Corinth.J
élevés en gloire sont ceux qui, volontairement ou par un effet de la grâce divine, ont le mieux reproduit les ineffables souffrances de la vie crucifiée du Sauveur. Une sainte hollandaise du nom de Lidwine, qui vivait au XIV® siècle, peut être citée comme un modèle du genre. Durant plus de trentehuit ans, cette heureuse favorite de la grâce eut à souffrir en son corps tout ce qu'on peut imaginer d'humaines afflictions. A l'intérieur, comme au dehors, elle n'était qu'une plaie purulente. Des vers d'une couleur noirâtre, gros comme la pointe d'un fuseau et longs d'un pouce, après avoir rongé ses intestins, effluaient par trois ouvertures : ut in uno eodem utero ternam aperturam post corrosionem visce7mm facerent. Il en sortait de cent à deux cents par jour. 11 s'était formé à son épaule droite une plaie dont la pourriture avait fini par dévorer les chairs. Un feu qualifié de sacré envahit tout son bras droit, qu'il consuma jusqu'aux os ; il n'y resta qu'un seul nerf pour le rattacher au tronc. Son front s'était fendu de haut en bas, son menton partagé en deux jusqu'à la lèvre inférieure, sa langue gonflée au point d'obstruer tout à fait la bouche et d'empêcher la parole. Ses seins étaient couverts de pustules, ses pieds et ses jambes paralysés ; ce que les vers avaient épargné de son ventre était tuméfié par l'hydropisie. A tous ces maux vint encore s'ajouter la gravelle. Job ne fut pas plus éprouvé. Loin de se plaindre de si cruelles tribulations, la sainte s'en réjouissait comme d'une faveur céleste : « S'il ne fallait, disait-elle, qu'un Ave Maria pour opérer le miracle de ma guérison, je me garderais bien de le dire. » Elle ne le dit point, en effet, cet Ave Maria, et elle fut, paraît-il, sagement inspirée ; car c'est à la dureté de ses souffrances qu'elle a dû,
avec la grâce du salut, une des meilleures places dans le Paradis*.
A la faveur divine des souffrances physiques et des tribulations corporelles, qui n'est point accordée à tous et qui ne pourrait l'être, comme tentation ou épreuve, sans un grave danger de chute pour le plus grand nombre, il a été et il est encore suppléé par le cilice, la flagellation, la torture volontaire sous différentes formes et dans la mesure que chacun estime à la hauteur de ses forces. L'Église a de lout temps admis ce change artificiel, et elle ne pourrait le condamner sans mettre à néant ce qui ressort d'édification de tout son Martyrologe. Sainte Walburgis, pour ne citer que cet exemple entre des milliers d'autres, a dû en grande partie sa glorificationà une ceinture de fer qui lui étranglait la taille et sur laquelle sa chair avait fini par déborder en forme de croûte purulente.
Ce fut donc d'un principe parfaitement chrétien et rigoureusement orthodoxe que naquit la folie des flagellations publiques. Dès le onzième siècle, ces flagellations étaient devenues générales dans la chrétienté ; on rencontrait partout des pénitents, hommes, femmes, nobles et roturiers, clercs et laïques, nus pour la plupart, qui couraient le pays, armés de fouets à quatre lanières avec pointes de fer, dont ils se meurtrissaient les épaules, en pleurant et en chantant. Partie d'Italie, la contagion se propagea rapidement et persista, comme je le disais plus haut, avec des intermittences, jusqu'au XV siècle. Dès le XlVs les flagellants ayant voulu mêler de la dogmatique à leurs pénitences, prétendant que le sang ainsi versé avait toute l'efficacité de celui du Sauveur et pouvait effacer les péchés du monde, le pape Clé-