CHAPITRE XXI
Une mattresse de pension. — Le professeur âe piano. — Le spectacle au pensionnat. — - La distribution des prix.
Nos voyageurs, tout en cheminant par les rues, virent que la foule endimanchée pénétrait, avec un air joyeux, par une porte au-dessus de laquelle brillait un grand tableau où Ton avait peint ces mots : Pensionnat déjeunes demoiselles. Young ladiesboarding school. Scuola per donzellas.
— Peste! fit le baron, trois langues pour une fille, c'est beaucoup I pourvu qu'on leur apprenne le fran^ çaisi
Il s'agissait d'une distribution des prix. La cour était transmuée en salle de spectacle : un théâtre avec rideau, coulisses et toile de fond, se dressait contre la façade même du pensionnat. Le public, composé
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des parents et grands parents jusqu'à la troisième gératioD, était renforcé de tous les amis qui, généralement, se gardent bien de manquer une occasion de rire aux dépens de la progéniture de leurs intimes. Les dames avaient exhibé leurs plus chatoyants atours, et le sdeil illuminait là tous les chapeaux roses, bleus et blancs qu'avait pu déformer la modiste émérite de la petite ville* On devait jouer un vaudeville et une tragédie, ei Gaston s'étonna d'apercevoir, au premier rang des banquettes, tous les membres du clergé, depuis le doyen jusqu'au dernier vicaire. Le t)aron lv4 expliqua que les choses profanes peuvent être sanctifiées par leur but; et d'ailleurs,* la tragédie était VEsther que Racine composa pour les demoiselles de Saint-Cyr, et le vaudeville était dû à la fécondité de la maîtresse de pension, en collaboration avec le chapelain du pensionnat.il n'y était pas question d'amour, les rôles d'hommes s'y jouaient en jupe et pantalon brodés, et on avait interdit de mettre de l'expression et du sentiment dans l'interprétation du dialogue. La musique avait été composée par le professeur de piano, et l'on pouvait être certain d'avance que ses mélodies sans couleur n'enflammerafenl pas l'imagination des jeunes pensionnaires. On eut bien du mal à «commencer ; forcée, par état, de ménager toutes les susceptibilités, de caresser toutes les vanités, la maltresse de l'établissement ne
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savait comment placer tout son monde, sans froisser ce tas d'amours-propres provinciaux qui grouillaient dans sa cour. H j avait là la femme de l'épicier qui lui envoyait un pain de sucre tous les ans à l'époque des confitures; la mercière qui l'entretenait de fil d'Ecosse et d'aiguilles de Manchester; la bouchère qui lui offrait un gigot aux quatre grandes fêtes de l'année, et la modiste qui lui confectionnait des bonnets pyramidaux avec les vieux rubans rajeunis de son magasin; mais aussi, on y distinguait la femme de môssieur le maire, laquelle avait une si grande influence sur le conseil municipal, qu'on prétendait qu'elle s'était fait faire une toilette avec Fécharpe de son mari. En effet, ce jour-là, elle portait un chapeau bleu, un châle rouge et une robe blanche : elle flottait comme un drapeau tricolore, et Gaston entendit un de ses voisins— bel esprit de l'endroit — demander pourquoi on n'arborait pas cette dame sur le clocher de la mairie. On remarquait M"' la présidente, en robe de moire antique et en chapeau à plumes : corbillard de première classe, que le même bel esprit soupçonnait de porter le deuil de sa jeunesse ; non loin, apparaissait M°»« la sous-préfète qui, outre son prestige administratif, était mère de cinq enfants femelles, espoir du pensionnat ; le même bel esprit, toujours, la surnommait une enceinte continue; près d'elle, minaudait la femme du médecin de l'élablis-
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sèment, laquelle, par son influence, amenait son mari à ordonner, tous les mois, une diète générale, comme moyen préservatif : le bel esprit susmentionné Tavait décorée du titre (ï économe de lapension. . . Puis, venaient la sœur de M. le curé, la nièce du vicaire, la cousine du chapelain et la cuisinière du premier marguillier, sans compter M™e la présidente des salles d'asile qui ne consentait jamais à se séparer de ses deux carlins... Toutes ces ambitions bien légitimes n'étaient pas faciles à caser!.,. Enfin, la chose se fit tant bien que mal ; chacun eut Tair satisfait ; la pauvre maîtresse suait sang et eau, ne se doutant pas qu'elle venait, sans sortir de ses quatre murs, de conquérir, en un quart d'heure, une cinquantaine d'ennemis de plus.
Un accord plaqué de piano se mit à piauler dans les airs: chacun écouta... c'était le professeur luimême qui, perché sur une estrade, tapotait un morceau de sa composition. Lorsqu'il eut fini de martyriser son clavier, Gaston demanda au bel esprit, son voisin, comment on nommait l'instrument qu'il venait d'entendre et qui avait la forme d'un piano ? — C'en est un, monsieur, lui répondit-il ; seulement, ce professeur ne se doute pas qu'on ne sait toucher le piano que lorsqu'on arrive à toucher ses auditeurs... — Ah! pour lors, vous pensez que son talent ?... — ^Moi, monsieur, je n'en pense rien ; il m'est
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arrivé, un jour, de le comparer à Lacombe , il fit la grimace... le leademain, je le comparai à Prudent, il haussa les épaules... le troisième jour, je l'égalai à Thalberg, il devint furieux... Enfin, j'en vins à prononcer le nom de Liszt, il parla de m'attaquer en diffamation ; j'appelle ce monsieur : la gamme chromatique de la vanité, ou la sottise en octave.
La toile se leva... Asstiérus^ enveloppé splendidement dans un ridetiu de calicot rouge emprunté à la fenêtre du réfectoire, était une des grandes de la première classe, qui gasconnait à ravir les alexandrins de Racine ; Mardochée figurait avec sa robe de chambre à ramages qu'avait prêtée le conservateur des hypothèques : une barbe en papier frisé complétait le costume persan. Aman^ en caleçon de mousseline brodée et en tunique abricot, coiffé d'un moule à biscuit de Savoie, déguisé en tiare orientale, avait fréquemment recours au souffleur, qui n'était autre que la cuisinière du pensionnat. Quant à Eêther elle-même, ce rôle était rempli par M'^ Elmire, sous-maitresse de rétablissement... seize ans, des yeux en amande, une forêt noire de cheveux, un corsage pouvant servir de prospectus à l'hygiène de la maison, et par-dessus tout cela, un sourire qui s'adressait à tous, et particulièrement à deux surnuméraires, à un premier clerc de notaire et au garde des eaux et forêts ; tel était l'ensemble de ses char-
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mes... Cette jeune sous-maîtresse montrait beaucoup d'intelligence dramatique ; elle comprenait les beaux vers de Racine, et elle disait fort bien celui-ci, en baissant les yeux :
De mes faibles^ attraits le roi parut flatté.
Elle se montra véritablement supérieure en tout à ses compagnes, et le baron dit à son voisin que si celte jeune fille voulait travailler, elle arriverait bien vite à monter sur la scène du Théâlr^Français. Aman cependant la troublait parfois par ses fausses répliques et par son défaut de mémoire ; aussi le public Tapplaudit-il vivement dans ce passage :
Ah I je demande au moins que, pour grâce dernière, Jusqu'à la fin, seigneur, vous m'entendiez parler, Et que surtout Aman n'ose point me troubler.
Mais ce qui mit le comble au succès tle la pièce, c'est qu'Aman, très-vexé de cette sorte de personnalité, ne voulait plus continuer, et qu'on eut beaucoup de mal à lui faire opérer sa rentrée avec le choeur, dans la scène V du troisième acte. Quant aux chœurs, toute la pension y miaulait. Il y avait six mois que le professeur de piano, pour suppléer à la musique de l'époque, trop vieille selon lui, s'occupait à rajeunir les stances de Racine. Il avait mis ses vers sur des motifs de mazourka et de polka..* Cette inno-
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vatioQ fut très-goûtée et lui fit grand honûeur... {^ à Racine I)
Après le vaudeville qui fut presque sifflé , pam qu'il avait pour auteur des concitoyens, on passa m exercices de mémoire. Trente-deux fables et quatorze compliments en vers furent successivement servis à la société, qui en profita pour faire sa siesle. excepté M. le maire qui était forcé de saluer à chaque allusion lancée à l'adresse des autorités compéteDtfê. il en transpirait d'émotion et de chaud, car le soM tombait à plomb sur ses lunettes d'or, et il eût certes donné quelque chose pour pouvoir se dépouiller de sa chemise, à la condition de garder son écharpe, que le bel esprit appelait une sous-ventrière.
Vinrent ensuite les exhibitions musicales. Vingt huit morceaux de piano!... tous de la composition du professeur ! ... Le public se réveilla, persuadé qu'on passait du sirop de vinaigre.
— Monsieur, dit le bel esprit à Gaston qui se bouchait les oreilles, savez- vous pourquoi j'ai toujouR désiré être empereur des Français ?
— Je ne m'en doute pas le moins du monde, repondit Gaston.
— Eh bien, monsieur, c'est qu'alors je ferais une loi qui condamnerait à la déportation tout individu qui viendrait dans une petite ville, profitant de l'ignorance de ses habitants, pour leur faire croire qu'il
Joue d'un instrument qu'il n'a jamais touché... C'est évidemnaent un faussaire qui émet de la fausse monnaie, un filou qui subtilise le cachet, comme d'autres voleurs le mouchoir ! — N'êles-vous pas de mon avis, monsieur ?
— C'est à voir, fit Gaston.
La distribution des prix commença : Gaston, connaissant déjà les susceptibilités de la petite ville, se demandait comment la pauvre maîtresse allait s'y prendre pour satisfaire tout son troupeau : il s'agissait de se ménager les pains de sucre de l'épicier, le fil d'Ecosse de la mercière, les gigots de la bouchère et les bonnets pyramidaux de la modiste î... Voici le moyen qu'avait trouvé cette grande organisatrice. Après avoir distribué les prix de gentillesse, d'exactitude, de croissance, d'espérance, de propreté et de bon vouloir, elle passa à d'autres facultés; il y avait ;
HISTOIRE DE FRANCE : 1^« SeCtion, l^e raCC. — 2e SCC-
tion, 2e race. — 3e section, 3e race. — grammaire FRANÇAISE : Ir'sectiou : conjugaison en er. — 2® seclion: conjugaison entr.— 3e section : conjugaison en oir. — 4e section : conjugaison enre. ouvrages manuels, lOe classe, tricot. 1^" section : tricot en laine. — 2e section : tricot en coton... et ainsi de suite; il y avait des prix de lingerie ; la grande division des chemises avait sesaccessit de col, de manches, de bannière et d'ourlets, M.le maire avaitfondé un prix dereprises
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perdues, et M. le curé un prix de nappes d'autel. Les mères pleuraient comme des Niagara; les pères luttaient inutilementcontre Tattendrissement, et la foule s*écoula entraînant dans ses flots tous ces enfants couronnés de lierres et qui faisaientrorgueil de leurs familles. . . Le bel esprit salua le baron et Gaston , après leur avoir dit qu'il allait faire un travail tendant à prouver la nécessité de fonder pour les classes musicales un premier prix d't#r, un second de ré, quatre accessit de mt, /a, «o/, te, et une mention honorable de jh; le tout aux frais du professeur de piano.
Au moment où le public débouchait dans la rue, la pauvre maîtresse de pension, tout échevelée, accourut sur le seuil et hurla plus qu'elle ne dit : — La rentrée des classes est fixée au !•* octobre !...
— Je crois bien I murmura le bel esprit. Sans la rentrée, elle n'en sortirait pas... et elle ne va pas fermer l'œil jusqu'au 1" octobre.
M»« Ëhnire, qui s'était dépouillée de son costume d'Esther, soyriait à tout le monde, et particulièrement aux deux surnuméraires, au premier clerc de notaire et au garde des eaux et forêts.
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