CHAPITRE XXll
L'éducation de collège. — Les frères ignorantins. — Un assaut de dragons.
Nos observateurs s'aperçurent que le même puWie se dirigeait vers un autre établissement, et ils appri* rent qu'il y avait également une distribution des prix iiu collège.
— Deux en un jour, c*esf grave! fit Gaston. U parait que c'est aujourd'hui que l'Université fait ses foins.
— Est ce que vous tenez à voir ce nouveau spectacle?... Quant à moi, je vous avoue qu'un pensionnat de jeunes filles réussit à m'intéresser quelquefois^ parce que là du moins on ne compromet que des avenirs secondaires; mais le collège, c'est différent. C'est là qu'on a la prétention de semer et de faire germer toutes les plantes qui doivent, un jour, deve-
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nir le plus noble ornement du jardin social, et je ne vous cache pas que, jusqu'ici, les jardiniers ont si peu réussi, que cela me fait peine à voir... On leur remet de charmantes fleurs, tout imprégnées des parfums de la famille, de fraîches boutures, de vivaces écussons où la sève vigoureuse fermente et bouillonne... et les maladroits horticulteurs à qui on les confie les transplantent dans leur dxide jardin des racines grecques, ou sur les cailloux de leur Hélicon latin; là, ils les greffent sur les vieilles souches rachitiques de leur stérile potager, les réduisent à Tétat de légumes, en font des melons ventrus, des concombres aqueux ou des cornichons aussi fades que biscornus; et, après les avoir déguisés en lauriers de bachelier ou en palmes de docteur, ils se frottent les mains, sans se douter qu'ils ont détruit les plus belles branches de l'arbre de notre paradis terrestre. Quant aux premiers prix du cx)llége, ils sont absolument semblables aux lauréats du Conservatoire, qui n'ont jamais fourni un grand artiste ; les forts en thème sont jugés il y a longtemps, et je ne sache pas que l'on puisse citer un prix d'honneur de discours latin qui soit devenu un passable orateur. Je vais plus loin. Parmi les hommes contemporains qui se sont fait un nom dans les lettres, dans les arts ou dans les sciences, il n'en est peut-être pas quatre qui aient obtenu un sixième accessit dans les concours. A mes yeux, un bulletin de
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jx signé d'un proviseur est un certificat d'ignorance )nné à un sot par un pédant... Aussi Taspect d'une stribuiion de collège me fait toujours Teffet de ces >micés agricoles, dans lesquels un maire de village, îcosté de dix ou douze fermiers endimanchés, disibue des primes et des médailles de bronze aux les les mieux portants ou aux veaux les plus ras.
— Je confesse, dit Gaston, que je ne tiens pas plus ue vous à pénétrer 'dans ce potager universitaire.
— Si vous nourrissez l'amour de ce genre despecicle, je vous conseillerais de choisir plutôt un jour e distribution de prix chez les frères de la Doctrine hrétienno...
— Les frères ignorantins ?
— Précisément. Je sais qu'on les nomme ainsi, >ar antiphrase sans doute, car nul ne possède mieux [u'eux la vraie science, celle qui sait' se communi- [uer et ?e mettre à la portée de tous. Ce qup les doceurs universitaires n'ont pu même ébaucher, ils saeDt l'acconaplir sans peine; les yeux levés vers le iel, ils prennent par la main les pauvres enfants du >eupleetleur disent: — Espérez I... Ce mot sacré, [ui n'a jamais été étouffé par la voix rauque de vos évolutions sanglantes, a été précieusement recueilli lans le cœur et dans la bouche de ces hommes qui mtla charité et la philantfiropie. C'est surtout aux fai-
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Messes de renfaace que leur sollicitude toute paternelle a voulu prêter l'appui de sa puissance. Fidèles à la parole toucliante de leur <liviD modèle, ils onigravé sur le fronton de leurs asiles : — Laissez venir à fim tous les petits enfants /... et les enfants sont venus; et, comme les héritiers de la grande famille, ils ont pris leur part, leur large part, dans le patrimoine du père commun. Devant eux, on a ouvert toutes fcss vannes du fleuve qui vivifie et féconde;' ils ont pu s'abreuver, comme les autres,* à la source des connaissances humaines, et, désormais, il ne fut plus permis au riche seul de s'appuyw sur les privilèges de la science, ni sur le monopole de l'éducation. Au lieu d'aller chercher le germe de toutes les connaiséances humaines dans la vaine étude d'une laïque que le phis savant professeur n'a jamais su épeler ni balbutier, ils ont été le prendre dans le germe lui-même^ Tout ce qu'ils enseignent, ils le savent ; tout ce qu'ils montrent, ils l'ont vu, et, si l'on n'y preaid garde, il adviendra bientôt à la bourgeoisie française du dixneuvième siècle ce qui arriva à la notasse de 89. Cette noblesse apprenait le blason avec les abbés, ses précepteurs, tandis que le tiers état apprenait à penser et à a^r avec les philosophes^ s^ no^iveaux éducateurs... Aujourd'hui, c'est le tour du petsî^ : pendant que les pâles fils de la bourgeoisie devie«n«it forts en thème grec et latin, lui se nourrit de cette
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subslaaîicUe nourriture quotidienne qui fortifie le cœur, rame et fesprit : il se fait îiomme avec les hommes qui Tinstruiseiît; il apprend ce que les au*tres oublient; il monte, quand ils descendent, et certes, si celle lente progression continue, ce tfest pas à coups de fusil que se fera la nouvelle révolulion ; elle s'accomplira toute seule, naturellement, sans secousse , comme on voit pousser la fleur sur les vieux monuments quls'écroulenl.
— Mais d'où sortent donc ces hommes qui se sont faits les pasteurs du peuple? demanda Gaston: où ont-ils appris ce qu'ils enseignent aux autres?
— Ils se sont faits eux-mêmes : ils sont devenus démonstrateurs comme Giotto devint peintre, comme Michel- Ange devint statuaire, comme Bramante fut architecte, le Tasse poë.te et Sixte-Quint pape. Demandez au gland comment il est devenu chêne, à l'œuf qui l'a fait aigle : ils sont, parce qu'ils sont ; ils font comme la terre du prisonnier Galilée : Si muovel. . . D'où ils sortent?... mais de partout : il y a là des hommes du monde qui y cherchent lecalmeetTobscurité, des savants qui y trouvent la vraie science^ des riches, des pauvres^ des faibles, des puissants, des négociants, des rentiers, des prêtres, des militaires...
-— Des militaires ! s'écria Gaston : est-il possible q il' ils puissent se soumettre à l'austère discipline d*une pareille existence?
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— Je suis vieillard et j*aiine à raconter, vous ne le savez que trop, mon jeune ami : écoutez donc ce que je VIS un jour de mes propres yeux...
C'était à Paris ; je passais le long des murs d'un quartier de cavalerie qui se trouve sur le quai dX)r- ' say. Deux humbles religieux de l'ordre dont nous parlons cheminaient paisiblement devant moi, lorsqu'une voix fortement empreinte d'accentuation militaire partit du haut d'une fenêtre du rez-decliaussée de la caserne : — Eh là! mes révérends frères! criait un brave dragon à la moustache magnifiquement tragaldabatisée (c'est un mot que je vole à M. Théophile Gautier). Je levai les yeux et je vis mon dragon en manches de chemise retroussées jusqu'à l'épaule, déployant un bras aux muscïes renflés et agitant une lame d^ fleuret de l'air le plus bénévolement provocateur. — Eh I mes révérends ! criait mon homme, vous plairait-il de tirer une botte avec votre serviteur?... les fleurets sont souples, les gants solides et les masques à l'épreuve du bouton : si le cœur vous en dit?...
— Pourquoi pas?., fit l'un des deux frères, en soulevant son lai^ chapeau... par où passe- t-Qn?
Ce par ou passe-t-on ? fut le signal d'une explosion de cris, de hourras qui partirent de l'intérieur, et, à l'instant, vingt têtes ardentes de dragons basanés vinrent se grouper dans l'étroit encadrement de la fe-
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ciêlre : un des cavaliers qui s'étaient détaché arriva bientôt et s'offrit pour servir d'introducteur à nos deux frères, que, grâce à ce moyen, le factionnaire laissa pénétrer dans le temple de M<irs.
Ma curiosité était viveinent affriolée, et comme il n'est pas dans toute la cavalerie française quatre officiers dont je n'aie été le frère d'armes, il ne me fut pas difficile de forcer la consigne et d'entrer au quartier sur les pas de mes ignorantins.
L'introducteur nous conduisit... à la salle d'armés, ni plus ni moins; car c'était de là que l'invitation ^tait partie.
Nos bons frères y pénétrèrent, l'œil baissé, la démarche modeste , et comme gens habitués plus à la dévote fréquentation de la paroisse qu'à celle des académies d'escrime... Leur entrée — bien vous pensez — fut accueillie par une nouvelle explosion de bravos cent fois plus tonitruale que la première, et à laquelle tous deux répondirent pacifiquement par un grave salut conventuel... Le valeureux dragon qui , du haut de la fenêtre, avait jeté sa pacifique provocation, s'avança, tenant deux fleurets en croix, et fit la présentation d'armes à celui des frères qui naarchait en avant. Celui-ci alors, dépouillant lestement sa longue robe noire, et jetant au loin son large chapeau à la Basile, saisit un des^ fleurets, tomba carrément et tout d'une pièce en garde, puis
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faisant gracieusement le salut des armes, aitendit la liposte de son adrersaire.
Une transformation subite s'était opérée chez cet homme : son œil ardent et fixe demeurait résolu* ment attaché sur la pointe de son arme; son bras, dont il avait retroussé la manche jusqu'au-dessus du coude, semblait frémir sous sa mâle enveloppe de muscles nerveux, et son corps, militairement renversé en arrière, se balançait gracieusement snr deux jarrets qui paraissaient être d'acier flexiMe.
Vn silence général de stupéfaction succéda aux rires bruyants et aux sarcasmes à peine étouffés, et Fétonnement se changea bientôt en admiration; car deux minutes s'étaient à peine écoulées, que mon ignorantin avait criblé de coups de bouton la pauvre poitrine du brave dragon. Au bout d'un quart d'heure, il avait plastronné toute la société de la façon la plus agréable du monde, et comme je trouvais fort original de pouvoir se dire qu'on a fait des armes avec un religieux, je mis habit bas et confesse qu'il ne m'est jamais arrivé d'être plus complètement battu. J'en eus la courbature pendant huit jours!...
L'assistance était émerveillée. Lui, ramassant paisiblement sa robe et son chapeau, salua et sortit, malgré les pressantes invitations de se rendre à la cantine, dernier chapitre ordinaire de tous les romans militaires,
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— Vous êtes un rude lireuj, mon révérend!... lui dit le dragon, en lui donnant une poignée de main.
— On le disait en el'fet,. répondit paisiblement notre homme ; mais mon très-cher frère que voici , ajouta-t-il en désignant son compagnon qui souriait béatement, mon très-cher frère me boutonnerait facilement neuf sur dix.
— Ah bah! fit Tauditoire ébahi.
— ^Oui, mes enfants, attendu qu'au régiment de cuirassiers où j'étais fourrier et lui maréchal des logis chef, il avait le brevet de maître, et que moi je n'avais que celui de prévôt.
Et tous deux franchirent la grille et disparurent le long des quais, en reprenant leur chapelet interrompu, tandis que tout le régiment de dragons s'extasiait sur la quarte et la tierce de ce soldat du pape, qui avait été soldat du roi.
" — Diable! fit Gaston, si tout le clergé était de la force de ce gaillard-là, il ne fêtait pas bon d'attaquer le bon Dieu, et le diable aurait fort à faire pour enrôler des volontaires!...
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