvenus; comment que ça vous va, mère Chopartî... (Ghopart, mon président du bon Dieu , c'est mon nom, vu que défunt Cadet Chopart m'avait épousée, y aura cmquante-sept ans vienne la Saint-Nicaise, et
dbyGoogk
que même c'était un honnête homme dont auquel que jamais, au grand jamais!...)
L£ PRÉSIDENT. — Abfégez les ^tails; venez au fait.
LA FEMME CHOPART. — Moi, aux fètos! ahî Dieu, si on peut dire I... quoi que j'irais j faire. Seigneur? on ne danse plus à mon âge !...
LE PRÉSIDENT. — Je VOUS dîs de continuer votre déposition.
— Ah I elle est belle ma position ! vu que ce vieux criminel...
On a beaucoup de mal à ramener le témoin à son sujet principal, enfin elle continue :
— Je lui répondis, cemnae le doit toulnin chacun à quiconque lui demande l'état de sa santé : Pas mal et vous, à l'exception que je n'y vois guère, que }' peux quasiment plus remuer, ni presque boire ni «anger ; du reste les estomaques seraient encore assez subtils et suceptibles... Pour lors, il m' dit dit-il : — Au nom de Béelzébuth et de Robert, je l'ordonne â*aUer quérir un litre de blanc à quinze, une livre de ^cre de betterave et deux onces de graine d'orties blanches, avec quoi tu vas être guérite radiqueusem^Bt — Pisque j' peux mie marcher! que je hii dis,.. J'avais pas achevé mon mot, qu'une bouteiUe tombe ^essore la table ; au bout de la bouteille y avait une main, un bras, puis un humain naturel, qu'est sans
dbyGoogk
doute sorti de dessous la terre... à preuve que j' Tons pas vu pénétrer dans le local.
LE PRÉSIDENT. — Quel était cet homme ?
Mm« CHOPART. — Ce jeune roux qu'est là à côté du vieux blanc, qu'est apparu dessure la table dans une bouteille avec du sucre et de la graine d'orties... Pour lors, le vieux blanc ne fait ni uûe ni deusse ; il décroche un plat à barbe qu'a servi à feu mon pauvre défunt Cadet, qu'est mort y aura quinze ans vienne la Saint-Crépin, à preuve que j' li font dire une messe de quinze sous à chaque universitaire...
LE PRÉSIDENT. — Passoz, passcz... qu'out-ils fait après?
M™« CHOPART. — Excuse, mou juge de Jésus- Christ... Pour lors, le vieux se mit à verser le vin dans le plat à barbe, ousque le jeune roux jeta le sucre et la gfaine, en disant des choses qui font frémir l'univers I
LE PRÉSIDENT. — Quo dîsait-il ?
M™« CHOPART. — J'ai pas entendu, relativement aux oreilles qu'est dures à l'étente... à preuve que le sucre, au bout d'un instant, s'est évanoui dedans le vini — Le ministère opère I que dit le vieux... Au nom de Béelzébulbetde Robert, bois !... qui m' fait, en me mettant le plat à barbe sous le menton : moi, j' l'ons cru, à preuve que, quoique peu carnassière de boisson, j'avalai le total,pendant qu'ils criaient des
dbyGoogk
256 LE DUBLE BOITEUX
z'hurlements affreux ! — Bon ! que dit le jeune roui, la guérison est en train... ça fait vingt-cinq livres et un soUy qu*il ajoute en tendant la main. — J'ai pas tant seulement vingt-cinq liards! que j'réponds. — Dieu de Dieul qu'y répond aussi, pas de monnaie? Quoi que vous dites là, mère infortunée et crédule I pas d'argent ! fallait dire ça. Vous ne savez pas que Béelzébutb et Robert n'opèrent que sur le métal, et que, d'ici qu'à demain, sept heures et demie et huit minutes un quart, le vin va-t-être changé en arsenic, aspic, émétique, vomitique, et alors enfoncés les poumons et les estomaques, à la nouvelle lune, qu'est la lune rousse !... Pour lors, mon juge du Père éternel, me sentant envie de dévomir, preuve de miracle, je leur-z-y défournai, de dessoure ma paillasse, la somme demandée, pour éviter la mort qu'est trèsmalsaine dans nos pays.
LES SORCIERS ROUX ET BLANC, se levant à Vunani" mité. — Faux! faux! et... véridiqueH
Un des avocats chargés de la défense demande à présenter une observation. 11 prétend que les témoins venus du village où s'est passé le fait doivent être récusés, attendu que le maire de la commune a certifié que tous étaient idiots... Et il présente à l'appui un tableau statistique envoyé à la préfecture, où, parmi les en-tête imprimés, figure, dans la partie relative au service médical, une colonne crétins... Le
dbyGoogk
maire, peu ferré sur les subtilités de la langue, et, de plus, ignorant évidemment la valeur du mot, avait lu chrétiens^ et s'était empressé de répondre : — Nous le sommes tous, à l'exception de deux juifs!... Le procureur impérial explique le quiproquo, et Ton continue T^udition des témoins.
Le deuxième témoin est une jeune femme qui, s'étant persuadé qu'une somme d'argent fort conséquente a été soustraite à sa tante, a pensé que le jeune roux, en sa qualité de sorcier juré, la lui ferait recouvrer, — Après avoir demandé vingt-cinq francs et un sou, dit-elle, somme fixée par la loi pour recouvrir les trésors, il me dit qu'il fallait nous rendre à ménuit précise au milieu du bois Gabou, qui est à un quart de myriamètre ou de centimètre, je n* sais plus, de l'hameau... Gomme je porte émensément d'intérêt à ma tante, vu qu'elle est sans enfants et incapable jamais... puisqu'elle est toujours restée en dehors des époux, je consentis à la chose, et décidai mon homme propre à nous accompagner, relativement aux mœurs et cancans du pays qu'est trèscalomniant... Arrivés au milieu d'une clairière, il me dit : — N'auriez-vous point, par un hasard fortuit et providentiel, votre montre sur vous, pour afm de savoir au juste quand il sera ménuit précise, sauf les égards dus au cours du soleil et de la lune?... Je lui donnai l'objet ; puis il mit dans une assiette re-
dbyGoogk
couverte d'une serviette trois petits paquets qui , disait-il, contenaient les vingt-cinq francs et un sou ; après avoir fait beaucoup de sip^essurla chose, il alluma une chandelle de six, et se déshabilla..., mais tout nu... nu <^mme notre père Adam mangeant la pomme avec son serpent I
LE PRÉSIDENT. — Comment!... et vous regardiez cette scène indécente ?
LE TÉMOiNy avec un geste plein de dignité féminine. — Oh! monsieur I... il avait un mouchoir à carreaux rouges et blancs... même que je n'ai pas regardé!.. Alors, il dit à mon mari de rentrer au village sans se retourner, et que, lorsqu'il serait à la maison, le premier qui viendrait y frapper serait le voleur: c'était mon mari qui tenait la chandelle; il la lui prit, puis découvrit l'assiette... les paquets avaient disparu et la montre aussi !... Nous rentrâmes ensemble à la maison : quant à mon mari, il était dedans depuis longtemps.
LE PRÉSIDENT. — Prévouu, qu'avoz-vous à dire?
LE SORCIER ROUX. — Je uo suis point fautif! puisque j'avais averti que le premier qui frapperait à la porte était celui qui avait l'argent... Or, c'est moimême, de ma main propre, qui ai frappé ; donc, c'était avouer que j'étais son particulier... Faute avouée, faute pardonnée... connut
Un second avocat se lève et fait remarquer qu'une
dbyGoogk
BN PROVINM 259
femme ne peut ester en justice sacs Tautorisation de son mari... le ministère public répond qu'elle est dûment autorisée... — Témoin 1 s'écrie Tavocat, quelle est la profession de votre mari ? — Il extrait du charbon de terre, monsieur. — Donc il est mineur^ et la loi est précise. La loi du 5 germinal an XI, titre 10, dit qu'un mineur ne peut faire acte d'autorité légale. Le président ne peut garder son sérieux, les deux assesseurs se renversent sur leurs sièges, et Ton passe à une autre déposition.
Le troisième témoin est un excellent père de famiUe, dont la fille, âgée de seize ans, était fort malade, et le sorcier l'a victorieusement guérie en ciqq jours, tout abandonnée qu'elle était des médecins,
LE PRÉSIDENT. — Qu'avait votre fille ?
LE TÉMOIN. — Elle avait, parlant par respect... qu'elle n'avait rien ; et ça nous inquiétait, sa maman et moi, vu qu'à seize ans, c'est pas dans la nature... Une bouteille de blanc à quinze, avec du sucre et de la graine d'ortie, le tout avalé à jeun... et, en cinq jours, crac I sauvée l'enfant I N'est-ce pas, l'enfant ?
UNE VOIX FRAICHE DANS l' AUDITOIRE. — Oui,
papa I... Et les choux ?.•.
LE PERE. — Ah I oui... et puis les choux ; tous les matins un chou tout frais, bouilli dans l'eau... et, avec l'eau, cracl... (Ici, le témoin fait la démonstration de Sganarelky dans la cérémonie du Malade ima^
dbyGoogk
ginaire,) Quàuà au chou lui-même, il l'accommodait
avec lard, poivre et sel, et il le mangeait pour s'imir,
disait-il, d'intention au traitement de la malade... et
alors guérie en cinq jours, l'enfant I... N'est-ce pas,
l'enfant?
LA VOIX FRAICHE. — Oui, papa!... et vingt-cinq francs et un sou !
LE PÈRE. — Oui, sans reproche encore I... J'aurais donné... soixante-quinze francs pour sauver l'enfant !... pas de regret I...
L'avocat soutient que la jeune fille est complice du délit, puisqu'elle a absorbé une moitié des preuves à conviction, et qu'elle a participé au bouillon de choux par toutes les voies de droit.
Quatrième témoin : une vieille femme qui a l'air fort terrifié.
LE PRÉSIDENT. — Lcvez la main.
LA VIEILLE. — Impossible, mon cher magistrat de l'empereur.
LE PRÉSIDENT. — Pourquoi cela ?
LA VIEILLE. — Vu quc, si jc dis un mot de la chose, escarmoiée ici présente I
LE PRÉSIDENT. — Qu'cntendcz-vous par là?
LA VIEILLE.. — Escarmotée, mon président de Jésus-Christ. [Signe de croix,)
LE PRÉSIDENT. — Commcut pouvcz-vous ajouter foi à de telles impostures?... Vous avez été menacée,
dbyGoogk
nous le voyons... Allons, rassurez-vous; faites votre déposition; la justice veille sur vous, et vous n'avez rien à craindre.
LA VIEILLE. — Escarmotée ici présente en personne,, si je parle ! et je voudrais bien m*en aller.
La pauvre femme, évidemment terrifiée par l'aspect des deux sorciers, fait force signe de croix, et il est impossible d'obtenir autre chose que ce refrain : Escarmotée l sans cesse répété par cette malheureuse, qui va se rasseoir toute tremblante, en marmottant des prières, jusqu'à la fin de l'audience. L'avocat dessine son profil, à la plume, sur la chemise de son dossier.
Cinquième témoin : le magister du village. 11 a endossé l'habit noir à queue de morue 1815, et revêtu le pantalon marron, qui, en raison de son exiguïté, pourrait s'intituler culotte. Après s'être posé majestueusement, il se recueille un instant, tousse, crache et se mouche, puis d'une voix de hasso ^canotante : — Lorsque, dans l'antiquité des siècles les plus reculés, Gagliostro, M^e Lenormand et Gonus.... le président. — Arrivez aux temps modernes. LE magister. — Lorsque, plus près de nous, la Pythonisse d'Endor, les mages égyptiens et M. Comte, physicien de S. A. R. monseigneur le roi des Français et de Navarre, aussi bien que M. Home et Robert-Houdin...
262 LE DUBLE BOITEUX
LE PKÉ5iBE5T« — Passez à Taffaire elle-même.
LE MAGisTEK. — Cette affaire est grave, très-grave, excessivement grave ! mais je suis intimement et inébranlâblement persuadé qu'il y a quelque chose 1
LE PRÉS1DB5T. — QucUe chose ?
LE MAGisTEB. — J*ai VU manipuler ces deux estimables privilégiés de la nature, et... il y a quelque chose I
Toute la brillante déposition du professeur roule sur ce thème, et il répond aux rires de l'auditoire par des haussements d'épaules qui peuvent se traduire ainsi : — Vous êtes tous des imbéciles!
L'avocat ajoute le profil de son nez à sa collection de dessins à la plume.
Le sixième témoin est un jeune bossu, dont la frêle constitution est peu en harmonie avec ses prétentions athléticomilonocrotoniaques.
LE BOSSU, aux accusés. — Enchanté de vous rencontrer I et, si ce n'était par respect pour la cour de (cassation ici présente, c'est moi qui vous casserais les os ! [Sourire dé satisfaction de Vorateur,) Messieurs, ils ont prétendu que j'étais ensorcelé et possédé, et ^ ils voulaient frieœorcillery soutenant que Béelzébuth et Robert avaient échu domécile dedans mon épaule gauche, comme si, je vous le demande, j'avais cette partie de mon individu {dus conséquente que l'autre... Ils ont ajouté que j'étais Mayeux à cause de ça, et le
dbyGoogk
Piquet m'en est resté, vu que tout le pays a donné dans la bosse I {Vorateur se frotte les mains.) Je demande cent mille francs de dommages-intérêts I
LS PRÉSIDENT. — Mais VOUS ne dites pas que, malgré votre incrédulité, vous avez donné vingt-cinq francs et un sou aux prévenus. C'est consigné au dossier.
LE BOSSU. — Précisément, mon juge!... C'était pour ne pas Favoir !... ah 1 ah I ah!
LE PRÉSIDENT. — Avoir quoi?
LE BOSSU. — Le dos scié!!! dont ils voulaient extirper leurs divers Béelzébuth.
L'avocat reproche le témoin, attendu qu'ayant juré de [dire la vérité, rien que la vérité, il a fait un faux témoignage en déclarant qu'il n'était pas bossu. U se rassied et ajoute l'épaule du Mayeux au nez du magister. U intitule ce nouveau portrait : — Témoin à charge; eu égard au fardeau qu'il semble porter.
Pour toute défense, le plus jeune des sorciers, le roux, dit qu'il se croit un peu fou, et qu'il penche fortement vers l'opinion qu'il a agi sans discernement... D'ailleurs, il était bu.
Le vieux allègue que, ayant soixante et dixrhuit ans, il a droit à l'indulgence des humains.
Les humains condamnent le premier à six mois de prison, et le second à deux mois de la même peine; plus, solidairement aux frais.
— Nous le sommes ! s'écria le jeune roiix.
d by^Googk
— J'allais le dire ! exclama le joyeux bossu... Vous Tètes, frais !
La vieille escamotée se signe, en fennant les yeux; le magister soutient à son voisin qu'il y a quelque chose; le papa se lève et dit à sa fille : — T'en vienstu, Tenfant?... et le petit bossu continue à rire... comme s'il Tétait.
L'audience est suspendue pour dix minutes... Les avocats se rendent à la buvette; le président va allumer un cigare, et le juge d'instruction se sauve trèsvite, en retroussant le devant de sa toge à queue de lapin blanc. Le ministère public fait un signe afSrmatif à sa femme dont Tombrelle rose s'agite à la fenêtre ; il va se dépouiller de la même toge à queue de ce que Ton sait, et se fait remplacer par son substitut, qui fait un signe négatif à une autre ombrelle bleue. L'huissier va réveiller le second assesseur, qui rêvait que le président venait de mourir d'une attaque d'apoplexie, et que le ministre lui donnait sa survivance.
dbyÇoogk