‹ Le diable médecin (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · OUS · texte numérisé non relu

OUS

— Je sfrai toiijonrs?» votre di'^po'5i<îon, monsieur.

— Enfin, vous comprendrez, n'est-ce pas, qu'il ne se- Tctît T,]\}s Gonvensblo, que mon fils d» mourSt votre associé? Ma lemoie elle votre sœur habite votre maison, et...

— Vous prévenez ma pensée , monsieur; i'alîais vous faire observer que mon association avec monsieur Taûcrède n'était plus possible,

—Mais,— ajoute vivement monsieur de Sénancourt, qui, au milieu de ses préoccupations aristocratiques, n'oubliait aucunement ses intérêts industriels,— mais il est aussi entendu que je conserve toujours lo placement de mes capitaux dans votre usine?... L'af'airo est excellente!— ajoute naïvement le duc, puis se reprenant, —et jo tiens surtout à ne rompre aucune de nos anciennes relations.

— Comme il vous plaira, monsieur.

Soudain la porte du salon s'ouvre, el monsieur Coquard entre brusquement en disant :

— Ma foi, mon cher duc, la patience a des bornes 1 je suis las de faire le pied de grno dans votre cabinet.

— Pardon, je causais d'iBtérêts importans avec monsieur Mord. — Et tendant affectueusement la main au jeune homme : — A demain ! J'irai vous trouver, mon cher ami.

Louis Morel ne prend p^=;la main du duc, le salue et s'éloigne, se disant avec amertume:

— Oh 1 l'orKUPil de race I on l'oublie un moment lorsque l'intérêt, l'amour du gain, le commandent 1 Adieu nos illusions I... pauvre sœur I

70 LE DIABLE MKDECLN.

Monsieur de S^nancourt, resté seul avec monsieur Coquard, a suivi Louis Morel du regard.

— Il n'a pas pris la main que je lui tendais ; il est piqué, — pensait le duc ; — mais il est trop galant homme pour rompre pécuniairement notre association. C'est mon meilleur placement : près de quatorze pour cent!

— Ah çà 1 mon cher duc, — reprend Coquard, — peuton enfin vous entretenir ?

— J'allais vous rejoindre, afin de causer avec vous d'une chose assez grave, du moins en apparence, je n'en doute pas. Savez-vous ce qui se passe à propos de notre affaire des tahacs ?

— Parbleu I si je le sais, — se dit monsieur Coquard ; et il ajoute tout haut : — De quoi s'agit-il donc ?

— L'un des principaux intéressés dans notre compagnie, fondé de pouvoirs, m'a-t-il dit, de la majorité des actionnaires, est venu tantôt ici m'adresser des reproches inconcevables, prétendant que les bruits les plus fâcheux circulaient au sujet de notre entreprise. Cela, d'abord, m'a inquiété; mais je me suis rassuré en réfléchissant qu'il s'agi«sait évidemment d'une man^ionvre de bourse. Il n'en faut pas moins promptement couper court à ces soupçons; ils peuvent moralement et matériellement porter un grave préjudice à mon nom et à nos intérêts.

— Ah 1 — se disait h part soi monsieur Coquard, — ah ! monsieur le duc! ta mère a voulu me faire jeter à la porte I

et c^la devaî\t cet infernal docteur Max, qui connaît tout Paris et colportera mon humiliation I Bon, boni je vais joindre aux fruits sufculens du chantage les douceurs de la vengeance. Mon compère Loubin a tantôt préparé les voies... Eo avant I

Monsieur de Séuancourt, voyant monsieur Coquard demeurer silencieux et affecter les signes d'une agitation croissante, le regarde avec surprise et lui dit :

— Vous paraissez troublé ; qu'avez-rous?

— Ce que j'ai! — répond monsieur Coquard éclatant;— Bézuohet est une affreuse canaille 1

— Q'iQ voulez- vous dire?

— Ah ! mon pauvre duc 1

— Comment?

— Nous avoDS été atrocement trompés; j'en ai acquis ce matin la certitude ; voilà ce que je venais en hâte vous apprendre.— Et redoublant d'emportement : — Scélérat de BézuchetI

— Qu'est-ce cpie cela signifie t

— L'actionnaire de tantôt se plaignait à bon titre t nos tabacs de Constantine sont une flouerie, un vol manifeste !

Monsieur de Sénancourt, un moment muet d'ébahissement, s'écrie :

— Grand Dieu! qu'enteuds-jel...

— Tripl« canaille de Bézuchet ! — reprend monsieur Co^ quard, — infâme floueur !

— Mais, monsieur, vous perdez la raison, — dit, aprè.s une minute do réfl lion, monsieur de Sénancourt, ne pouvant, no devant pas croire à cette ro'-élauoa inattendue.— Vous oubliez donc ces renseignemens si précis,

ces études, ces devis relatifs à la culture et à la mise en valeur des plantations? ces attestations signées do propriétaires honorables de l'Algérie affirmant que le proiiuit de ces tabacs pouvait annuellement s'élever à cinq ou six cent mille francs? Enfin ce Bézuchet, votre ami, après plusieurs voyages sur les lieux mêmes, n'a-t-il pas soumis au conseil d'administration les rapports les plus satisfaisans sur l'état des choses ?

— Autant de mensonges, de fourberies, d'inventions do ce misérable Bézuchet ! 11 a abusé de ma candeur et de la vôtre, mon pauvre duc! Il paraît que des actionnaires méfians ont écrit au préfet d'Alger. li a fait, dit -ou, estimer la plantation par des exports ; elle ne peut rapporter par an que pour quatre ou cinq mille frans de tabac... exécrable I

— Est-il possible! — balbutie monsieur de S -nancourt en pâlissant ; — mais , monsieur, c'est herrible ce que vous m'apprenez là l

— C'est abominable 1 et je ne sais comment- s'est sitôt découvert le pot aux roses! Mais l'homme de tantôt, qui déjà, sur la voie de celte triste découverte, s'est présenté comme fondé de pouvoirs de la majorité des actionnaires, doit être un nommé Loubin. La totaUté des actions, moins les vôtres, mon pauvre duc, car je lui ai vendu dernièrement les miennes, sont entre ses mains; il les a rachetées de tous côtés, croyant l'affaire excellente. Jugez do sa fureur lorsqu'il ne pourra plus douter qu'il est enfoncé!... Je le connais,c'est un homme intraitable;il est capable de déposer contre vous et contre moi une plain'o en cxfoquciie!

— Une plainte en escroquerie contre moi I — s'écrie monsieur de Sénancourt avec épouvante; et chancelant, il tombe anéanti dans son fauteuil.

M. Coquard contemple sa dupe avec une joie sardonique, et se dit :

— Oui, mon beau, duc, tu iras en police correctionnelle, à moins, comme je l'espère bien, qu'afin d'étouffer le scandale, tu ne t'exécutes; sinon, tu viendras avec moi sur les bancs de la sixième chambre, ni plus ni moins qu'un escroc, monsieur le duel Peu m'importe à moil je peux bien, au pis aller, risquer cet inconvénient, aQn d'empocher pour ma part une centaine de mille francs sur les dommagesintérêts que tu seras condamné à payer aux actionnaires représentés par Loubin, si tu refuses de financer afin d'arrêter ses poursuites I

L'indignation, la colère, succèdent bientôt à l'accablement de monsieur de Sénancourt, et, hors de lui, il s'élance sur monsieur Coquard, le saisit au collet en s'écriant :

— Misérable!

— Monsieur, vous m'insultez î — répond monsieur Coquard, tâchant d'échapper à l'étreinte de monsieur de Sénancourt, qui, redevenu maître de lui-même, repousse ce fripon d'un geste de dédain et reprend accablé :

— C'est vous qui m'avez engagé dans cette indigne affaire!

— Est-ce que je ne suis pas aussi compromis que vous? En ma qualité de gérant, je suis, comme vous, menacé de poursuites correctionnelles... C'est du propre!

—• Mais c'est affreux! — s'écrie monsieur de Sénancourt

avec une explosion de douleur déchirante.— Vous a /ez abusé de ma crédulité, de mon inexpérience des affaires et de ma confiance en vous 1 Je suis un honnête homme 1 vous le savez bien, monsieur I J'ai pu céder à l'appât des énormes bénéfices que vous me faisiez entrevoir, mais ces bénéfices, je les croyais légitimes. Je croyais cette entreprise honorable, puisque je l'ai couverte de mon nom. Je prouverai ma bonne foi. L'on ne condamne pas un homme sans l'entendre, et les juges... les juges... — murmure monsieur de Sénancourt, écrasé de honte. — Moi, moi, paraître devant un tribunal comme un escroc!... Oh 1 ma mère, mes enfans! — ajoute le duc, ne pouvant contenir ses larmes. — Maudit soit le jour où la soif du gain m'a jeté dans l'industrie l

— Ce crétin de duc perd la tête, — se dit monsieur Coquard, contemplant sa dupe abîmée dans sa douleur; — il n'entend rien aux affaires; il sera mangé tout crul Nous aurons chacun notre morceau. En avant les grands moyensi— Et il reprend tout haut en se frappant le front :

— Mon cher duc, une idée me vient, une idée qui peut vous sauver, vous et moi, d'une accusation ou d'une condamnation pour escroquerie I

— Que ditos-vous? •— s'écrie monsieur de Sénancourt, tressaillant d'espoir. — Parlez 1 parlez I

— Oui, c'est coîa,— reprend monsieur Coquard, après un moment de réflexion. —Moucher duc, nous sommes sauvés!

— Sauvés!... Comment?

— Le moyen est infaillible; mais il faut vous exécuter.

— M'oxécuter?

LA GRANDE DAMl^. 75

— Désintéresser les actionnaires représentés par cet odieux Loubin, et l'affaire est étouffée !

— De quelle façon les désintéresser?

— Rien de plus simple : les actions ont été émises au capital de cinq cents francs; un premier versement de deux cents francs a été effectué, soit trois cent mille francs, chiffre rond pour les actions émises, sans compter les vôtres. Remboursez avant demain cette somme à ce happe-chair de Loubin : il ne déposera pas de plaintes contre nous I

— Mais cette somme est considérable; je ne la possède pas, et dans ce temps de crise commerciale il m'est impossible, quelle que soit ma fortune, de trouver à emprunter en vingt-quatre heures cent raille écus 1 Je n'ai plus de propriétés ! Tous mes capitaux, sauf quarante mille francs déposés chez mon banquier, tous mes capitaux sont engagés dans l'industrie. J'ai vendu mes derniers coupons de chemins de fer afin de placer leur produit dans l'usine de monsieur Louis Morel. Je no peux lui redemander mes fonds du jour au lendemain, et ils représentent à peine la moitié de la somme qu'il me faut. D'ailleurs, de cette somme, pourquoi ferais-je le sacrifice î Allons donc 1 je ne serai pas dupe à ce point I J'ai ma conscience pour moi 1 Est-ce que j'ai trempé en rien dans ces coquineries ? Est-ce que je n'ai pas cru sincèrement à la réalité, à la loyauté de l'entreprise ? Est-ce que je n'y ai pas placé moi-même des fonds? J'ai été indignement abusé... soit 1 j'ai agi légèrement, inconsidérément peut-être, en ne m'assurant pas par moi-môme de l'exactitude des bases de l'opération, soit encore / mais l'on ne condamne pas un honnête homme comme un escroc, parce que sa reUgion a été surprise,

76 LE lilABLE MÉDECIiN,

parce que son inaptitude aux affaires lui a fait commettre une légèreté. Non, non, je prouverai au tribunal que... —Vous prouverez au tribunal tout ce que vous voudrez, ou tout ce que vous pourrez, mon cher duc, —reprend monsieur Coquard avec un sourire sardonique, —mais il vous faudra d'abord comparaître à la correctionnelle, sur le banc des filous, entre deux gendarmes, et tout Paris saura que monsieur le duc do Sénancourt est, sinon convaincu, du moins véhémentement soupçonné d'escroquerie, et fussiez-tous acquitté, mon pauvre duc...

— Malheur à moi! — s'écrie monsieur de Sénancourt en frissonnant, —malheur à moi 1 cet homme dit vrai : mômi acquitté, mon nom reste à jamais entaché.

L'entretien du duc et de son associé est interrompu pal le valet de chambre. Celui-ci, s'adressant à son maître,

— Un monsieur qui a rendez-vous à cinq heures avec monsieur le duc demande à lui parler tout do suite.

— C'est l'actionnaire de tantôt,— se dit monsieur de Sénancourt accablé,— que lui répondre?

— Faites entrer ce monsieur, — répond vivement monsieur Coquard au valet de chambre.

Celui-ci sort, et bientôt paraît monsieur Loubin. Il jette un regard d'intelligence à son complice, puis, feignant la colère :

— Ah 1 je vous trouve donc aussi , monsieur Coquard I Drôle que vous êtes ! escroc t

- Monsieur,— reprend avec dignité monsieur Coquard, — retirez cette expression , qui peut s'interpréter d'une façon désobligeante pour moi, et...

—Double (riponl osez-vous seulement me regarder en face?

—s'écrie M. Loubin; puis, s'adressant au duc :— Monsieur, tantôt je n'avais que des doutes sur la fourberie dont nous craignions d'être victimes ; malheureusement, au doute a succédé la certitude. Depuis ma dornièro visite, j'ai eu connaissance de ces documens olficiels, je vous en apporte un double, certifié conforme, afin que vous les examiniez. Les voici — ajoute-t-il en déposant sur la table une liasse de papiers.— Ces documens prouvent d'une manière flagrante que la société dont vous êtes le président et M. Coquard le gérant n'est qu'une immense volerie l Qu'avea-vous à répondre t

— J'ai la tête perdue ! -— s'écrie le duc de Sénancourt presque égaré. — Laissez-moi ! retirez-vous !

— Comment I monsieur, voilà tout ce que vous avez à me répondre ?

— Vous êtes donc sans pitié ? — reprend monsieur de Sénancourt douloureusement.— Je vous dis que je n'ai pas la tête à moi I

— Monsieur le duc de Sénancourt, — reprend gravement monsieur Loubin, — si demain matin, à dix heures, vous ne m'apportez pas la somme de trois cent mille francs montant de mes versemens et de ceux des actionnaires que je représente, à midi notre plainte en escroquerie est déposée au parquet 1 — Et après avoir jeté une carte sur la table où monsieur 'de Sénancourt est accoudé le front dans ses mains, il ojoute : — Voici mon adresse.

Monsieur Loubin s'éloigne, fait signe à monsieur Coquard de le suivre, et sortant avec lui du salon sur in pointe du pied, dit à son complice :

— Paiera-t-il ?

•^ Parbleu I

Monsieur de Sénancourt, resté seul après le départ des deux fripons, pousse un sanglot déchirant et s'écrie ; — Déshonoré II

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