‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 55 sur 60 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

n chien qui quête, arrête et rapporte. — Précepte de d'Aguesseau. — Idiome légal. — Physiologie du juré. — Oui ou non. -^ Appréciation de Bonaparte.

A la reprise de Taudience, l'huissier appelle Tafaire Bergeret et Rouvieuœ. Un homme en blouse >aute lestement au banc des accusés, c'est le sieur Rouvieux; un môssieur, en habit de bouracan, et tenant à la main une casquette de chasse à visière en bec de cigogne, se place auprès du défenseur ; c'est M. Bergeret, marchand de bas et bonnets de coton retiré (^ias les bonnets ! )

Voici d'abord le résumé de l'affaire, qui intéressa vivement Gaston comme élude de mœurs bourgeoises.

Quelques jours avant l'ouverture de la chasse, le brave M. Bergeret, se sentant, pour la première fois de sa vie marchande, la velléité d'attaquer le hèvre

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el le perdreau, se mit à la recherche d'un chien de chasse. Il avisa sur le champ de foire un citoyen en blouse pas neuve, mais déchirée, lequel était suivi de dix ou douze chiens, levrettes, terre-neuve, bouledogues, roquels, carlins et caniches. — Voici mon affaire! dit-il... Puis, s'approchant du particulier, qui n'était autre qu'un montreur de chiens savants. — Auriez-vous un chien à me vendre? lui fit-il en examinant la meute d'un œil de connaisseur.

— Pourquoi pas , bourgeois , si vous y allongez le prix.

— Oui, mais je veuj un animal qui quête parfaitement, arrête bien et surtout rapporte convenablement.

— J'ai là la chose: en v'ià un qui a été pondu tout exprès pour vous... et pas cher: soixante francs, c'est donné... Et il empoigna par la queue le caniche le plus crotté de la bande. Cette exhibition paraissant éveiller l'incrédulité du chasseur-marchand, le citoyen en blouse pas neuve, mais déchirée, lui offrit de lui faire un billet, par lequel il garantissait le$ trois qualités demandées, sous peine de cent francs de dommagesintérêts, si le caniche manquait à ses promesses. Le traité conclu, M. Bergeret emmena son chien enlaisse, et attendit le bienheureux jour de l'ouverture : — Il

aut qu'il quête, arrête et rapporte, se dit-il: nous verrons bien.

Le lendemain de la susdite ouverture, le même Bergeret déposait une plainte au parquet, et aujourd'hui voici comment le brave marchand retiré racontait l'odyssée de ses canines infortunes.

— Magistrats!... Je sortais donc de chez moi, le matin de Touverture, me dirigeant vers la plaine, carnier au dos, fusil sur Tépaule, guêtres au mollet, et escorté de cet ignoble barbet, que je tenais respectueusement attaché par un collier tout neuf, acheté 4. fr. 75 chez M. Rigobert, clinqtMillier sur la place. Jusqu'à la rue d'en face tout alla bien, quoique je pourrais arguer d'une scandaleuse et abusive fréquentation de la borne ; mais Iq chien est comme l'homme, il a ses besoins et ses infirmités, et je sais y compatir... Mais, à peine eus-je débouché sur la grand' place, que voilà mon infâme caniche qui se dresse sur ses pattes de derrière et se met à tourner en cercle, comme un cheval de Franconi, puis refuse d'avancer . sur la ligne droite. Je lui parle avec égard d'abord, puis je crie, je jure... rien n'y fait. La foule s'arrête, m'entoure, et un tas de badauds se mettent à rire de mes vains efforts à combattre cette posture de kanguroo. Ma foil la colère me prend, je me baisse pour flanquer un coup de pied à l'horrible quadrupède qui se permettait d'affecter des allures un peu trop aristocratiques ; mais, dans le mouvement prébipité que je fais, ma casquette m'échappe et va rouler au

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milieu du cercle toujours consciencieusement décrit par Tobstiné caniche... Chose imprévue, magistrats! l'animal se jette sur le couvre-chef, le saisit avec les dents par la visière et se met à tourner autour du cercle, en agitant son odieuse queue, à la façon d'un vil solliciteur! Me voyez- vous, magistrats et juges qui m'écoutez, moi, ex-honorable négociant patenté, conduit comme un aveugle par son caniche orné de la classique sébile, et tenant par la ficelle cet humiliant personnage qui faisait la quête! Bélisaire, armé de son casque où Ton jetait des oboles, n'était pas plus ridicule !... Mais le plus fort, magistrats, c'est que monsieur le commissaire de^police, que je respecte, accourut et m'empoigna, sous prétexte que la mendicité est défendue dans le département. Voilà, magistrats, le récit véridique de mes infortunes. Je demande deux mille francs de dommages-intérêts, plus la restitution de mes soixante francs, et l'insertion du jugement dans le Moniteur elle Compost littéraire... . J'ai dit.

Le vendeur de chiens à garantie, le sieur Rouvieux, se leva et dit, du haut de son banc :

— Citoyen président, juges et autres que cela concerne, je n'ai que trois mots à répliquer : J'ai vendu au bourgeois un chien arrêtant admirablement..', les passants, gw^^anr parfaitement, et rapportant... 1 franc 25 par jour, à preuve que le com-

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missaire a trouvé soixante centimes en sous dans la casquette du citoyen bourgeois : ce caniche, qui a nom Brutus Gannagnole, est connu à Paris, sur le boulevard Martin, pour le premier cabrioleur de la capitale... Je demande vingt mille balles de dommages-intérêts pour sa réputation qu'on a attaquée, plus, la restitution des soixante centimes, et Tinserlion de la chose dans tous les journaux d'Europe et aulres lieux... Et voillUà 1 .

— Vous ne dites pas, objecta le président, que vous avez presque assommé à coups de fouet le domestique du plaignant qui, par suite de ces meurtrissures, est encore à Thôpital.

— C'est exact, mon président, je ne nie pas, bien m contraire.

— Qu*avez-vous à dire pour votre justification ?

— Je ferai observer au tribunal, dit Tavocat chargé d'office, que c'est sur les reins que Rouvieux a constamment dirigé ses coups.

— Eh bien?

— Eh bieni Le domestique l'avait insulté, et vous n'oublierez pas que c'est le grand d'Aguesseau luimême qui a dit, ds^ns ses Méditations métaphysiques ^ que « malheureusement, ici-bas, les bienfaits s'écrivent sur le sable, et que les injures se gravent sur i' airain... » C'est ce qu'a fait l'accusé.

Touché par cette éloquente plaidoirie, le tiibunal

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ne condamne Rouvieux qu'au maximum de la peine...

mais aux frais...

L'audience fut levée après qu^ques affaires de murs mitoyens, de vols de pommes, et de femmes battues par leurs maris : des misères , des riens , rocamboUs du métier, comme on dit en termes de Palais.

— J*ai remarqué, dit Gaston en sortant, que le président, qui pourtant me fait l'effet d'avoir reçu une certaine instruction, ne parle pas français quand il rend ses jugements. A quoi cela tient- il?

— A la même raison, répondit le baron, qui veut qu'un curé, après avoir étudié avec amour la bdle langue de Cicéron et de Tacite, se trouve forcé de chanter la messe et les vêpres dans le plus barbare latin de cuisine qu'aient pu inventer les moines du moyen âge. De même qu'elle a conservé le costume en usage sous l'abbé Suger et du temps du Pré-aui- Clercs, la magistrature est restée fidèle au vieux langage qui se parlait aux lits de justice, et dont on retrouve l'emploi et les traditions dans les Olim de Philippe le Bel et de Louis le Hutin. En prononçant ses jugements émaillés d'attendu et de considérant^ un président moderne s'exprime positivement comme le devaient faire le conseillé Mole en 1580, et le premier président de Brosses, en 1725. Les notaires et avoués ont mieux fait dans leurs actes ; ils en sont

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arrivés à parler un idiome tout à fait inintelligible à .leurs clients, sous prétexte que Tusage exige qu'on écrive en 1859, commeles gardes-notes et procureurs de 1422. Aussi, il faut voir la perplexité des bour^ geois, lorsque, appelés à siéger à la cour d'assises^ ils s'évertuent à comprendre les mots techniques qu'on est constamment obligé de leur traduire.

— Vous dites, demanda Gaston, que les bourgeois siègent à la cour?

— En qualité de jurés, et ce sont eux qui jugent les causes les plus graves, d'où dépendent la vie des citoyens et la sécurité de la société*

— Us ont dû faire de profondes études de la loi avant d'être admis à l'exercice de si redoutables fonctions?

— Pas le moins du monde ; le premier vepu, du moment qu'il est Français, qu'il a l'âge et qu'il s'est fait inscrire, est apte à condamner à mort un inno^ cent, ou à absoudre un assassin... Cette méthode dure depuis 1791, et la France n'en est pas plus malade.

— C'est grave f répliqua Gaston... et qui donc les dirige dans leurs jugements?

— Vous allez comprendre, fit le baron, et il huma une pincée de son excellente poudre d'Espagne, puis continua : — Une cour d'assises se compose de cmq éléments bien distincts : le tribunal, le jury,

l'accusé, la défense et Taccusation. Le tout est représenté par quatre robes rouges, une noire, douze ha-, bits ou redingotes plus ou moins Ëlbeuf , et par une blouse qui se pavane ou se cache au banc des accusés. Les gendarmes, ornement obligé de toute représentation judiciaire, ne figurent là qu'au sixième plan , et pourtant c'est presque toujours à leur zèle que le public est redevable du spectacle qu'on lui donne, et, sans contredit, le premier rôle devrait leur appartenir. Le gendarme est le grand pivot sur lequel roulent, grandissent et se développent toutes les péripéties bumaines, et il n'est pas une seule jouissance ou un désespoir qui ne soient conQés à la garde de cette sentinelle infatigable. La cour d'assises est un drame où tout acteur joue son rôle plus ou moins agréablement : il y a des principes, des traditions, des règlements, qui tracent à chaque acteur la marche à suivre dans l'accomplissement de son. rôle. L'avocat et le ministère public sont les tyrans naturels et innocents du juré qui, aux accents pleins de conviction de la robe rouge et de la robe noire, se trouve absolument, et sauf comparaison, dans la terrible alternative de l'âne de Buridan. En effet, comprenez -vous cette affreuse position d'un honnête marchand qu'un bul* letin de monsieur le préfet vient d'arracher aux paisibles rêveries du comptoir, pour le jeter, tout

palpitant d'inquiètes terreurs , au sein de celte atmosphère de sang et d'assassinats? Concevez-vous les hésitations, les appréhensions, les craintes, les remords qui viennent soulever sa conscience d'homme honnête et naïf, lorsque, faible qu'il est, il a senti se ghsser dans son cœur, avec les paroles accusatrices du ministère public, une certitude de culpabilité, que l'exorde justificatif de l'avocat suffit souvent pour faire changer en certitude d'innocence?..; Et puis viennent les répliques : les répliques, sirènes mille fois plus fallacieuses encore, dont la voix trom peuse semble se faire un jeu barbare de la persuasion et de la dissuasion successives I C'est alors que le juré, cherchant en vain des preuves dans le témoignage et la logique, commence à comprendre qu'il a bâti sur le vide, et que tout cet échafaudage de convictions, qu'il a élevé à grand'peine, va chanceler, s'écrouler et s'anéantir. Le doute vient s'asseoir, en grimaçant, à ses côtés ; il le prend à la gorge, et, dans ce grand péril, le pauvre homme se raccroche avec avidité à la branche verdoyante des circonstances atteniuifltes.

— Qu'est-ce que c'est que cela ? demanda Gaston.

— La circonstance atténuante, continua le baron, est la planche de salut de tout criminel qui se noie dans rirhmense naufrage de la criminalité. Il n'est

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pas de parricide, de fratricide et d'infanticide qui n'aient droit au bénéfice de celte clémence légale , et, eussent-ils haché leur père, leur frère ou leur enfant en mille morceaux, il ne tient qu'au jury de déclarer que l'accusé, ayant pu les hacher en deux mille parcelles (ce qui aurait incontestablement doublé les souffrances de la victime), il y a là matière à circonstances atténuantes. De là les incompréhensibles acquittements qui viennent si souvent effrayer la société, et qui, promettant l'impunité au crime, l'encouragent à courir de nouvelles chances d'absolution.

Un juré me disait un jour : — « S'il ne s'agissait que de quelques années de prison, nous serions inflexibles ; mais dame ! une tête qui tombe, ça demande qu'on y regarde à deux fois I »

Ainsi donc, plus le crime emporte de répression, et plus il y a de certitude d'impunité; plus le forfait est odieux, et plus il est à l'abri des atteintes du code pénal I... Et comme l'avocat sait faire valoir les mille moyens qui augmentent les affreuses perplexités d'un juré qui l'écoute ! En général, il n'y a rien de plus fa- . cite à illusionner que cet assemblage duodécimal d'hommes hétérogènes. Il y a plusieurs manières de le prendre au trébuchet : le rire, les larmes, l'indignation, l'ironie, le mépris, la haute éloquence, la causerie familière, les syncopes, les attaques de nerfs,

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le somnambulisme même, tout est bon pour graisser les rouages de la défense. Si Taccusé est une femme, quand le diable y serait, elle a toujours bien trois ou quatre enfants, que l'avocat ne manque jamais de peindre comme de malheureux orphelins qui sont là, attendant à la porte du prétoire que leur pauvre mère leur apporte le morceau de pain noir que, seule, elle peut leur donner chaque jour, par son travail. La mère infortunée pleui;e, Favocat pleure, le gendarme sanglote, le jury tire ses douze mouchoirs, s'essuie ses vingt-quatre paupières, et la femme est acquittée ; seulement, en sortant du tribunal, on s'attend à voir accourir l'innocente et joyeuse famille à laquelle on vient de rendre une mère adorée, et alors on apprend que l'accusée est très-probablement enceinte, quoique libre de tout époux, mais qu'à coup sûr elle n'est jamais accouchée... qu'à l'hospice de la Maternité... C'est toujours l'histoire des petits chiens dans les Plaideurs de Racine. Et cet attendrissement se comprend : tous ces braves bourgeois ont un cœur, et Buffon prétend que le dindon glousse tristement et pleure à sa manière, quand on tue les petits de sa compagne.

La naïveté, cette antique vertu du bon vieux temps qui s'est enfuie devant le souffle de nos révolutions, s'est réfugiée dans les jurys départementaux. Exempte : 11 est d'usage qu'ayant de renvoyer les jurés dans

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la salle de délibération, le président leur dise I — cVous êtes prévenus que le scrutin doit être secret,et que chacun , selon son jugement, doit écrire sur son bulletin oui ou non... d U arriva, un jour, qu'un des douze billets jetés dans l'urne portait exactement cette formule contradictoire, et, perquisitions faites, Fauteur du vote avoua qu'il avait écrit oci ou non, parce que le président l'avait ordonné!... On eut beaucoup de peine à lui faire comprendre la nullité de ce vote, et, lorsqu'il s'agit de constater les circonstances atténuantes, le même juré s'y refusa, disant que l'accusé était déjà bien assez malheureux d'être condamné, sans augmenter encore sa peine par /'a/H pHcation des circonstances aHénuantes!..^

— Mais alors, s'écria Gaston, cette institution est fort dangereuse I

— Pas tant que vous le pourriez penser, répondit le baron : elle a pour but d'éloigner les maris de leurs femmes, qui savent bien que nulle puissance au monde ne peut les arracher à la gravité de leurs fonctions. Cette rupture passagère du lien conjugal a d'immenses avantages que la femme et l'homme savent apprécier, et c'est pendant une session de cour d'as* sises qu'est né ce consolant prov^be : — « La plus belle qualité d'un mari, c'est d'être absent. »

Dans sa grande catégorie, Balzac a placé le juré dans la classe des éçoxTL prédestinés^ et j'ai rarement

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pu envisager, sans sourire, les douze têtes refléchissanlesquisiégentplacidement au bancréservé, n'ayant pas l'air de s'inquiéter de ce qui se passe dans leur domicile, séparé du chef-lieu par plus ou moins de kilomètres. Je ne connais de comparable aux obligations du jury que la chasse, qui, moyennant vingtcinq francs de port d'arme, donne le droit à tout mari de quitter le domicile conjugal, de cinq heures du matin à six heures du soir, sans avoir à spécifier le genre de gibier qu'il a tiré, ni combien de fois son fusil a fait long feu.

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