LA GRANDE DAME
de la duchesse cèdent à la surprise causée par ce tapage, si choquant pour la grande dame, habituée à voir régner autour d'elle l'ordre, le calme et une respectueuse déférence. Son fils fait vivement quelques pas vers M. Loubin, et s'adres?ant au valet de chambre :
— Quel est ce bruit?
— Ce monsieur a voulu entrer malgré moi,— répond le domestique ; — pourtant je lui ai dit que monsieur le duc n'était pas visible.
— Monsieur, — reprend avec hauteur monsieur de Sénancourt, faisant un pas vers mon sieur Loubin,— il est inconcevable que vous vous permettiez de forcer ainsi ma porte! Qui êtes-vous? Que voulez-vous?
— Qui je suis?— répond le nouveau venu avec un courroux croissant, — je suis Loubin ! et pour mon malheur, actionnaire de vos fichus tabacs de Constantinel Ce que je veux?.,. Mon argent!
— Votre argent? — reprend monsieur de Sénancourt très surpris.— Qu'est-ce à dire, monsieur?
— Comment l qu'est-ce à dire ? — s'écrie monsieur Loubin.— Ah çà ! parce que vous et votre monsieur Coquard vous m'avefc tout l'air de deux Robert Macaire, vous me prenez peut-être pour un Gogo?...
— Monsieur, — dit vivement le duc de Sénancourt désolé de voir sa mère témoin de ce nouvel incident, — oubliez-vous devant qui vous parlez ?
— Ne croyez pas m'imposer avec votre titre, monsieur ! —réplique monsieur Loubin; — tout duc que vous soyez, vous êtes responsable des faits et gestes de la société dont vous êtes le président. Je suis un honnête père de famille;
moi; ce titre en ^aui bien un autre? entendez-vous ;ela, monsieur le duc ?
— Monsieur !
— Plein de confiance dans votre honorabilité, j'ai placé dans vos tabacs mes économies, fruits de mon travail, qui devaient être la dot de mes enfans. Et voilà que le bruit se répand que cette affaire, où je me suis engagé sur la foi de votre nom, pourrait bien n'être qu'une indigne friponnerie, et qu'en ce cas nous serions volés.
La duchesse douairière a écouté cet entretien avac une stupeur douloureuse. Aux derniers mots de l'actionnaire, qui accuse monsieur de Sénancourt de complicité dans une indigne friponnerie, la grande dame frémit, porte ses deux mains à son visage, puis, pâle et nresaue éperdue, elle se dirige rapidement vers la porte.
— Ma mère î — s'écrie avec angoisse monsieur de Sénancourt, en allant vers la duchesse,— de grâce! écoutezmoi ! ne croyez pas...
La duchesse douairière se retourne indignée , menaçante; d'un geste écrasant elle défend à son fils de la suivre. Et monsieur de Sénancourt, profondément affligé, demeure seul avec factionnaire des tabacs de Constantine.
Monsieur Leubitt* après avoir silencieusement et attentivement observé la duchesse douairière et son fils , sourit; la feinte indignation dont son visage était animé fait place à une exoresrfon de sournoise astuce, et il se dil
— Monsieur Ernest est adoré de ses matelots. 11 a fait preuve, dit- on, dans plusieurs circonstances, d'un courage et d'une bonté héroïques. Une fois, entre autres, un pauvre petit mousse tombe à la mer par un très mauvais temps ; ton cousin, malgré un péril mortel, se jette dans les flots et parvient à sauver l'enfant.
— Vaillant et généreux cœurî — pensait madame Vfcrneuil; — il n'a pas changé,
— Une autre lois, son vaisseau a été attaqué par de» pirates sur les côtes du Japon. Le lieutenant nous disait que monsieur Ernest, dans ce combat acharné, avait montré un sang-froid, une intrépidité incroyables. Sans lui, sans l'élan qu'il inspirait à ses marins par son exemple, l'équipage était massacré. Ton cousin, lors de cette attaque meurtrière, a reçu deux graves blessures.
— Mon Dieu !— s'écrie Adèle,— et les suites de ces blessuros ont-elles été funestes à sa santé î
— Non, pas que je sache,— répond Florence,— car lorsque nous avons voulu, Frantz et moi, amener l'entretien sur ce combat, monsieur Ernest, avec une modestie pleine de bon goût, a détourné la conversation. J'oubliais de te dire qu'il a continué de se livrer à la peinture, pendant les longues heures de ses traversées. Nous avons visité sa chambre à bord : c'est un véritable musée. On trouve là des vues de tous les pays qu'il a parcourus, et des scènes de mœurs peintes avec un talent admirable.
— Rien, en effet, ne doit être plus curieux, plus attachant que ces tableaux. Combien j'approuve mon cousin d'avoir cultivé un art pour lequel il se sentait tant de vocation I
— Sa vocation ne Ta pas trompé. Frantz, très connaisseur en tableaux, me disait que ton cousin était un artiste de premier ordre. A ce sujet, j'ai fait une remarque singulière. Il a, près de sa ehambre, une petite pièce servant de bibliothèque ; là était suspendu à la boiserie un cadre fermé par deux battans, placé en regard du portrait de la mère de monsieur Ernest. Je lui ai demandé ce que contenait ce cadre mystérieux, il a rougi, souri tristement et éludé de me répondre. Hé bien, moi, chérie, je gagerais que ce cadre renferme ton portrait, oeint de souvenir, et je...
— Ma chère Florence, je t'ai écoutée avec plaisir tant que ton récit s'est borné à des détails intéressans sur la carrière de M. Ernest Beaumont. Quant à cette supposition, fort peu fondée selon moi, que le cadre dont tu parles renferme mon portrait, je ne saurais l'admettre; je te prie de ne pas insister sur un pareil sujet.
— Mon Dieu ! es-tu farouche ! Quoi ! l'amour de ce pauvre monsieur Ernest ne te..,
— . Assez, de grâce, assez ! — reprend sévèrement Adèle Verneuil. — J'ai une trop haute opinion de M. Ernest Beaumont pour ne pas être certaine qu'il ne s'est jamais permis de dire un mot touchant le sentiment que tu t'obstines à lui prêter avec une inconcevable légèreté.
— Oh ! sans doute, en apparence, ri s'informait de toi au nom de l'intérêt qu'autorisaient vos relations de patenté et d'ancienne amitié; il ne parlait de toi qu'avec une extrême réserve; mais malgré lui, souvent, en prononçant ton nom, son regard se mou liait de larmes.
— Tu me parais complètement oublier, ma chère Florence, un fait fort important.
— Lequei donc?
— C'est que je ne m'appelle plus mademoiselle Adèle Régnier, mais madame Verneuil.
— Où est le mal de te dire que.e.
— Il est des nuances que tu peux ae pas saisir ou ne plus saisir ,ma chère Florence,; cela m'afflige; ainsi donc, qu'il ne soit plus question entre nous de M. Ernest Beaumont.
—Ton observation est j uste, très juste,— reprend madame Hermann avec sa sincérité habituelle, ensuite de quelques momens de réflexion; —je suis une écervelée. Ne dirait-on pas que je viens te faire une déclaration de la part de ton pauvre cousin? Une telle pensée de ma part serait si blessante pour toi, pour lui , et j'ajouterai si honteuse pour moi, que tu croiras, je l'espère, qu'elle ne m'est pas venue à l'esprit. Adèle,— ajoute la jeune femme d'un accent pénétré,— j'ai été légère, inconsidérée dans mes paroles, mais je cédais uniquement au plaisir de t'apprendre que l'absence, loin d'affaiblir l'affection de ton cousin pour toi, semblait l'avoir encore augmentée. Tel est mon crime, pardonne-le-moi.
" — De grand cœur, — répond madame Verneuil. Et elle ajoute avec embarras en regardant la pendule : — Voici bientôt trois heures; j'attends mon médecin. Je te prie de m'excuser; ma fille, quoique son état se soit amélioré, est toujours souffrante.
— Chère Adèle, est-ce qu'entre amies l'on ne doit pas agir sans cérémonie? Adieu!... Quand pourrai-je tereyoir? Ton accueil m'a touchée profondément. Tu es plus
généreuse que ma famille.— Et une larme vint aux yeux de madame Hermann. — Oui, un pareil accueil de la part d'une femme aussi honorable que toi me relève, m'encourage. Tu as entendu ma confession sincère, oh ! bien sincère! Tu as dû le reconnaître, si j'ai commis des fautes impardonnables, les circonstances, la funeste faiblesse de mon caractère m'ont entraînée. Jeté l'avoue, sachant combien ton caractère est ferme, ton amitié sûre, j'ai beaucoup compté sur tes bons conseils, sur ton appui, sur ta salutaire influence. Mon Dieu ! en mal ou en bien, je ne suis guère que ce que l'on fait de moi. Accorde-moi seulement quelques heures de temps à autre, je ne serai pas importune ; tu me rendras bien heureuse et tu feras une bonne action ; vrai, Adèle, vrai !
Madame Hermann prononce ces derniers mots avec tant de modestie et une si confiante expansion, que son amie sent à son tour ses yeux se mouiller de larmes.
— Pauvre femme! elle m'attendrit, et pourtant, non, non, c'est impossible ! — pense madame Verneuil ; et elle reprend tout haut :
— Ma chère Florence, j'ai de nombreux devoirs h remplir. La santé de ma fille va exiger de moi des soins incessans; je m'occupe seule de son éducation. Il me serait donc, à mon grand regret, difficile de te fixer l'époque h laquelle nous pourrons nous revoir.
— Adèle, c'est une défaite,— répond madame Hermann,' douloureusement affectée, et ne pouvant retenir ses pleurs; — je suis indigne d'être reçue chez toi...
— Écoute-moi, — dit madame Verneuil serrant affectueusement entre les siennes les mains de Florence. — Si
j'étais veuve et sans enfans je te recevrais avee^plaisir ; je regarderais comme un devoir de répondre à ta confiance; elle nous honore toutes deux. Oui, je le pense comme toi, la luneste faiblesse de ton caractère, les circonstances, et surtout l'irréparable sévérité de ton mari qui pouvait te sauver, te réhabiliter par l'indulgence, t'ont fait dévier du droit chemin. Tu peux encore y rentrer, malgré de graves égaremens. Je te plains cent fois plus que je ne te blâmeé Seulement laisse-moi te rappeler un fait dont je suis navrée : ton procès en séparation a été suivi d'une condamnation, Florence, ma pauvre Florence, songes-y, j'ai une fille de douze ans; ta présence chez moi serait-elle convenable ?
— Tu as raison,— reprend madame Hermann frappée de l'observation de son amie.— Adieu, Adèle, excuse-moi. J'avais oublié (j'oublie tant de choses 1) l'une des plus pénibles conséquences de ma position ! Elle a creusé un abîme entre moi et les femmes qui pouvaient me tendre une main secourable, me réconforter, me guider, car en venant ici, j'espérais...
Mais ses yeux se noyant encore de larmes, Florence s'interrompt et ajoute d'une voix altérée :
— Adieu, Adèle, tu ne me verras plus. Pardonne-moi l'indiscrétion de ma demande.
— Ton chagrin me navre, ma pauvre Florence. Ah ! je te le jure, seuls, mes devoirs de mère, d'épouse, me...
— Et tu t'excuses encore! — dit madame Hermann en embrassant son amie avec effusion.— Franchement, est-ce que tu peux recevoir chez toi, devant ta fille, devant toa mari, une femme condamnée à six mois de prison pour
adultère? — Et haussant les épaules : — Tiens, je ne sais
pas seulement où j'avais ia tête, j'étais folle...
La porte du salon s'ouvre. Le docteur Max entre et s'avance lentement. A sa vue, madame Hermann rabaisse son voile, afin de cacher la trace de ses larmes, et dit à son amie en lui tendant la main:
—Adieu, ma chère Adèle, adieu.
— Adieu!-— répond tristement madame Verneuil, — adieu,ma chère Florence I
Madame Hermann se dirige vers la porte. Le docteur Max s'incline devant elle. Elle lui répond par une révérence et sort. A ce moment, l'on entend la voix d'Emma dans la chambre voisine et appelant sa mère.
—Mon ami,— dit vivement Adèle,— ma fille est éveillée.
—Le moment est opportun, proûions-en, — répond le docteur j — venez, venez.
Madame Verneuil et le docteur Max entrent dans la chambre voisine, où Emma est couchée. Une extrême pâleur et un profond abattement ont succédé, chez cette enfant, au coloris et à l'animation de la fièvre.
— Grâce à Dieu, chère ange, tu as longtemps reposé, — dit Adèle en embrassant sa fille et s'asseyant près du lit;— ton agitation semble calmée. ♦Comment te trouves-tu maintenant?
— Mieux, maman, —répond Emma d'une voix affaiblie jat l'esprit encore appesanti. — Quelle heure est-il donc?
ADELE VERNEUIL. 63
— Il est bientôt quatre heures, — dit le docteur Max; et s'adressant à madame Verneuil, il ajoute à demi-voix, mais assez haut pour être entendu par l'enfant : — Elle demande l'heure. Voici, depuis l'accès de cette nuit, les premières paroles raisonnables que prononce votre fille, ma chère Adèle.
Cette observation du médecin frappe et surprend Emma; elle cherche h rassembler ses souvenirs, regarde autour d'elle, et reprend :
— Où suis-je donc? Ah ! je suis couchée dans le lit d^ maman,— Et après quelques instans de réflexion, l'enfant doute : —Il rne semble me rappeler que ce matin...
— Chère ange,— dit madame Verneuil, — nous t'avons, ton père et moi, transportée ici cette nuit, lorsque tu as été atteinte d'un accès de fièvre chaude.
— Mon père ?— répète Emma stupéfaite,— cette nuit?..;
— Oui, vers les deux heures du matin. Charlotte, effrayée, est venue m'apprendre que tu t'étais levée, en parlant à haute voix. Pauvre enfant, tu avais le transport au cerveau...
- Charlotte... cette nuit? — répète de nouveau Emma de plus en plus surprise. — Tu dis, maman...
— Je dis, chère ange, que cette nuit tu avais le transport au cerveau; tu ne reconnaissais personne. Tu prenais Charlotte pour moi; ta disais qu'elle était la femme de ton père, qu'il voulait me voir morte... que sais-je!... Ton délire était effrayant.
Emma se redresse sur son séant, interroge sa mémoire, encore troublée par la somnolence dont a été suivi son délire, et attache sur sa mère ses grands yeux ébahis,
Le docteur Max fait un signe d'intelligence à Adèle et reprend :
— Combien vous nous avez inquiétés, chère Emma! L'on est venu en hâfce me chercher; le jour commençait de poindre. Lorsque je suis arrivé ici, votre délire était à son comble. Tantôt vous vous croyiez enlevée au ciel parmi les anges, tantôt entraînée, ainsi que moi, chez le grand diable d'enfer, en raison de ma prétendue intimité avec ce ténébreux personnage ; tantôt vous croyiez voir votre père dans la chambre de votre bonne ; tantôt vous vous mettiez à rire comme une folle, croyant assister à une représentation de Polichinelle au théâtre de Guignol; et puis, tout à coup, vous fondiez en larmes; vous sembliezpar intervalles nous reconnaître, votre maman et moi; vou3 nous racontiez alors je ne sais quelle vision bizarre qui paraissait dominer les autres, et, selon cette vision, votre père aurait désiré la mort de votre mère*., lui, lui qui, ainsi que nous, vous prodiguait les soins les plus tendres depuis que votre accès de fièvre chaude s'était déclaré!
— i Enfin, mon ange, ton délire s'est calmé, grâce à une saignée que notre vieil ami t'a faite.
— Une saignée?— reprend Emma de plas en plus abasourdie; — quelle saignée?
— Pauvre enfant! Voilà seulement que tu reviens à toi; tu avais depuis cette nuit perdu conscience de toi-même, à ce point que tu ne t'es pas seulement aperçue que notre bon docteur t'avait saignée. Regarde ton bras.
— C'est vrai, — reprend Emma en jetant les yeux sur son bras, à demi enveloppé d'une bandelette,— c'est vrai.
ADELE YERNEUÏL. 65
L'enfant interroge de nouveau ses souvenirs, pouvant à peine, à travers le trouble de son esprit, démêler ce qu'ils ont de réel ou de faux. Elle hésite encore à regarder comme une illusion ce qui s'est passé dans la journée. Cependant, le fait dont elle a été témoin se retraçant à sa mémoire avec évidence, elle reprend :
— Mais, maman, au point du jour, lorsque je me suis levée pour aller éveiller Charlotte, je...
— Mon enfant,— dit le docteur Max,— ce matin, au point du jour, vous étiez, non pas dans votre chambre , mais couchée ici, dans le lit de votre mère, depuis plus de deux heures.
— Mais non, — répond Emma, faisant un effort de réminiscence, — mais non! Ce matin, j'étais dans ma chambre, je me le rappelle bien; plus tard, maman est venue; il faisait grand jour; je pleurais; elle m'a amenée dans le salon, m'a couchée sur le canapé; oui, je me le rappelle,
— Dis-moi, mon enfant, te rappelais-tu avoir été saignée?
— Non, maman.
— Cependant, tout à l'heure, en présence de votre mère, je vous ai saignée, petite Emma ; voyez encore votre bras.
— C'est vrai, —reprend l'enfant, — c'est vrai. Je rêvais donc?
— Certes. Aussi vous ne pouvez vous fier en rien à ce que vous appelez vos souvenirs. Votre mère vous le dira comme moi, ce sont de fiévreuses rêveries : elles vous trompent.
— Il serait possible! — murmure Emma dans sa crédu-
11 té naïve; — j'aurais rêvé tout cela? Et pourtant il me semble... oui, il me semble, — ajoute-t-elle en réfléchissant..—mais je ne croyais pas avoir été saignée, et je l'ai été! L'enfant garde pendant un moment le silence et reprend vec un élan de confiance ingénue %
— C'est vrai, maman, ce que tu dis là ?
— Ouï, mon enfant,
— Bien vrai?
— Bien vrai.
— Au fait, mère9 pourquoi me tromperais-tu ï
— Je te le demande : pourquoi te troaiperais-je?
— C'est juste. Ainsi, tu me jures que j'ai rêvé ?
— Oui, chère ange !
— Tu me le jures, aussi vrai que tu m'aimes?
— Aussi vrai que je t'aime? Me croiras- tu maintenant?
— Oh ! maman , comment ne pas te croire ! — - s'écrie Emma en tendant ses bras à madame Verneuil. —Quel bonheur ! c'était un rêve ! Papa ne me fera plus peur ! je pourrai l'aimer autant que je l'aimais 1
— Chère enfant I — dit Adèle embrassant sa fille avec effusion, — si tu savais quelle joie me causent tes paroles
Joséphine entre en ce moment, et s'adressant à sa maîtresse :
—Monsieur vient de rentrer; il attend madame dans son cabinet.
— Parlez plus bas,— reprend le docteur Max à demi-voix en emmenant Joséphine loin du lit, près d'une fenêtre, o l'entretien suivant continue à demi-voix :
— Est-ce vous, Joséphine, qui avez ouvert la porte à votre maître?
— Non, monsieur; c'est Charlotte,
— A-t-elle causé longtemps avec M. Verneuil?
—Non, pas longtemps, monsieur le docteur, car je suis sortie de îa cuisine presque aussitôt que monsieur a eu son*. né. Alors Charlotte est rentrée dans la salle à manger.
— Votre maître est-il instruit de l'indisposition de sa fille?
—Je selecîois pas ;sans cela monsieur serait sans doute venu tout de suite ici, tandis qu'il est au contraire allé dans son cabinet en me disant : a Priez madame de venir me parler. »
— Ma chère Adèle,— reprend le docteur Max élevant la voix, — un mot, je vous prie. — Et se tournant vers Joséphine : — Allez près d'Emma.
Adèle, revenant près du docteur, la figure rayonnante lui dit tout bas s
— Emma nous croit, mon ami; elle nous croit ! L'avez vous entendue : « Je pourrai aimer mon père autant que » je l'aimais x> ? Adorable enfant ! Nous sommes sauvés I
— Je l'espère, — répond aussi à demi-voix le docteur Max. — Votre mari vient de rentrer. Charlotte lui a ouvert la porte : ils ont pu échanger quelques mots ; elle lui aura sans doute appris que vous l'avez chassée. M. Verneuil vous attend dans son cabinet.
— Ne craignez rien, mon ami, je n'oublierai pas vos conseils ; je serai calme. Cela me sera facile, je suis si heureuse !
— Ainsi, pas un mot à votre mari qui puisse lui faira soupçonner que vous savez,.. — Mais, tressaillant, le docteur ajoute : — Ah ! mon Dieu! j'y songe...
— Qu'avez-vous?
— Nous avons persuadé Emma que son père Pavait veillée celte nuit. Il va sans doute venir la voir ; elle le remerciera de ses tendres soins ; la surprise qu'il témoignera peut réveiller les doutes de votre fille, l'éclairer sur la vérité
— Ah ! vous m'effrayez !
— EnQn, quelle cause donner à l'indisposition d'Emma, lorsque votre mari vous demandera...
— Il est un Dieu pour les mères! —s'écrie madame Verneuil après un moment de réflexion, et radieuse elle reprend : —Rassurez-vous : mon mari affirmera lui-même à Emma que cette nuit il l'a veillée ! Une pareille affirmation ne dissiperait-elle pas les derniers doutes de ma fille, si elle pouvait en conserver ?
— Mais comment espérez-vous...
— Oh ! c'est plus qu'un espoir , c'est une certitude. Je cours rejoindre monsieur Verneuil, et tout à l'heure, — ajoute-t-elle en souriant avec bonheur, —vous reconnaîtrez que je n'étais pas une présomptueuse.
— Il m'est impossible de vous attendre : une consultaton me réclame impérieusement. Je reviendrai ce soir.
— Et vous nous trouverez, mon mari et moi, près dé ma fille, et elle plus tendre pour lui que par le passé.
— Je vous crois. Dieu doit protéger les bonnes mères; A ce soir, chère Adèle.
Madame Verneuil, après le départ du ûôcteur, se rapproche du lit do sa fille.
— Je te quitte pour un monW*it, chère ange; Joséphine restera près de toi jusqu'à mon retour.
ADÈLE VERNETÏÏL. 89
— Oh! mère, maintenant que je sais que j'ai rêvé, il me semble que je suis guérie.
— Tout à l'heure je vais revenir avec ton père; mais surtout pas un mot, entends-tu? pas un mot de tes vilains rêves à son sujet, car tu l'affligerais cruellement !
— Je le crois bien ! pauvre père !
— Ainsi, tu me promets de ne pas lui parler de cette triste vision qui t'a' causé un si vif chagrin?
—Oh ! sois tranquille, maman : je me les reproche assez, mes mauvais rêves I Mon seul désir est de l'embrasser, ce bon père. Amène-le-moi rite.
— Lui et moi, dans quelques instans, nous serons près de toi, mon ange, — répond madame Verneuil. Et elle s'empresse d'aller rejoindre son mari*
Monsieur VerneuU attendait sa femme dans son cabinet, où il se promenait pensif.
Cet homme était âgé d'environ quarante-deux ans, légèrement obèse, blafard et bouffi ; ses rares cheveux d'un blond fade commençaient à grisonner; maisdepuisqu'il adoraitsa servante, il dissimulait coquettement la nudité de son crâne sous les mèches frisées d'un faux toupet artistement ajusté. Sa physionomie, habituellement grave, rogue, froide et empreinte d'une affectation de pieuse austérité, trahissait en ce moment une irritation contenue et une vive anxiété. Instruit par Charlotte de son renvoi, il ignorait si ses honteuses relations avec elle étaient connues de madame Verneuil.
Assez peu attrayant, dévoré de l'ambition d'atteindre au plus hautrang dans sen administration^ incapable de vaincre son excessive timidité auprès des femmes, M. Verneuil devait à ces circonstances, beaucoup plus qu'à la termeté de son sens moral une régularité de mœurs démentie environ dix ans après son mariage. Jamais il n'avait été amoureux d'Adèle. Cette nature frêle, élégante, délicate, impressionnable comme la sensitive, et comme elle se repliant sur soi-même au plus léger froissement, ne pouvait révéler qu'à un cœur digne du sien les trésors de tendresse, d'amour passionné, enfouis dans son âme, et dont elle avait à peine conscience. Son mari, longtemps convenable à son égard, mais ne ressentant pas d'amour pour elle, entrevoyait parfois, à travers les rêves inexpérimentés de son dérèglement d'esprit, un idéal que Charlotte devait réaliser un jour. Cette grande belle fille , déjà corrompue lorsqu'elle entra au service de madame Verneuil, ne manquait pas de pénétration. Elle découvrit bientôt le secret penchant de son maître, et devina qu'une timidité insurmontable, jointe à la crainte d'un dédain humiliant, empêchait seule monsieur Verneuil de faire l'aveu de sa flamme. Nous disons à dessein sa flamme; jamais flamme plus ardente, plus impure, n'embrasa l'âme d'un hypocrite encore neuf au désordre.
Lorsque ces passions désordonnées se déclarent pour la première fois chez un homme arrivé à la maturité do l'âge, leur violence, leur ténacité sont incroyables ; leur empire devient d'autant plus irrésistible, que ceux-là qui le subissent ont vécu jusqu'alors dans une placidité relative.
Charlotte,en femme adrôite,servie d'ailleurs par la perver-
site de son instinct, pressentant cette passion frénétique et l'invincible timidité de son maître, lui énaré^a ce qu'il redoutait avant tout : rembarras d'un aveu ; la reconnaissance de monsieur Verneuil fut profonde, et devait être inaltérable. Enfin, il possédait son idéal ; cet idéal dépassait même les rêves les plus hardis de cet écolier de quarante ans.
Ah! ces détails sont désolans, nous le savons; cependant ils sont indispensables à la fidèle reproduction du caractère que nous peignons; ces détails sont vrais, ainsi que le prouvent des milliers de faits analogues. Ce commerce adultère entre la servante et le maître de la maison, ces ignobles souillures du loyer domestique, cyniquement étalées presque sous les yeux innocens des enfans, souvent, hélas ! découvertes et forcément subies par la mère de famille, digne de respect, d'affection, sont des actes trop fréquens, trop infâmes, pour que leur flétrissure ne satisfasse pas les cœurs honnêtes. Or, raconter ces actes, c'est les flétrir ; les flétrir, c'est le devoir du moraliste.
La passion de monsieur Verneuil pour Charlotte se développa de jour en jour plus intense. Adèle, absorbée par l'éducation de sa fille, ayant une foi profonde, aveugle, dans l'honorabilité de son mari, de qui les dehors faussement rigides allaient progressant, ainsi que sa dépravation cachée; Adèle, nous l'avons dit, croyant au bien par instinct, par besoin, par similitude, ne pouvait soupçonner les désordres de monsieur Verneuil. L'influence de Charlotte sur lui devint toute-puissante. Il prit sa femme en secrète aversion, se refroidit pour ses deux enfans
jusqu'alors vivement affectionnés de lui. II prodigua l'argent, les cadeaux à sa servante, Cependant elle échoua toujours contre l'inébranlable refus de son maître lorsqu'elle lui témoignait le désir d'être par lui mise en chambre, hors du domicile conjugal. Ce Tartuffe moderne faisait avec tapage ses pâques à Notre-Dame, affectait des mœurs austères, se montrait l'un des plus enragés défenseurs de la morale, de la famille, etc., etc. Or, il trouvait chanceux et dangereux, à l'endroit de son hypocrisie, d'entretenir une maîtresse. Tout se sait à Paris, et l'on n'imagine point de quels sacrifices devient capable un hypocrite afin de conserver son masque. Enfin la commodité de ce commerce adultère était l'un de ses principaux avantages aux yeux de monsieur Verneuil. Il fut donc inflexible en ce qui touchait la mise en chambre de Charlotte.
Cette fille, malgré son âpre désir de sortir de sa condition, d'être servie au lieu de servir, se résigna. Très rusée et très avide, elle savait ne pouvoir retrouver ailleurs des libéralités égales à celles de monsieur Verneuil ; elle le connaissait assez pour être assurée qu'il aimerait mieux, quoi qu'il lui en coûtât, renoncer à elle que de l'établir hors de chez lui. Charlotte se vengea du refus de son maître en devenant insolente jusqu'à la témérité envers madame Verneuil, qu'elle exécrait en vertu de cette pensée, d'une effroyable simplicité, que, «si madame Verneuil mourait, » elle, Charlotte, deviendrait la véritable maîtresse de la y> maison », selon les promesses réitérées, moitié plaisamment, moitié sérieusement par monsieur Verneuil, dans l'espoir d'enehaîner à lui plus étroitement encore cette
créature par une lointaine et vague espérance non point irréalisable. Madame Verneuil était si frôle et d'une santé si délicate!
Monsieur Verneuil attend donc sa femme dans son cabinet où il se promène lentement, les mains croisées derrière son dos. Il est possédé de l'une de ces colères sourdes et froides, plus redoutables que l'emportement. Sa figure blondasse, blafarde et bouffie, semble calme. Le seul signe visible de la violence des ressentimens intérieurs de cet homme est une légère injection de l'orbe de l'œil, et parfois une contraction involontaire des mâchoires.
Adèle entre chez son mari avec une assurance tranquille; ses traits rayonnent de bonheur : elle est parvenue à écarter de l'esprit de sa fille jusqu'à l'ombre du soupçon de l'indignité paternelle.
Monsieur Verneuil, à l'aspect de sa femme, se contient, prend un masque doucereux et dit :
— Ma chère amie... je...
— Excusez-moi de vous interrompra, — reprend Adèle, — mais je dois d'abord vous apprendre quelque chose de triste et d'heureux à la fois.
— De quoi s'agit-il?
— Emma a été très gravement indisposée; je me hâte d'ajouter que, grâce aux excellons soins de notre ami le docteur Max, cette chère enfant est maintenant hors de daDger.
— Que Dieu soit béni î — répond monsieur Verneuil avec componction; — sa miséricorde a daigné m'épargner une cruelle épreuve ! Ma fille est sans doute couchée, — ajoutet-il en faisant un pas vers la porte; — je vais aller voir cette pauvre enfant.
— Je conçois votre impatience ; veuillez la modérer pendant un instant, -~ ajoute Adèle en souriant, — ii s'agit d'un complot.
— Un complot?
— Ce matm, Emma a été atteinte d'un violent accès de fièvre chaude, accompagnée de délire...
— C'est singulier! hier soir, elle se portait à merveille.
— Emma est, vous le savez, très nerveuse. Le docteur Max suppose que cette fièvre chaude s'est déclarée en suite de l'obsession d'un songe pénible, d'un cauchemar, ainsi que l'on dit vulgairement.
— Je m'explique alors les causas de l'indisposition; mais ce complot dont vous me parliez, chère amie?
— Le voici. Lorsqu'après l'apaisement de soa délire, Emma, reprenant peu à peu possession d'elle-même , s'est efforcée de rassembler ses souvenirs , elle a confondu ses visions fiévreuses avec la réalité, se persuadant que je l'avais transportée cette nuit dans ma chambre où vous lui auriez prodigué, ainsi que moi, les soins les plus tendres.
— Pauvre enfant! — répond monsieur Verneuil, et il pensait avec une satisfaction secrète :— Evidemment, ma femme n'a aucun soupçon sur Charlotte.
— Vous le voyez, jusque dans son délire, Emma conserve la pensée de votre tendresse paternelle. Le docteur Max croit, et vous seroz sans doute de son avis,
ADÈLE YERNEUIL. 75
qu'afin de ne pas effrayer notre fille en iui donnant conscience de la gravité de l'accès dont elle a été atteinte, il est prudentde la laisser dans son erreur ; autrement, frappée de l'idée qu'elle a déliré , l'imagination de cette enfant s'exalterait de nouveau, et le docteur craindrait les suites de cette excitation.
— Le conseil du docteur me semble excellent; il faut le suivre*
— Ainsi, lorsque tout à l'heure bous allons nous rendre auprès d'Emma, vous ne paraîtrez nullement surpris de la reconnaissance qu'elle vous témoignera des soins touchans que vous iui auriez piodigués ?
— Loin de paraître surpris, je lui laisserai croire qu'en effet je l'ai veillée durant cette nuit. C'est, il est vrai, un mensonge, et je professe une pieuse horreur du mensonge, mais...
— Mais, — dit Adèle souriant et heureuse du succès do s?» nise innocente, — mais la fin justifie les moyens. Il s'a- £u, après tout, de préserver nôtre fiile d'une rechute dont les conséquences pourraient lui être funestes. Il me reste maintenant à vous apprendre un fait peu important, mais dont vous devez cependant être informé.
— Qu'est-ce?
— Ce matin, — répond Adèle avec l'accent d'une parlait© indifférence, —j'ai cru devoir congédier Charlotte.
Monsieur Verneuil conserva son calme imperturbable, et dit négligemment à sa femme ;
— ' Ah ! vous avez renvoyé Charlotte?
— Ouï, mon ami.
— Poiiir quelle raison, chère amie,l'avez-vous renvoyée?
— Cette fille est active et fort bonne couturière, mais elle pousse souvent la vivacité de caractère jusqu'à l'oubli de toute convenance. Je m'étais montrée jusqu'ici très indulgente pour ces impertinences ; mais, ce matin, elle a manqué si grossièrement de respect à monsieur le docteur Max, qu'il m'a été Impossible de la conserver plus longtemps à mon service. Je l'ai priée de s'en aller d'ici demain matin»
— Ma femme, ainsi que je !e pensais, n'a aucun soupçon,—se dit monsieur Verneuil. Et il reprit tout haut très affectueusement : — Je sais, ma chère Adèle, combien est vive et fondée voire amitié pour notre bon docteur; quant à moi, je n'oublierai* jamais qu'avec l'aide de Dieu, il m'a sauvé, il y a trois ans, d'une maladie mortelle, îl est le seul des médecins de Paris en qui j'aie confiance. Il a aujourd'hui rendu notre fille à la santé; c'est vous dire, chère amie, que je ressens aussi vivement que vous l'outrage dont a à se plaindre notre excellent ami.
Monsieur Verneuil, après avoir prononcé les derniers. mots, observe sournoisement sa femme. Celle-ci, allégée d'un grand poids, car elle ne s'attendait pas à obtenir sans conteste le renvoi de la servante, dit à monsieur Verneuil :
— Je suis très touchée 'de cette nouvelle preuve de votre déférence 5 l'égard du docteur Max.
— N'est-il pas équitable de lui accorder une légitime satisfaction de l'injure qu'il a subie, surtout s'il exige cette satisfaction?
— Il l'exige, au nom de sa dignité justement blessée;
ADELE VERNEUîL. 77
-Il l'exige absolument... chère amie?
— Absolument,
-En ce cas, le docteur sera satisfait. Charlotte, ma?»râ son mauvais caractère, regrettera certainement *89 vjva cités; nous lui enjoindrons d'adre«er à noire vieil ami 1t en notre présence,., oh ! oh ! l'on ne saurait se montw trop
sévère en pareil cas! nous lui enjoindrons d'adresser
dis-je, au docteur, et en notre présence, les excusas les plus formelles.
-Des excuses! -reprend vivement Adèle surprise et inquiète.— Le docteur Max ne se contentera pas d'excusés.
- Vous êtes, ma chère, permettez-moi de vous le dire' dans l'erreur. -'
-Je le répèle et je l'affirme : le docteur Max exigera le renvoi immédiat de cette fille !
- Non, chère amie, non, - reprend monsieur Verneuil d'un ton mielleux. - Notre ami, malgré son renom safanique n est pas si diable qu'on le dit ; je connais la gênérosite de son caractère; il ne voudra point, si juste que soit son ressentiment, lui sacrifier une pauvre créature lui «ter son pain, la voir chassée, jetée sur le pavé ! Non' après avoir cédé à un premier mouvement de colère noI tre bon docteur pratiquera l'oubli des offenses dicté nar l'Evangile. v
Adèle, malgré l'accent doucereux de son mari, commençait à pressentir qu'il s'opposerait au renvoi de la servan-
te. Cependant la jeune femme, dissimulant ses appréhensions, reprit avec calme :
- Vous exagérez singulièrement, ce me semble, les inconvemens de la condition de cette fille aprè* -n départ
de chez moi. Rassurez«vous, elle trouvera facilement à se
placer*
— Hé, sans doute, elle trouvera facilement à se placer, mais où cela, chère amie? où cela?
— Que sais-je, moi? — répond Adèle sans pouvoir contenir un mouvement d'impatience. — Que m'imparte ? Cette servante se placera où elle voudra! où elle pourra!
— Ah! chère amie, — reprend monsieur Verneuil avec onction, — je ne reconnais point là, je l'avoue, cette justesse d'esprit, cette préoccupation constante des fins honorables de la vie, cet amour des bonnes mœurs, ordinairement si remarquables en vous! Quoi! lorsque je vous demande avec l'anxiété d'un homme de bien : Chez qui Charlotte se placera-t-elle ? vous ne devinez pas que je veux dire : « Chez quelles sortes de personnes entrera » Charlotte ? En un mot, ces personnes seront-elles hono- » râbles , de mœurs pures ? »
— Quoi ! — balbutie Adèle stupéfaite,— tel est le motif de votre crainte?
— Certes, — répond monsieur Verneuil sans paraître remarquer la stupeur de sa femme, — tel est le motif de ma crainte au sujet de l'avenir de cette pauvre servante, et cette crainte, vous la partagerez, je n'en doute point, en suite de quelques momens de réflexion. Plus vos principes sont sévères, plus vous êtes attachée à la pratique de la vertu, chère amie, et plus vous devez appréhender que Charlotte ne dévie du droit chemin ; cette espèce de tutelle incombe à toute femme chrétienne, et vous ne sauriez vous montrer trop jalouse d'exercer ce pieux patronage. Notre servante est jeune, et quoique je ne me livre jamais à des
remarques charnelles, il m'a para..* peut-être me trompéje...il m'a paru, que cette fille ne manque pas d'agrémens; elle semble môme jusqu'ici s'être, grSce à Dieu, sauvegardée de toute impureté, car, nous devons lui rendre cette justice, Charlotte ne sort jamais, ne reçoit personne ; sa conduite est irréprochable, je me plais aie croire. Mais pourquoi sa conduite a- t-e)le été irréprochable? Eh! mon Dieu! Parce que, providentiellement placée dans notre maison, cette domestique a eu sans cesse sous les yeux l'exemple de votre vie, et j'ose ajouter de la mienne.., puisque nous accomplissons dignement, saintement, vous et moi, nos devoirs de père et de mère de famille! Et vous voudriez, vous... vous, chère amie, sans pitié pour cette pauvre créature, faillible, hélas I comme toute créature ! la renvoyer de notre maison, ce port de refuse contre l'entraînement des mauvaises passions! vous risqueriez d'exposer, de gaîté de cœur, cette honnête fille à sa perdition! Non, non, vous ne voudrez pas celalou plutôt le docteurMaxne voudra pas cela. Votre silence me prouve que vous appréciez la justesse de mes observations. Cela me touche sans me surprendre! Ainsi,* vous vous joindrez à moi afin d'obtonir de notre vieil ami qu'il se contente des excuses de notre servante, n'est-ce pas?
M. Verneuil , dont le regard attentif tâchait de lire sur la physionomie de sa femme , muette de surprise, ses secrètes pensées , ajouta tendrement en prenant la main d'Adèle :
— Notre ami pourrait-il résister à une prière de vous? Il aurait donc le cœur cuirassé d'un triple airain ! il serait donc insensible, impitoyable! il mériterait donc ce surnom
bizarre du diable médecin ! Car, en cette occasion, il se montrerait d'une méchanceté infernale» Mais non, il cédera, j'en suis certain, à votre prière. Vous lui demanderez la grâce de Charlotte, c'est entendu ; car, selon le vieil adage, « qui ne dit moi consent. »
XVIH
Madame Verneuil, atterrée, épouvantée, n'avait pas eu la force d'interrompre son mari. Elle sentait instinctivement qu'un homme capable de profaner les sentimens les plus respectables , en s'en parant avec une si horrible hypocrisie, afin de cacher son commerce adultère, devenait un homme effrayant. Elle n'en doutait plus, il subissait l'empire, non d'un égarement grossier , éphémère , mais d'une passion dont la puissance se révélait par le cynisme, par la hardiesse même des mensonges auxquels il recourait pour écarter tout soupçon de l'esprit de sa femme.
Telle avait été d'abord l'intention de monsieur Verneuil, dans l'espoir d'obtenir la grâce de sa servante et de la conserver sous le toit conjugal; mais trop rusé pour ne pas remarquer la silencieuse stupeur d'Adèle, il en augura que, sachant la vérité, elle ne voulait pas la dévoiler, soit par respect humain, soit par une dédaigneuse compassion pour lui. Dés lors il changea soudain de batteries, et poussant l'audace de l'hypocrisie presque au delà des limites du possible, il s'efforça (l'on verre bientôt dans quel but) d'amener sa femme à tenter de le convaincre d'imposture, en l'accusant ouvertement d'adultère avec Charlotte,
ADÈLE VEBNFUÎL, 8*
XîX
— Monsieur, — reprit enfin madatre Verneuil, tâchant de dominer le dégoût et l'effroi que iui inspirait son mari, — monsieur, vous avez mal interprété mon silence. Nonseulement, je ne ferai aucune démarche auprès de monsieur le docteur Max, afin de solliciter soa indulgence en faveur de cette servante, mais je m'oppose formellement à ce qu'elle reste ici*
— Ah ! chère amie, vous ordinairement si généreuse, vous témoignez en cette circonstance d'une bien grande dureté de cœur, et.*.
— Tenez, monsieur, puisqu'il me faut vous le dire, malgré ma répugnance à me plaindre d'insolences que je dédaigne, la dignité de notre ami n'est pas seule en cause ; ma dignité à moi est aussi gravement compromise qu'elle peut l'être,
— Enquoiest-eile compromise?
— Lorsque j'ai signifié à Charlotte qu'elle sortirait de chez moi, savez-vous, monsieur, ce qu'elle m'a répondu? « Madame, s'il est quelqu'un de chassé d'ici, ce sera vous, » et non pas moi, s
— Charlotte n'a pu s'oublier à ce point.
— Tant d'insolence et d'audace doivent en effet, monsieur, vous sembler incroyables. Cependant, teiie a été la réponse de cette fille. Dope, elle sortira d'ici* Je croirais, monsieur, vous faire injure en insistant davantage à cesujet.
— Voilà, chère amie, beaucoup d'emportement pour peu de chos9. J'admets en effet que Charlotte vous ait manqué de respect; elle reconnaîtra ses torts, et d'ailleurs...
— Je vous le déclare, monsieur, des excuses ne me suffiront pas, et dftssiez-vous m'accuser de manquer de charité chrétienne, dussiezvous me reprocher d'exposer la vertu de cette fille à de dangereux hasards, je la chasse.,
—Vous montrez un grand acharnement contre une malheureuse domestique, — reprend monsieur Verneuil impassible; —vous êtes véritablement d'une intolérance..,
— Quoi ! vous v@ulez que je tolère...
—Une femme de bon sens (et j'aimais à vous croire l'une de ces femmes-là, chère amie), tolère, ou du moins prend en compassion des absurdités voisines de !a démence, — répond monsieur Verneuil en haussant les épaules. — Or, rien de plus absurde, de plus insensé, que les paroles de Charlotte. Qu'est-ce que cela veut dire : « Ce sera vous, madame, et non pas moi, que l'on chassera de céans »? C'est tout bonnement stupide! c'est fou! Estce que Charlotte a le droit ou le pouvoir de vous chasser de chez vous? Est-ce qu'une pareille menace ne doit pas vous faire sourire de pitié ? Pour quel motif, sous quel prétexte, Charlotte pourrait-elle espérer de vous faire chasser d'ici par moi... hein? Voyons, chère amie, répondez, répondez donc !
Monsieur Verneuil, remarquant l'effroi croissant de sa fem ne, se dit en l'examinant :
— Osera-t-elle enfin m'accuser en face? L'occasion est belle, pourtant!
Adèle restait abasourdie de ce redoublement d'audace.
Entendre son mari lui demander sous qm\ prétexté Charlotte pouvait espérer la faire chasser, elle, madame Verneuil, de la maison conjugale, c'était trop ! L'effroi que cet homme si cakne,si mesuré, si maître de lui-même, inspirait h sa femme la paralysait, la rendait muette.
— Vous ne répondez rien, chère amie? — reprend froidement monsieur Verneuil. — J'aime à conclure de ce silence que vous reconnaissez la déraison de vos dernières paroles? Veuillez donc à l'avenir m'épargaer le récit de vos disputes avec votre femme de chambre ; vous êtes aussi folles Tune que l'autre. De grâce, ne me fatiguez plus de ces pauvretés-là. Je suis un homme sérieux.
Et se dirigeant vers la porte:
— Je vais voir ma fille.
— Votre fille, monsieur ! — s'écrie Adèle sortant de sa stupeur. — Sachez donc que la guérison, la santé, la vie d'Emma, seront compromises si cette servante reste ici 1
— Ah çà ! madame, perdez-vous la tête ?
— Je vous répète, et lorsqu'il s'agit de ma fille vous me croirez peut-être, je vous répète que la présence de cette servante est désormais intolérable pour Emma.
La figure de monsieur Verneuil, jusqu'alors Impassible, s'anime. Il feint un mouvement d'impatience, et frappant du pied :
—Mais, en vérité, c'est le comble de l'aberration! Ainsi, madame, afin de satisfaire probablement au caprice d'une enfant gâtée, vous renverriez d'ici une honnête fille à qui vous n'avez pas à adresser personnellement l'ombro d'un reproche raisonnable?
— Mon Dieu! —reprend Adèle, levant les yeux au pla-
fond, et s'efforçamt encore de vaincre l'horreur que lui causait son mari, et résistant, non sans lutte, au besoin de confondre l'imposture de cet effroyable hypocrite,— mais vous voulez donc, monsieur, me pousser à bout?
— J'y tâche ! oh j'y tâche!— pensait monsieur Verneuil, et tout haut, iî ajouta :
— Qu'est-ce que cela signifie, madame, vous pousser à bout?
— Le ciel m'en est témoin, je me modère autant que je puis I— répond Adèle. Et se recueillant pendant un moment, elle poursuit dJune voix presque suppliante :
— Monsieur, j'ai accompli de mon mieux, jusqu'ici, mes devoirs envers vous; alors qu'il y a trois ans, vous avez été entre la vie et la mort, je n'ai, pendant un mois, jamais quitté votre chevet; vous m'avez souvent répété que je rendais votre vie heureuse. Eh bien! si vous croyez me devoir quelque reconnaissance, je vous le demande en grâce, accordez-moi le renvoi de cette servante! Admettez qu'en ceci je cède, non-seulement au ressentiment de ma dignité blessée, mais à une répulsion insurmontable, peu motivée, direz-vous? soit ; admettez même aue ie cède à un caprice, soit encore; mais...
— Comment! madame,— s'écrie monsieur Verneuil en s'animant peu h peu, — vous avez pu supposer que je me rendrais complice de répulsions à-jmt vous avouez l'absurdité ! Moi! encourager les caprices de ma fille? caprices que vous blâmez vous-même! Mo% homme de bien, moi, chrétien, à ces caprices, à ces répulsions insensées, je sacrifierais une inoffeusive et hoanôte créature! je souffrirais qu'elle fui chassée de céans comme une misérable!
• — Encore une fois, monsieur, cette fille sortira d'ici.
— Elle ne sortira point,
— Ainsi, il ne m'est pas permis de chasser de chez moi une servante qui me déplaît ?
— Non !
— Monsieur...
— Sachez-le, madame, je suis seul maître ici, en ma qualité de chef de la communauté; or, si vous vous obstinez à vouloir renvoyer Charlotte, je lui dirai : Restez. Elle restera.
— Malgré moi?
— Malgré vous J
— Mais...
— J'ai le droit de garder chez moi les domestiques qui me conviennent ; Charlotte me convient, je la garde.
—Monsieur !— s'écrie Adèle d'une voix tremblante d'indignation, — la patience humaine a des bornes ; prenez garde!
— Enfin, elle va m'accuser d'adultère !— pensait monsieur Verneuil. Et tout haut il s'écriait : — Une menace à moi, qui, Dieu aidant, ai vécu jusqu'ici, en homme de bien!
—Vous invoquez Dieu !... Ah ! monsieur, prenez garde ! il vous entend.
— Oh ! oui, il me voit, il m'entend!— répond monsieur Verneuil avec une teinte exaltation. — Etre entendu, être vu de Dieu, c'est 15 mon plus fervent espoir, lorsque chaque matin s'élève religieusement mon âme vers lui parla prière.
— Imposture et sacrilège !— s'écrie Adèle exaspérée, ne
pouvant contenir davantage son indignation, — c'en eSt trop!
— Madame...
La jeune femme jette sur son mari un regard de mépris écrasant et lui dit :
— Ce matin, vous étiez dans la chambre de Charlotte. Ma fille, par hasard, s'est levée, vous a vu et entendu à travers la serrure de la porte.
— Diable ! — pensa monsieur Verneuil , — ceci est grave. Le témoignage de cette maudite enfant peut devenir embarrassant.
Monsieur Verneuîl, ainsi que la plupart des hypocrites consommés, possédait les qualités d'un excellent comédien. La foudroyante accusation que sa femme, après tant de provocations, venait enfin de lui jeter à la face, selon sa secrète espérance ( quoiqu'il ne s'attendît pas à apprendre que sa fille avait été témoin de ses désordres ) , parut lo plonger d'abord dans la stupeur; il joignit les mains, écarquilla les yeux, et la bouche béante , les traits bouleversés par une surprise douloureuse , admirablement jouée, il recula de deux pas, chancela, tomba dans un fauteuil, s'affaissa sur lui-même , et portant ses mains à son visage, il balbutia d'une voix éteinte :
— Ahl je Pavoue, une si abominable calomnie m'accable, me brise, me tue !
— Vous ne m'imposerez plus, monsieur, — reprend
Adèle avec un dédain glacial : — Je sais maintenant jusqu'où peut aller votre hypocrisie. Oui, ce matin, dans la chambre de cette servante,vous lui disiez : « Tu es ma femme, ma vraie femme; l'autre, je voudrais qu'elle fût morte, tu serais la maîtresse ici! »
— Seigneur! seigneur! — murmura monsieur Verneuil en élevant vers le plafond un regard contrit : — vous m'éprouvez cruellement, Que votre volonté soit faite!
— Assez, monsieur, assez; épargnez-vous de nouveaux sacrilèges; ils seraient, je vous le répète, impuissans à m'abuser. Ma fille, malheureusement témoin de vos désordres, et cruellement frappée de cette déplorable découverte, a été atteinte d'un accès de fièvre chaude. Ah! lorsque, éperdue de douleur et d'effroi, cette enfant m'a révélé ces turpitudes, j'ai tremblé, songeant qu'elle allait perdre à jamais le respect, l'affection qu'elle vous devait. Grâce h Dieu, ce péril est conjuré, monsieur
— Qu'entends-je ! — pensait monsieur Verneuil
—Je suis parvenue à persuader à Emma que ce qu'elle a vu et entendu ce matin n'était qu'un rêve de son cerveau troublé... Ainsi, monsieur, vous n'aurez pas à rougir devant votre fille.
— A merveille,— se dit monsieur Verneuil ; — tout me sert à souhait. Je n'espérais pas tant ! je reste maître de la situation.
— Oui, monsieur, reprit Adèle, grâce au stratagème que le docteur et moi nous avons employé pour persuader
à Emma qu'elle s'était trompée, vous retrouverez donc votre enfant aussi tendre, aussi repectueuse pour vous que par le passé ; mais à une condition : c'est que jamais Emma ne reverra cette servante. Sa présence réveillerait dans l'esprit de ma fille des impressions à peine effacées. Mais je m'arrête, monsieur; ce que je pourrais ajouter au sujet du renvoi immédiat de Charlotte serait superflu. A ce renvoi, quoiqu'il vous coûte, vous êtes maintenant résigné. J'ai tout tenté, afin de vous laisser ignorer que je possédais votre triste secret ; iï m'a fallu, malgré moi, et avec un profond chagrin, vous démasquer. Je dis avec un profond chagrin, parce que je vous estimais, parce que je vous affectionnais, monsieur; parce qu'enfin, après douze années de mariage, il m'est pénible de renancer à ces sentimens d'affectueuse estime dont je vous honorais. Cette mésestime, croyez-le, est beaucoup moins censée par un honteux écart sur lequel je voulais fermer les yeux, que par l'audace do votre hypocrisie, dont je sns encore épouvantée. Cependant, je veux croire, monsieur, que vous reviendrez à des sentimens meilleurs, S'il en est ainsi, je vous offre et vous promets l'oubli du passé. Sachez vous montrer digue à l'avenir du respect et de la tendresse de votre fille, que je vous ai rendus. Quant à l'outrage personnel dont j'ai à me plaindre, il m'est plus que facile de vous le pardonner, monsieur : il ne m'inspire qu'un profond dédain.
Monsieur Ver neuil avait jusqu'alors gardé le silence; il feignit de sortir peu à peu de l'accablement où semblait le plonger l'accusation d'Adèle, et soudain, éclatant, comme s'ii ne pouvait contenir davantage son indignation, son horreur :
ADÈLE VERNEUÏL. 89
-—Est-ce assez d'audace!... La perfidie, le mensonge, peuvent-ïis aller, plus loin?
Adèle, effrayée de l'expression des traits de son mari, croit à peine ce qu'elle entend et répète machinalement ces mois :
— La perfidie?,., le mensonge?...
— La plus noire, la plus impure calomnie vient me frapper chez moi ! dans mon foyer ! — poursuit monsieur Verneuil d'un accent lamentable.— De cette calomnie monstrueuse, quel est le but? Le sais-je?... Mais il doit être affreux! ohl bien affreux! puisqu'une mère... Dieu du ciel! une mère!... essaye de corrompre l'innocence de son enfant, tente de la rendre complice d'une exécrable machination dont son père doit être victime !
— Que dit-il? — murmure Adèle. — Quoi! il oserait...
— Oh ! mais la Providence veille ! — reprend monsieur Verneuil avec un élan de pieuse conviction. — Un pareil forfait ne saurait s'accomplir ! La main de Dieu paraît, l'innocence de l'enfant résiste aux abominables suggestions d'une mère dénaturée; l'enfant répond : « Non, » je ne vous crois pas!... non; vous mentez!... mon père » est innocent des infamies dont vous l'accusez! »
La scélératesse de l'hypocrite cause à madame Verneuil une sorte d'éblouissement, et éperdue, elle balbutie :
— Mon Dieu ! ayez pitié de moi! ma raison s'égare !
— Malheureuse ! — s'écrie monsieur Verneuil, saisissant rudement sa femme par le bras et la secouant avec fureur, —venez près du lit de votre fille, venez répéter en sa présence votre abominable accusation !
Adèle, livide, et dont la terreur est à son comble, s'efforce d'échapper à la brutale étreinte de son mari, et dit en frissonnant :
— Tenez, monsieur, je ne sais plus où j'en suis!... vous me rendrez folle l
— Ah ! ma fille a été témoin de mes désordres î ah I elle m'a vu souiller la sainteté du foyer conjugal! Mais venez donc, infâme menteuse ! mais venez donc près de cette innocente enfant... si elle m'accuse, je m'avoue coupable
— C'est trop affreux! — s'écrie Adèle avec horreur. — Cet homme, il sait par moi que ma fille était le seul témoin qu'il eût à craindre; il sait que je l'ai abusée par un pieux mensonge, et...
— Infâme calomniatrice !
— Moi I moi ! mon Dieu !
— A genoux ! — et monsieur Verneuil secouait le poignet de sa femme avec un redoublement de rage ; — à genoux, misérable !
— Mais, monsieur, vous me faites mal !... vous me faites peur !c
— A genoux! Demandez pardon à Dieu de votre imposture!
— Au secours! — crie Adèle d'une voix strangulée par l'épouvante, — au secours !
— A genoux ! et confessez vos exécrables mensonges !
— Il va me tuer ! — balbutie la jeune femme dont les dents claquent de terreur, et, rassemblant ses forces épuisées, elle appelle une dernière fois d'une voix déchirante : — Au secours !
— On doit pourtant l'entendre crier ! La cuisinière ne peut tarder à accourir, — pensait monsieur Verneuil. Et tout haut il répétait d'une voix terrible :
— A genoux, donc, infâme !
Puis saisissant Adèle par les épaules, il la jette si violemment sur ses genoux, qu'en tombant, la tête de la jeune femme va se heurter à l'un des angles du bureau; son sang coule; elle tombe affaissée sur elle-même et perd connaissance en murmurant encore d'une voix affaiblie
— Au secours !... au secours !...
Tout cela est horrible, mais tout cela est logique et d'une infernale habileté. Tel était le but de l'hypocrite :.
Forcer sa femme de l'accuser d'adultère, et certain de n'avoir plus de témoin à craindre ( Emma ayant été abusée par un pieux mensonge maternel), monsieur Verneuil crierait alors à la calomnie, s'emporterait, se livrerait contre Adèle à des sévices graves, et, la sachant incapable de se résigner à vivre désormais près de lui après de pareils outrages, il la contraindrait ainsi de demander une séparation dont ces sévices, provoqués selon lui par une odieuse calomnie, seraient la cause très acceptable. La séparation prononcée, monsieur Verneuil conserverait Charlotte près de lui, l'homme de mœurs les plus rigides pouvant avoir une servante sans porter atteinte à la moralité.
Mais, — dira-t-on, — pourquoi monsieur Verneuil, au lieu de se résoudre à une extrémité aussi grave qu'une séparation, ne consentait-il pas simplement au renvoi de Charlotte, quitte à continuer clandestinement ses relations avec elle?
D'abord, ainsi que nous l'avons déjà dit, monsieur Verneuil s'était jusqu'alors toujours refusé à mettre Charlotte en chambre, craignant avec raison la scandaleuse divulgation de cette immoralité; puis, raison plus déterminante encore : madame Verneuil lui inspirait actuellement cette haine inexorable dont les hypocrites poursuivent les gens qui les ont démasqués. Il lui faudrait à l'avenir renoncer à se draper dans son austérité devant se femme, mettre constamment une sourdine à ce langage d'une sonorité vertueuse et dévote dont il s'était fait une habitude. Or, les tartuffes s'incarnent si parfaitement à leur rôle qu'il devient pour eux et malgré eux une seconde nature ; aussi, dès qu'ils sont convaincus que l'on sait qu'ils jouent un rôle, ils en ressentent un état de gëm9 de malaise intolérable, car il s'en suit de leur part une invincible aversion contre le spectateur. Or, telle devait être désormais la situation de M. Verneuil au regard de sa femme. Enfin, dans sa passion désordonnée pour Charlotte, il détestait la contrainte que lui imposait à chaque instant le respect forcé du domicile conjugal ; une réparation lui semblait donc le seul moyen d'assouvir librement son ignoble amour en conservant son masque d'austérité, l'homme le plus rigide pouvant avoir une servante sans offenser en rien la morale. Quant à ses enfaos, quoique M. Verneuil se sentît très refroidi à leur égard, il espérait (ainsi qu'on le verra plus tard) les conserver près de lui.
Voilà pour quels motifs l'hypocrite voulait à tout prix se séparer de sa femme.
— Eile sçesî blessée en tombant, — se disait donc monsieur Verneuil, contemplant sa femme étendue sanglante, inanimée.— Tant mieux ! cette blessure augmente la gravité des sévices qu'elle me reproebera, dont je conviendrai, mais que j'attribuerai à l'indignation de l'honnête homme outragé par une calomnie infâme.
Puis, prêtant l'oreille,
— Enfin, l'on vient. Ses cris ont été entendus ! Il me faut des témoins !
En effet, la porte du cabinet s'ouvre brusquement. Un jeune homme de haute taille se précipite dans l'appartement, voit Adèle, le front saignant, étendue sans mouvement, et courant à elle:
— Je ne me trompais pas ! c'était sa voix criant Au secours !
— Quel est cet homme ? — dit monsieur Verneuil, profondément surpris à l'aspect de cet inconnu, tandis que Joséphine, accourant sur les pas de l'étranger, s'écriait :
— Ah ! mon Dieul Qu'est-ce que c'est? Pauvre madame, monsieur la bat !
L'inconnu a relevé Adèle, toujours sans connaissance; il Ta placée, avec l'aide de Joséphine, sur un canapé; puis pâle d'indignation, s'avançant vers monsieur Verneuil, ei> core muet et immobile d'étonnement:
— Lâche assassin ! Votre femme était là, étendue à vos pieds, appelant à son aide...
— Monsieur, de auoî vous mêlez-vous? — répond froi-
9^ LE DIABLE MEDBGJ.
dément l'hypocrite, — de quel droit entrez-vous cnez moi? qui êtes-vous?
— Je suis Ernest Beaumont, capitaine de navire et cousin de votre femme* Arrivé à Paris depuis hier, je demandais tout à l'heure à la voir. J'ai de la porte reconnu sa Foix; je suis accouru heureusement— car, sans moi, vous llliez peut-être la tuer, misérable!
Ernest Beaumont, les traits empreints d'un profond désespoir, se retourne vers madame Verneuil, et voyant Joséphine étancher le sang qui coule à flots du front de sa maîtresse, il s'agenouille devant sa cousine, et les yeux noyés de larmes:
— Malheureuse femme! Adèle! ma chère Adèle, Monsieur Verneuil a suivi Ernest Beaumont d'un regard
sournois, et se dit avec un hideux sourire:
— En vérité, tout me sert aujourd'hui à souhait ! Un cousin est toujours compromettant ; celui-ci est de plus fort beau garçon.
S'approchant alors lentement du jeune marin, toujours agenouillé auprès de sa cousine, monsieur Verneuil reprend avec dignité :
— Monsieur, je voudrais croire à l'innocence de vos anciennes relations avec madame Verneuil, cependant la servante ici présente est témoin et pourra au besoin attester qu'après m'avoir grossièrement injurié, vous vous êtes permis, en ma présence, d'appeler ma femme Votre chère Adèle... Sur ce, monsieur, je vous laisse avec votre chère Adèle.
Et monsieur Verneuil sort de son cabinet en se frottant les mains.
— Que dit cet homme? quel est son dessein? — se demandait Ernest Beaumont, lorsque Joséphine s'écria :
— Dieu soit béni ! cette pauvre madame revient à elle! Madame Verneuil, de couchée qu'elle était sur le canspé,
s'est redressée lentement sur son séant. Elle porte ses mains à son front saignant, tressaille, reprend peu à peu ses esprits, jette autour d'elle un regard troublé, puis, reconnaissant son cousin agenouillé h ses pieds,
— Que vois-je? Ernest! Où suis-je ...
Madame Verneuil , victime des brutalités calculées de son mari, et secourue par son cousin, Ernest Beaumont, qu'elle revoyait pour la première fœs depuis quinze ans, le pria, lorsqu'elle eut complètement recouvré ses esprits, de la laisser seule, lui promettant de le prévenir lorsqu'elle pourrait le recevoir. Adèle eut, le soir même, un long entretien avec le docteur Max. Il la pressa, en suite de mûres réflexions, de demander une séparation de corps et de biens, motivée sur les violences dont monsieur Verneuil s'était rendu coupable. Elle hésita longtemps, redoutant non-seulement le scandale inévitable d'un procès conjugal, mais surtout les conséquences qu'un pareil procès devait avoir pour l'avenir d'Emma. Viendrait le moment de la marier, et presque toujours de fâeheux obstacles, de graves inconvéniens surgissent de la position délicate d'une jeune personne dont la mère vit séparée de son mari. Mais , pour parer à ces lointaines éventualités ,
madame Verneuil devrait se résigner à subfcr actuellement la présence de Charlotte dans sa maison, encMrer les insolences de cette fille et passer ses jours auprès de monsieur Verneuil, dont la noire hypocrisie se révêîaït avec tant de scélératesse. La sagacité du docteur Max aïïant droit au fond des choses, avait pénétré la vérité,
— Votre mari n'a eu qu'un but en vous maltraitant : tous contraindre à vous séparer de lu!,— dit le médecin à la jeune femme* — Si vous trompez son secret désir, il rendra votre existence intolérable; votre frêle santé, déjà cruellement éprouvée, ne résistera pas à une torture incessante, et vous réaliserez l'espérance de votre mari; car il aspire à vous voir morte... ainsi qu'il le disait à cette servante avec un abominable cynisme. Résignez-vous donc à une nécessité fatale. Et conservez-vous pour vos enfans ; leur affection vous consolera ; votre existence peut être paisible et heureuse après votre séparation.
Adèle se rendit à la sagesse de ces conseils. Le docteur Max aHa sur-le-champ trouver monsieur Verneuil, le démasqua, et le traitant avec le plus dur mépris, lui proproposa d'accepter une séparation amiable, afin d'éviter le scandale. L'hypocrite prit, en honnête homme offensé, les choses de très haut, déclara au docteur Max qu'il rompait à jamais avec lui, ce dont le docteur se souciait peu, et refusa uue convention amiable ; il voulait une décision judiciaire (il avait ses vues), sinon il garderait, disait-il, se femme près de lui.
Le docteur Max dut accepter cet ultimatum. Il fut convenu que dès le lendemain la demande en séparation serait déposée par l'avocat de madame Verneuil, et qu'elle
se retirerait, ainsi qu'Emma, au couvent des Anglaises jusqu'après l'issue du procès.
L'épouse sans tache, îa mère de famille irréprochable, quitta sa maison, et au moment où elle passait îe seuil de la porte, Charlotte lui dit:
— Eh bien! madame, qui de nous deux est chassée d'ici ?
Madame Vorneuiï, conservant jusqu'à la fin îa dignité de soi et le respect dû à l'innocence de sa fille, lui cacha les causes de cette séparation -prochaine, l'attribuant aux suites d'une vive discussion avec son mari, discussion où elle n'avait peut-être pas, à son grand regret, — ajoutait-elle, —conservé la modération désirable, ensuite de quoi les deux époux s'étaient résolus de vivre éloignés l'un de l'autre. EMe adjura sa fille de ne jamais l'interroger sur ce triste sujet, afin de lui épargner ainsi de pénibles ressouvenirs.
Emma, d'une intelligence précoce, revint à sa première conviction au sujet de la présence de M. Verneuîl dans la chambre de Charlotte, et des paroles prononcées par lui en cette circonstance; ces faits, pendant un instant confondus avec les visions de son esprit troublé, mais désormais demeurant avérés pour elle, lui parurent être le motif de la séparation de ses parens ; obéissant d'ailleurs aux désirs maternels avec sa docilité ordinaire, elle garda le silence sur sa pensée secrète.
Ernest Beaumonfc, par un sentiment parfait des convenances, ne chercha pas à revoir sa cousine durant son séjour au couvent, s'abstint même de lui écrire, mais alla journellement s'informer de sa santé auprès du docteur Max. Selon i'avis de ce dernier, madame Verne uil chargea de sa cause un avocat émineni, rempli de tact, d'honnêteté, de mesure, lui recommanda instamment de ne pas dire un mot qui pût irriter les débats ou leur donner un scandaleux retentissement ; d'exposer simplement les choses ; d'écarter tout ce qui touchait la honteuse liaison de M. Verneuil avec sa servante, et de baser uniquement la demande en séparation sur les violences dont son mari s'était rendu coupable envers elle en suite d'une vive discussion.
Le défenseur de madame Verneuil était de ceux-là qui ont conscience de leur sacerdoce; il comprit, il admira la généreuse délicatesse, la dignité de sa cliente, et lui promit d'y correspondre, malgré l'horreur que lui inspirait l'infâme hypocrisie de monsieur Verneuil. Il s'abstiendrait de démasquer cet homme, non par pitié, mais par égard pour ses enfans, ceux-ci pouvant tôt ou tard avoir connaissance de ces plaidoyers.
Le jour de l'audience fut fixé de concert avec maître Fripart, avocat de monsieur Verneuil, lequel maître Fripart sembla complètement résolu d'imiter la modération de son confrère, de renoncer à toute personnalité blessante, et de se borner à la simple demande d'une séparation réclamée des deux conjoints. Cette assurance donnée à Adèle Verneuil par son avocat calma quelque peu ses appréhensions ; elle fut cependant obligée de s'aliter, tant de cruelles épreuves ayant fortement ébranlé sa santé»